Le sociologue Jean-Louis Fabiani retrace avec finesse pour la NRP le parcours d’Edgar Morin, intellectuel autodidacte , défricheur d’objets inédits, et acteur de l’institutionnalisation de la sociologie au CNRS. Une vie de recherche pointilliste et d’engagements contrastés.

Il n’est pas ordinaire que la République honore un sociologue d’un hommage national. Cette discipline est en effet rarement prise au sérieux par le pouvoir politique. Dans un hommage vibrant, le président Macron vient d’installer Edgar Morin en modèle intellectuel pour la France : « Comme tant d’autres, j’ai eu le bonheur de le croiser. Je le revois lorsqu’il fut élevé à la dignité de grand-croix de la Légion d’honneur ou pour l’anniversaire de ses 100 ans célébré par la nation. Il nourrissait toujours son interlocuteur de sa chaleur passionnée, de son indignation, de ses combats.

Ces combats demeurent les nôtres. Combat de liberté : liberté de la patrie, son engagement dans la Résistance, à Toulouse, à Lyon, sa bravoure qui le vit devenir commandant des Forces françaises. La liberté de la France et la liberté de l’Europe, causes qu’il refusait de séparer. Il fut le témoin, pour son premier livre, de la condition après-guerre du peuple allemand. Combat ensuite pour l’égalité. Ainsi Edgar Morin prit-il le chemin du militant communiste, avant de s’en détourner, par refus de l’endoctrinement.

Depuis Max Weber, qui avait fait la distinction entre éthique de conviction et éthique de responsabilité, les sociologues ont clairement opté pour la conviction, au point de devenir, comme Pierre Bourdieu, le symbole de l’intellectuel engagé, adepte du sport de combat sur le ring des idées. La trajectoire de ce dernier, venu de la sociologie weberienne que lui avait transmise Raymond Aron, est significative : alors qu’il s’était fait connaître avec un article des Temps modernes en 1963, coécrit avec Jean-Claude Passeron, où il exécutait Roland Barthes, Joffre Dumazedier et surtout Edgar Morin pour son ouvrage L’esprit du temps en raison de leur absence de scientificité[1], il s’est délivré de toute contrainte épistémologique dans les dix dernières années de sa vie pour incarner « l’intellectuel total », capable d’intervenir sur tous les sujets, notion qu’il avait créée pour qualifier Sartre de façon plutôt critique et qui a fini par lui aller comme un gant. En sociologie, Morin, au contraire, s’est toujours qualifié d’« autodidacte » et n’a manifesté au début de sa carrière aucune prétention épistémologique : c’est précisément ce que Bourdieu et Passeron reprochaient à Morin dans leur article meurtrier : s’en tenir à l’écume des choses, faire du journalisme au lieu de faire de la science. Il faut dire que Morin, né David-Salomon Nahoum en 1921 à Paris, ne fit jamais d’études de sociologie, pour la simple raison qu’aucune formation dans le domaine n’existait au moment de ses études (la licence de sociologie fut créée en 1958). Il eut toujours l’honnêteté de le dire, à la différence de beaucoup d’autres.

Né dans une famille de la petite bourgeoisie commerçante juive laïcisée, il s’intéressa très tôt à l’action politique de gauche, s’inscrivant dans une orientation libertaire et antifasciste. Il rejoignit la Résistance du côté communiste en 1942 (il entra au Parti en 1941 et en fut exclu en 1951, pour avoir écrit un article dans France-Observateur, après avoir constaté, bien avant d’autres, la vraie nature de la dictature communiste) : c’est sous son pseudonyme de l’époque, Morin, qu’il se fit connaître après la guerre, d’abord par un livre, L’An zéro de l’Allemagne (1946), tiré de son expérience et de ses observations au sein du gouvernement français de l’Allemagne, puis par des collaborations à la presse proche du Parti communiste, notamment Les Lettres françaises. Il bénéficia, comme plusieurs autres résistants, de la création d’un centre d’études sociologiques au Centre national de la recherche scientifique, où il entra en 1950. Jacques Lautman, qui fut directeur du département Sciences humaines et sociales au CNRS, rappelle utilement les conditions de création de la sociologie dans l’immédiat après-guerre : « L’apparition en France d’une recherche sociologique organisée et l’embauche de quelques dizaines de sociologues, alors chercheurs contractuels, a été le fait du CNRS en 1945-1946. Le rôle joué par le poète Paul Jamati, directeur général adjoint pour les lettres et sciences humaines sous Joliot-Curie et Tessier, a été capital. Rapidement, la sociologie s’est trouvée être la deuxième des sections qu’il coiffait, et ce, pour des raisons plus conjoncturelles que selon un plan de développement préétabli. Les premiers recrutés sont de jeunes intellectuels, anciens résistants, plus ou moins proches du Parti communiste ou chrétiens de gauche, souvent formés par la philosophie, auxquels l’expérience de la vie inspirait un souci de création d’un savoir utile à la société. Pendant quinze ans, et jusqu’à la réforme Fouchet de 1962 qui a entraîné un doublement rapide des postes de professeur, de maître-assistant et d’assistant dans les universités, on peut dire que la sociologie française n’existe guère qu’au CNRS et que le Centre d’études sociologiques (CES), laboratoire propre du CNRS, en constitue l’essentiel.  Il ajoute, dans un constat qu’il estime lui-même subjectif, qu’”on trouve donc tôt, pour la sociologie, la marque particulière d’une faiblesse générale ou d’un archaïsme de notre grand organisme. Le CNRS in globo n’a jamais bien réussi à faire comprendre, ni aux politiques ni aux médias, à quel point son intervention a été et demeure vitale pour toute la recherche fondamentale en France [2]. De ce malentendu fondateur est née une définition très lâche de la sociologie. Morin put faire à peu près ce qu’il voulait, et contrairement à ce que dirent méchamment Bourdieu et Passeron, il ne fit pas toujours mal. Il fut capable d’analyser finement les transformations brutales de la France de l’après-deuxième guerre mondiale, et particulièrement les Trente Glorieuses. Si nombre de ses textes ont une allure impressionniste, il sut saisir l’esprit du temps (c’est le titre d’un de ses livres, publié en 1962) et fut un des analystes les plus aigus de la modernisation de la France gaulliste, de la naissance d’une génération adolescente consommatrice – il fut l’observateur éclairé du phénomène yé-yé qu’il contribua à qualifier et à faire reconnaître – et des débuts de l’émancipation des femmes. Il fut l’un des premiers à apercevoir l’hégémonie à venir des mass-médias ; son livre, Les Stars (1958), a un peu vieilli, mais il eut à sa sortie un caractère pionnier. Morin fut l’un des inventeurs de la sociologie de la culture en France, parce qu’il ne méprisait pas les formes non légitimes ou émergentes. Son autodidaxie et son goût prononcé pour la communication lui conférèrent une célébrité précoce. Deux ouvrages méritent une attention particulière : La métamorphose de Plodémet (1967), monographie consacrée à un village breton, Plozévet, reçut un accueil extraordinaire parce que l’observation participante de Morin et de ses collègues au sein d’une des premières entreprises interdisciplinaires du CNRS permit à un large public de mieux comprendre les transformations de la société française, pas seulement économiques, mais aussi culturelles. Le second ouvrage, La rumeur d’Orléans (1969), est une remarquable enquête sur la genèse et la diffusion d’une fausse information à propos de commerçants en confection juifs qui enlèveraient des jeunes femmes lors de leur passage en cabine d’essayage pour les livrer à la prostitution internationale.

