Par Pierre Manenti, président du conseil scientifique du Mémorial Charles de Gaulle

La monnaie n’a jamais été qu’un simple instrument de mesure de la valeur économique ; elle a toujours été un outil politique. Depuis l’Antiquité, de la drachme athénienne au sesterce romain, le numéraire constitue en effet un support d’expression souverain et un outil visuel de pédagogie. Il incarne un récit national, offrant aux citoyens la présence quotidienne de figures tutélaires, d’œuvres maîtresses de notre patrimoine ou d’événements fondateurs de nos régimes.

Les débats récents entourant la production des nouveaux billets en euros de la Banque centrale européenne (BCE) révèlent une tendance de fond préoccupante : la tentation d’une désincarnation. Sous prétexte de neutralité et de consensus transnational, la symbolique fiduciaire européenne s’oriente en effet vers un effacement méthodique de la figure humaine et de l’Histoire de notre continent. En privilégiant l’abstraction architecturale, la faune ou la flore, les oiseaux et les fleuves, les instances monétaires mettent en péril l’héritage politique et culturel de l’Europe.

Au moment de la création de l’euro, en 2002, le choix iconographique relevait déjà d’un compromis frileux. Pour éviter toute querelle d’ego entre les États membres quant au choix des personnalités à honorer, la BCE avait opté pour des ponts fictifs. Ces structures, illustrant divers styles architecturaux européens, du classique au contemporain, prétendaient symboliser l’ouverture et le lien entre les peuples. Cependant, ces ponts n’existaient nulle part. Ils étaient, malgré eux, les artefacts d’une Europe désincarnée, d’un paysage sans habitants, d’une architecture sans bâtisseurs. Ce choix inaugurait une ère d’abstraction institutionnelle où l’universalité rêvée était confondue avec le vide historique.

Les réflexions actuelles dans le cadre de la production d’une deuxième génération de billets européens accentuent cette dérive. Si la BCE propose, cette fois, une série de figures européennes (Maria Callas, Marie Curie, Ludwig van Beethoven), figures choisies en raison de leurs « vies paneuropéennes » (ainsi Maria Callas née aux États-Unis, ayant grandi en Grèce, fait carrière en Italie et morte en France), les citoyens européens sont appelés à voter pour les départager d’une deuxième série consacrée aux… oiseaux. Ce sera donc la cigogne blanche ou Cervantès, l’avocette ou Léonard de Vinci, le fou de Bassan ou Bertha von Suttner.

S’il est incontestable que la préservation du vivant constitue un défi contemporain crucial, la substitution de la faune sauvage aux figures de la pensée, des arts et de la politique européennes relève d’un glissement conceptuel problématique. Remplacer le visage humain par un martinet ou une truite sauvage équivaut à substituer la naturalité à l’historicité. Or l’Europe ne se définit pas d’abord par sa biodiversité, qu’elle partage avec d’autres continents, mais bien par une aventure intellectuelle, philosophique et politique singulière, faite de lumières et d’ombres.

Ce phénomène d’effacement des personnages du roman national, et en l’occurrence européen, au profit d’une zoologie consensuelle dépasse les frontières de la zone euro. L’exemple britannique offre à cet égard une illustration aussi récente que saisissante d’une forme de paresse mémorielle et de prudence politique à l’excès. La décision de la Banque d’Angleterre d’écarter la figure historique de Winston Churchill de ses coupures pour y substituer l’image d’un blaireau – vous avez bien lu ! – s’inscrit précisément dans cette dynamique d’autocensure, qui puise ses racines dans le mouvement wokiste.

En reléguant au second plan l’artisan de la résistance contre le totalitarisme nazi au profit d’un représentant de la faune locale, les autorités britanniques ne cèdent pas seulement à une mode esthétique : elles illustrent le passage d’une mémoire politique certes parfois conflictuelle et à assumer, à un naturalisme apaisé mais insignifiant. Le blaireau, c’est vrai, ne suscitera pas de polémique académique, ne fera l’objet d’aucune réévaluation historiographique critique et ne choquera aucune minorité. Mais il ne dit rien non plus de ce que signifie appartenir à une communauté, fruit de combats pour la liberté ou de créations de l’esprit.

Ce « syndrome du blaireau » menace directement la future iconographie de l’euro et, par ricochet, la société française. En cherchant à éviter tout risque de contestation ou de polémique, les décideurs institutionnels comme les citoyens seront certainement invités à choisir le plus petit dénominateur commun : l’animal ou l’élément naturel. Ce faisant, ils réduiront cependant le citoyen à un simple consommateur économique ou naturel, privé du miroir culturel et historique que devrait pourtant rendre la monnaie qu’il manipule chaque jour.

Il n’est heureusement pas encore trop tard pour inverser la tendance. Tous les citoyens européens sont en effet appelés à voter sur le site de la BCE, en vue de la sélection des graphismes des nouveaux billets, prévue pour la fin d’année 2026. Les billets ainsi dessinés seront mis en circulation au début des années 2030. La monnaie est et doit rester un vecteur de souveraineté symbolique. À l’heure où l’Europe cherche à renforcer son autonomie stratégique et son identité face aux grands blocs mondiaux, le choix de son iconographie fiduciaire n’a rien d’annexe. Renoncer à représenter nos grands écrivains, nos scientifiques, nos artistes et nos penseurs au profit de motifs botaniques ou animaliers constitue une abdication culturelle.

Il ne s’agit pas de promouvoir un chauvinisme suranné, mais simplement de rappeler que l’Europe est avant tout le fruit d’une civilisation et d’une histoire humanistes. Une monnaie sans figures humaines est le symptôme d’une société qui doute de son héritage et préfère le refuge de la neutralité biologique à la transmission de sa mémoire. Pour que l’euro soit pleinement l’expression d’un projet d’avenir, il doit cesser d’avoir peur de son passé.

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