1/ Vous étiez proche d’Yves Lacoste qui vient de nous quitter. Quel était l’homme d’abord ?
J’ai connu Yves Lacoste en 1992, au sortir de Sciences-Po, lors de l’entretien d’inscription dans le DEA de géopolitique – la seule formation de ce type à l’époque ! – qu’il avait créée quelques années plus tôt avec Béatrice Giblin, sa principale disciple et amie la plus proche. Dès les premières questions, je l’avais senti intellectuellement très curieux de tout ce qui relevait de l’humain. Une première impression confirmée par une année entière de cours où il déployait une grande énergie et une authentique passion à nous transmettre ce qu’était la géopolitique. C’est cela ; je dirais qu’il incarnait d’abord un passionné, mais un passionné de transmettre. La richesse, la diversité et l’ampleur de son œuvre en témoignent, du reste. Ses cours étaient invariablement très vivants, comme l’étaient nos échanges lors de la rédaction de ma thèse, ainsi que les réunions d’Hérodote – la revue qu’il avait fondée en 1976 – dont j’intégrai le comité de rédaction dès 1994. Pour avoir passé des dizaines d’heures en tête-à-tête lorsque nous écrivions à quatre mains notre Géopolitique de la nation France (PUF, 2015), je puis vous affirmer qu’outre cette passion, Yves se caractérisait par une formidable liberté de ton et une rare indépendance d’esprit ; je crois sincèrement que c’était un homme libre, dépourvu de snobisme et de dogme. Je l’ai toujours vu, lu et entendu rechercher l’explication du réel, au-delà des convenances ou des idéologies.
Enfin j’ai pu apprécier une fidélité et un attachement à toute épreuve à ceux qu’il aimait, amis, épouse, et – donc – membres du comité de rédaction, cette petite famille…
2/ Yves Lacoste a profondément renouvelé l’approche traditionnelle de la géographie française née avec Vidal de la Blache. Quels sont ses principaux apports ?
La géographe et professeure émérite Béatrice Giblin, directrice d’Hérodote et continuatrice très primordiale de l’œuvre d’Yves Lacoste, vous répondrait sans nul doute avec davantage de profondeur de champ. Je puis tout de même témoigner qu’avec Yves, la géographie n’était absolument jamais statique, secondaire, ou évoquée à la manière d’une sorte de décor des activités humaines, et notamment politiques et stratégiques. Il l’intégrait remarquablement en tant qu’elle « servait d’abord à faire la guerre », pour reprendre le titre éponyme de son célèbre ouvrage de 1976 (réédité depuis). Là où les relations internationales d’après-guerre avaient largement négligé la géographie, notamment en raison de l’avènement des missiles intercontinentaux puis des nouveaux moyens de communication, Lacoste la replaçait au centre des préoccupations. Je me souviens en particulier d’un cours et d’un chapitre d’ouvrage (Paysages politiques, Livre de Poche), où il rappelait astucieusement que l’officier privilégie ce que le touriste appelle de « beaux paysages », c’est-à-dire une géographie lui permettant de voir ou de viser plus loin, ou de se dissimuler, ou de se retrancher. Dans l’idéal, des hauteurs accidentées. Son travail sur les espaces interscalaires, ses fameux niveaux d’analyse, a révolutionné – comme la prise en compte des contingences géographiques dans les conflits – une géographie longtemps très descriptive et arbitrairement maintenue hors des choses du politique, en particulier en France par une corporation très marxisante à l’époque. Pour lui, la géopolitique, c’était l’étude des rapports de pouvoir sur des territoires. Et quand un interlocuteur oubliait le second groupe nominal, il réagissait illico ! Les cartes, toujours les cartes ! Du reste, l’excellente cartographe Delphine Papin – docteure de l’IFG et formée par Lacoste – a créé un précieux service carto, en l’espèce au « Monde ». Les travaux d’Yves sur les représentations toponymiques, la façon de nommer, de percevoir, de vivre des géographies diverses selon les populations y évoluant, resteront aussi comme une avancée majeure. Moi qui menais une thèse sur de tout petits territoires, en l’espèce sur Jérusalem, je puis vous assurer qu’intellectuellement, son approche géographique fut fort précieuse Écoutez, il n’est guère besoin d’être un grand géopolitologue pour constater sa prescience dans les conflits contemporains en Ukraine et au Moyen-Orient ou encore en termes de conséquences des dérèglements climatiques sur le politique ! La fonte prématurée des glaces dans l’Arctique en Sibérie orientale, le caractère très étroit du détroit d’Ormuz et les abondantes réserves d’hydrocarbures du Golfe, les ressources naturelles commercialisables du Groenland ou encore l’altération du débit des grands fleuves naissant au Tibet et au Cachemire… ; jamais sans doute la géographie n’a autant pesé dans les affaires politiques et économiques du monde. De ce point de vue, il eut raison avant tout le monde, du moins dans cet après-guerre où la géopolitique était affligée d’une réputation exécrable du fait des gravissimes dérives allemandes des Ratzel et autres Haushofer…
3/ Quel regard portait-il ces dernières années sur les grandes évolutions du moment (guerre en Ukraine, montée en puissance des BRICS et des pays émergents, conflit du Proche-Orient, etc.) ?
