Rarement dans l’histoire de la coopération judiciaire une visite d’un ministre de la Justice – en l’occurrence Gérald Darmanin – n’avait fait l’objet, comme sa visite à Alger le 18 mai 2026, d’une telle publicité. Normalement, cette coopération fait partie de la routine entre responsables Justice des deux pays. Il y a d’ailleurs à l’ambassade de France en Algérie un « magistrat de liaison » dont la responsabilité est de favoriser l’entraide judiciaire internationale (ces magistrats sont au total 18 dans les principaux postes diplomatiques). Quant à la coopération sécuritaire invoquée comme motif essentiel du voyage ministériel, elle relève ordinairement des services du ministère de l’Intérieur ou du ministère des Armées, dont certains représentants sont en poste dans les ambassades. Seulement, voilà ! Le pouvoir algérien avait expulsé au printemps 2025 douze fonctionnaires français des services alors en fonction à l’ambassade et au consulat d’Alger. Du fait de ces expulsions, la France avait dû se résoudre à rappeler le 15 avril 2025 à Paris son ambassadeur, Stéphane Romatet.
Le voyage de Gérald Darmanin affiche ainsi, sans véritable ouverture de l’autre côté de la Méditerranée, la volonté française de relancer la « coopération sécuritaire » avec l’Algérie après deux ans d’une crise diplomatique d’une violence inédite non seulement entre les deux pays, mais entre la France et quelque État étranger que ce soit. La cause officielle de cette crise sans précédent ? La reconnaissance par la France en juillet 2024 de la marocanité du Sahara occidental. Le Sahara occidental, ancienne colonie espagnole dont le territoire est sensiblement plus grand que la moitié de la France, est bordé par le Maroc, l’Algérie et la Mauritanie. Il est revendiqué par le Maroc qui occupe 80 % de sa superficie et par le Front Polisario, un groupe armé qui a perdu presque tous ses soutiens à l’exception notable de l’Algérie, de Cuba et de divers mouvements de guérilla. Mais il reste actif.
Les réactions du pouvoir algérien sont depuis juillet 2024 arrivées en escadrilles. Dès le 31 juillet, Abdelmadjid Tebboune, le président algérien, rappelait son ambassadeur à Paris. Le 16 novembre 2024, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal était arrêté à l’aéroport d’Alger alors qu’il se rendait à son domicile à Boumerdès pour être incarcéré sans autre forme de procès sous l’accusation fantaisiste d’atteinte à la sûreté de l’État et d’atteinte à l’unité nationale, pour des SMS, ses livres primés dans le monde entier et des déclarations sur un site journalistique français ! Il sera ensuite condamné à 5 ans de prison ferme en première instance, peine confirmée en appel par la cour d’appel d’Alger le 1ᵉʳ juillet 2025. Gracié le 12 novembre 2025 par l’entremise de l’Allemagne, Boualem Sansal n’a toujours pas récupéré ses biens confisqués par le pouvoir algérien en dehors de toute procédure digne de ce nom.
En juin 2025, après 13 mois de contrôle judiciaire, ce fut au tour du journaliste Christophe Gleizes d’être condamné à 7 ans d’emprisonnement pour avoir enquêté sur un club de football kabyle, enquête (ni réalisée, ni publiée) qualifiée d’apologie du terrorisme, rien moins que cela, et de possession de publications dans un but de « propagande nuisant à l’intérêt national ». Puis ce furent des poursuites pénales absolument fantasques contre l’écrivain Kamel Daoud, condamné le 22 avril 2026 à 3 ans de prison à raison de la publication de son livre « Houris », récompensé par le très prestigieux prix Goncourt. Il y évoque les Années noires de la guerre civile entre 1991 et 2002 en Algérie entre le gouvernement du FLN et les islamistes, qui a fait entre 200 000 et 300 000 morts, évocation qui est devenue purement et simplement un crime dans le droit pénal algérien. Et ce n’est pas terminé, l’Algérie a essayé de lancer des mandats d’arrêt contre lui via Interpol et il est visé en Algérie et en France par d’autres actions en justice qui sont autant de prétextes pour l’intimider et le faire taire.
Parmi les autres mesures de rétorsion impulsées par le président algérien à l’encontre de notre pays, on peut citer d’abord le refus catégorique de délivrer comme il se doit des laissez-passer consulaires pour rapatrier en Algérie les quelque 5000 OQTF sortis chaque année des centres de rétention administrative et donc par définition dangereux, mais aussi la décision de bannir l’usage du français au profit de l’anglais dans les facultés algériennes de médecine. S’est également greffée sur cette situation la mise en examen de plusieurs personnes à Paris, dont un agent consulaire algérien dans l’affaire de l’enlèvement suivie de la tentative d’assassinat du blogueur et opposant algérien en France depuis dix ans, Amir Boukhors, dit Amir DZ. Après sa condamnation par la justice algérienne en 2022 à 20 ans de prison par contumace, il s’est vu attribuer le statut de réfugié politique en France.
Last but not least, le 9 mars 2026, le Parlement algérien adoptait une loi qualifiant la colonisation française de « crime », tout en renonçant cependant à y inclure une demande officielle d’excuses et de réparation à la France comme prévu dans un texte initial.