Après une décennie féconde, Morin se tourna lors d’un séjour en Californie vers une théorie, dite de la complexité, qui fut loin d’être comprise par ses collègues, qui y virent surtout une glorification un peu creuse de l’interdisciplinarité. Les nombreux volumes qu’il consacra à un sujet que son autodidaxie ne lui permettait pas de traiter ne resteront pas dans l’histoire intellectuelle. On peut cependant leur reconnaître une fonction de vulgarisation de l’exigence d’une approche multidisciplinaire des objets de science et de la nécessité de définir de nouveaux objets à la frontière des disciplines constituées. Je le vois ici plus comme un « ambianceur » ou un « chauffeur de salle » que comme un scientifique, sans sous-estimer l’importance que peut avoir un intellectuel brillant et aimé du public sur les relations entre science et société et sur l’innovation en particulier.

Au cours de sa longue vie, Edgar Morin eut l’occasion de publier des écrits autobiographiques d’une grande qualité, au premier desquels il faut mettre le magnifique Vidal et les siens (1989), qui n’est pas seulement un livre sur son père mais aussi un livre sur l’exil, en Toscane puis en France, des Juifs de Salonique et sur la disparition d’un monde. Le Journal de Californie est également passionnant : invité de l’Institut Salk à San Diego pour un an (1969-1970), il y découvrit les « bonnes vibrations » de la Californie du Sud et l’électricité intellectuelle qu’elles produisaient. Morin est toujours resté un homme de gauche, libertaire et antistalinien, en gardant toujours une forme de modération humaniste qui le conduisit à ne pas signer le Manifeste des 121, dit « Déclaration des droits à l’insoumission dans la guerre d’Algérie », rédigé principalement par Dionys Mascolo et Maurice Blanchot, bien qu’il fût un militant anticolonialiste. La clairvoyance de Morin fut ultérieurement mise en défaut : il publia un livre fort controversé avec Tarik Ramadan, figure de proue des Frères musulmans, sous le titre malheureusement pertinent, Au péril des idées (2014), qui témoigne de sa générosité intellectuelle aussi bien que de sa naïveté politique, car discuter du droit des femmes avec Ramadan est un combat perdu d’avance. Bien qu’il ait conservé une extraordinaire lucidité et vivacité d’esprit jusqu’à la fin d’une vie exceptionnellement riche, il fut à ce moment, comme hélas nombre d’intellectuels, complètement aveugle à l’utilisation que le mouvement islamiste pouvait faire d’un intellectuel consacré.

Edgar Morin était un homme empathique et enthousiaste et mes rapports avec lui ont été constamment chaleureux. Sa personnalité chaleureuse permet de comprendre sa popularité, de même que son sens de la communication.  Je l’avais invité à l’École normale de la rue d’Ulm pour parler d’environnement. Il fut passionnant. Je passai près d’une semaine avec lui à Santa-Marta en Colombie, où je pus mesurer sa popularité en Amérique latine. Au moment où il nous quitte, on n’a pas de mal à lui pardonner ses inconsistances épistémologiques et ses bévues politiques. Il représentait une gauche libertaire qui a aujourd’hui à peu près disparu. Quant à son héritage intellectuel, il est bien trop tôt pour se prononcer. Au revoir, Edgar.

Jean-Louis Fabiani

[1] Bourdieu, P. et Passeron, J.-C. « Sociologues des mythologies et mythologies de sociologues », Les Temps modernes, 211 décembre (1963), p. 998-1021.

[2] Lautman, J. « Le CNRS et la sociologie », tome II, nᵒ 2 | 2013.  URL : http://journals.openedition.org/hrc/360 ; DOI : https://doi.org/10.4000/hrc.360

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