Ces derniers mois, sa santé ne lui permettait plus de suivre avec autant d’assiduité et de sagacité l’actualité internationale. Néanmoins, en trente années, je ne l’ai jamais entendu faire preuve de cynisme ou d’appétence pour l’usage de la force brute. Avec Yves Lacoste, on était dans la nécessaire appréhension des réalités (sa démarche était humble, du reste ; il n’hésitait pas à demander confirmation ou précision auprès d’étudiants ou de collègues sur tel point précis, j’en fus le témoin direct), pas dans le cynisme qui se vêt trop souvent – chez des géopolitologues réels ou autoproclamés – des atours valorisants de la realpolitik. En même temps, il rejetait tout victimisme et se méfiait des idéologies, y compris celles se prétendant progressistes ou tiers-mondistes. Lui qui, né et ayant vécu l’enfance au Maroc, avait très sérieusement travaillé sur les tiers-mondes dès les années 1960 et en connaissait quantité de pays et de situations, il goûtait peu aux faciles et systémiques condamnations anti-occidentales valant exonération des fautes d’autrui… Ce n’était pas un militant non plus. Par exemple, sur une question qui relevait de mes recherches, le conflit israélo-palestinien, il s’était toujours proclamé (à mon instar) favorable à la solution des deux États, sans jamais remettre en cause le droit à l’existence d’Israël et en souhaitant que la conscience nationale palestinienne puisse s’épanouir aussi dans un cadre national et étatique.
Mais je tiens à ajouter un point fondamental : Yves Lacoste, c’est aussi l’auteur d’un formidable ouvrage intitulé Vive la nation (Fayard, 1998). Il était patriote et se passionnait pour cette représentation au sens… lacostien du terme ! C’est d’ailleurs lui qui avait trouvé le titre de notre ouvrage commun [cité plus haut] et qui avait insisté pour qu’on défende la nation. Par nationalisme ou chauvinisme ? Certes pas ! Bien au contraire, il s’agissait pour lui de ne pas laisser à l’extrême droite l’apanage de cette représentation, de ses réalités et de ses symboles, une représentation collective s’inscrivant sur des « temps longs » braudéliens, si privilégiée par les Français dans son acception républicaine depuis Valmy en 1792. Eh bien je pense que là encore il avait raison. Plutôt que le clanisme, le tribalisme, l’ethnicisme (terme poli pour signifier une forme de racisme, finalement) ou encore le confessionnalisme religieux, des modes de rapports de pouvoir souvent violents et exclusifs que je connais bien pour les avoir étudiés au Moyen-Orient et en Afrique, la nation me semble plus que jamais précieuse. Celle accueillante et républicaine. Surtout maintenant. Je ne veux pas me faire son porte-parole, surtout post mortem, mais je sais qu’Yves Lacoste rejetait les extrémismes politiques ou religieux. Tous les extrémismes, ainsi que tout type de racisme et d’antisémitisme. Décidément, il va nous manquer…
Docteur HDR en géopolitique et enseignant à Sciences-Po Paris, FE est membre du Comité d’Hérodote et Correspondant de l’Académie des Sciences morales et politiques. Il a fondé et anime les Rencontres internationales géopolitiques de Trouville sur Mer.
Arnaud Benedetti
Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.
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