N’y a-t-il pas une contradiction flagrante à s’acharner ainsi à criminaliser l’évocation d’un fait historique récent et parfaitement palpable qu’est la guerre civile en Algérie entre 1991 et 2002, tout en sommant à l’inverse la France d’accomplir un devoir de contrition mémorielle permanente au motif que la colonisation française serait un « crime contre l’humanité », voire un « génocide » selon les termes du président Tebboune dans une allocution prononcée à la veille même de la visite du garde des Sceaux français ? Il faut dire que le président Macron avait dit à peu près la même chose à Alger même durant la campagne présidentielle de 2017. Reconnaissant que « la colonisation fait partie de l’histoire française », n’avait-il pas déclaré : « C’est un crime, c’est un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie. Et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face, en présentant nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes. » ? Ces déclarations qui ont sidéré bien au-delà de la communauté des pieds-noirs et de leurs descendants ont ouvert des blessures encore béantes qui ne sont pas prêtes de se refermer.
Pour autant, faut-il abandonner l’espoir de relations normales entre l’Algérie et la France ? Et la diplomatie de la repentance est-elle la méthode appropriée ? Jamais en effet la France ne s’était autant confondue en excuses que lors du déplacement de la ministre déléguée aux Armées, Alice Rufo, le 8 mai dernier (jour de la victoire contre le nazisme) pour participer aux cérémonies d’hommage aux victimes de la répression française des émeutes de Sétif du 8 mai 1945. Si personne ne nie la dureté de cette répression, la France n’avait pas jusqu’ici officiellement adhéré à la version retenue par l’Algérie occultant d’autres massacres ayant fait dans des conditions atroces des victimes françaises, y compris du reste à Sétif, comme le rappelle le communiqué du 10 mai 2026 du Cercle des Algérianistes.
Il est évident qu’aujourd’hui, la diplomatie française ne veut pas ferrailler avec l’Algérie et entend même se joindre à la mise en accusation de la France comme ex-puissance coloniale.
Il reste qu’une situation dans laquelle seule la France ferait des gestes à l’adresse du pouvoir algérien, sans que ces avances aient un répondant, n’est pas tenable. Certes, le 23 avril 2026, sept OQTF algériens considérés comme dangereux auraient été renvoyés de France vers l’Algérie. Mais il y en a des milliers dont certains condamnés pour des faits graves ou identifiés comme représentant une menace pour l’ordre public. Il serait donc temps que l’Algérie respecte les impératifs de l’entraide judiciaire pour que tous les OQTF, en commençant par les individus menaçant l’ordre public, puissent être acheminés vers leur pays d’origine.
Soyons clairs Si une réconciliation entre la France et l’Algérie est bien entendu souhaitable, elle doit se faire dans le strict respect des valeurs qui fondent la République et moyennant la libération de Christophe Gleizes, l’arrêt des poursuites-bâillons contre Kamel Daoud et la restitution des biens leur appartenant tant à Kamel Daoud qu’à Boualem Sansal.
En premier lieu, la France, terre d’asile, se doit de protéger ses réfugiés politiques (kabyles, journalistes, dessinateurs, écrivains, anciens ministres algériens, etc.), dont certains sont condamnés à de très lourdes peines, voire à la peine de mort. En second lieu, l’indépendance de la justice française est un prérequis de sorte que quels que soient les buts diplomatiques poursuivis, cette indépendance prime. Enfin, la convention d’extradition de 2021 entre la France et l’Algérie (la loi du 22 mars 2021 en autorisant l’approbation) comporte des limites obligatoires à ne pas franchir que l’on retrouve dans toutes les conventions modernes d’extradition, comme l’interdiction de donner suite à des demandes portant sur des infractions politiques ou connexes, ou destinées à punir une personne à raison de ses opinions politiques.
Comme l’affirme le Conseil d’État dans une jurisprudence constante, « en vertu d’un principe fondamental reconnu par les lois de la République, l’État doit refuser l’extradition d’un étranger lorsqu’elle est demandée dans un but politique ». Il est également de jurisprudence établie que « L’extradition n’est pas accordée lorsque la personne réclamée serait jugée dans l’État requérant par un tribunal n’assurant pas les garanties fondamentales de procédure et de protection des droits de la défense ».
Tel est le contexte dans lequel la relation franco-algérienne est devenue un enjeu de première importance et un enjeu tout autant de politique intérieure qu’extérieur. Nul ne peut faire abstraction du fait que cette relation est imprégnée d’une histoire partagée. Nul ne peut imaginer non plus que notre histoire maintenant séparée puisse se construire sereinement sans respect mutuel et sans parfaite réciprocité.
Noëlle Lenoir,
Ancienne ministre, ancienne Président du Comité de soutien international de Boualem Sansal.
Noëlle Lenoir
Noëlle Lenoir est juriste. Avocate à la Cour, elle a commencé sa carrière comme administrateur au Sénat, puis a été directeur à la CNIL et directeur de cabinet du ministre de la Justice. Elle est conseiller d'Etat honoraire et membre honoraire du Conseil constitutionnel. Elle a été ministre des Affaires européennes (2002-2004) lors de l'élaboration du traité constitutionnel européen (rejeté par référendum) et de l'accession des pays de l'Europe centrale et orientale à l'UE. Elle s'est aussi dédiée à l'éthique en présidant divers comités d'éthique (UNESCO, Union européenne, Radio France, Parcoursup...). Elle a été déontologue à l'Assemblée nationale. Elle est présidente du Comité de soutien international de Boualem Sansal.
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