Paul Claudel : Œuvres prophétiques (Les Belles Lettres, 2026, 979 pages, 65 €. Edité par Maxence Caron, préfacé par Sœur Marie de l’Assomption o.p.)
Maxence Caron, Le Chant cathédral (Les Belles Lettres, 2026, 1285 pages, 75€)
Un philtre pour ramener l’écrivain
Claudel avait disparu. