Le 19 mai 2026, la BBC a diffusé un documentaire qui met en scène la crise humanitaire en Afghanistan. Le reportage présente des pères contraints de vendre leur fille en raison de la crise économique majeure qui secoue le pays. Une crise aggravée par la prise de pouvoir des talibans. La souffrance des pères est longuement humanisée tandis que les filles sont représentées comme des objets narratifs. Pourtant, réduire la marchandisation du corps des enfants à un simple moyen de survie suscite une question plus profonde. Pourquoi les filles deviennent-elles une ressource échangeable dans un contexte d’effondrement ?
La condition des femmes en Afghanistan n’a jamais été aussi tragique. Les Talibans ont progressivement exclu les femmes et les filles de l’éducation secondaire et supérieure, du travail, de la participation publique et politique. Des textes juridiques, qui favorisent l’autorité masculine et permettent la violence conjugale, ont été instaurés. Les mariages précoces se sont multipliés. Le silence des filles pubères est désormais considéré comme un consentement au mariage. Environ un tiers des filles afghanes sont mariées avant 18 ans. Les talibans ont légalisé le mariage des enfants, déjà pratiqué, dans un code du 14 mai 2026, avec 31 articles qui rendent le divorce presque impossible. Les Afghanes ne peuvent désormais plus demander le divorce sans l’accord de leur époux.
Les secours apportés aux femmes ont été entravés par la discrimination sexuelle et l’absence de personnel féminin lors du séisme ayant frappé le pays en 2025. L’apartheid sexuel est une violence que vivent les femmes afghanes jusque dans leur chair. Leur objectification se réalise dans un système qui institutionnalise la discrimination sur la base du sexe. Leurs corps sont alors facilement transformés en marchandises dans une société où elles dépendent juridiquement et socialement des hommes.
Les mariages précoces ne sont ni anecdotiques ni produits par une crise actuelle. Il s’agit d’une configuration politique et sociale dans laquelle la valeur de la vie d’une fille est convertible en dette ou en transaction familiale. La question des acteurs et bénéficiaires de ce marché humain mérite d’être posée de manière claire.
En Afghanistan, le mariage des filles est associé à la reproduction ainsi qu’à la continuité familiale. Les jeunes épouses sont considérées comme porteuses d’héritiers, responsables de cuisine, de nettoyage, de soins apportés aux enfants et aux beaux-parents. Les différends familiaux peuvent être résolus par des mariages précoces, comme la pratique du « Baad », qui vient consolider les alliances. Le « Walwar », prix que la famille du mari offre à celle de la mariée avant la cérémonie, est ancré dans la culture afghane bien avant le retour des Talibans. Ces traditions s’ajoutent aux textes de charia qui autorisent la répression des femmes.
Dans ce contexte, la marchandisation des corps féminins est appuyée par la demande masculine, ce qui rend possible l’existence même du marché. Les jeunes filles, auxquelles on assigne des fonctions reproductives et domestiques, deviennent une source de travail non rémunérée.
La précarité des pères ne supprime pas leur agentivité. Ils jouent un rôle actif dans cette configuration idéologique et économique. Ils participent consciemment à la déshumanisation de leurs filles et en tirent profit. La crise afghane reste avant tout une crise de discrimination basée sur le sexe. Les Afghanes sont si déshumanisées que la compassion internationale se déplace vers ceux qui participent à leur domination tandis que leur condition reste reléguée au second plan.
La transaction financière n’est que le début du calvaire pour les femmes afghanes. Les jeunes filles mariées se retrouvent exposées, par la suite, aux risques de violences domestiques et sexuelles. Elles sont arrachées à l’école et bloquées dans des tâches reproductives à un âge où les risques de complications et de mortalité maternelle explosent. Leur vente n’est pas un événement isolé. Elle constitue l’entrée dans un système de domination élaboré minutieusement pour les asservir.
Voir aussi
1 juin 2026
Victoire sportive, défaite nationale
par Arnaud BenedettiFondateur et directeur de la Nouvelle Revue Politique.
0 Commentaire6 minutes de lecture
23 décembre 2025
Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »
De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.
0 Commentaire2 minutes de lecture
30 novembre 2025
En Côte d’Ivoire, les moutons et les chiens
Stabilité : Alassane Ouattara a abusé de cette promesse pour justifier un quatrième mandat auprès de partenaires internationaux réticents. Sur le papier, le président sortant a réussi son « coup KO ». Mais braver l’aspiration d’un peuple au changement comporte aussi des risques.
0 Commentaire10 minutes de lecture
3 décembre 2025
Législative partielle aux États-Unis : le sentiment anti-Trump gagne même les terres les plus conservatrices
par Eliott MamaneJournaliste et chroniqueur.
Ce mardi 2 décembre, une élection « spéciale » au Tennessee, État le plus évangélique d’Amérique, a permis de combler un siège vacant à la Chambre des représentants. Bien que gagné par les Républicains, le scrutin témoigne de l’érosion de la base trumpiste.
0 Commentaire7 minutes de lecture
4 décembre 2025
Hezbollah-Israël : une nouvelle guerre aux portes du Liban ?
par Maya KhadraEnseignante et journaliste franco-libanaise spécialiste du Moyen-Orient.
Un an après l’accord de cessez-le-feu entre Israël et le Liban, le gouvernement libanais a pris des décisions presque révolutionnaires pour désarmer le Hezbollah.
0 Commentaire5 minutes de lecture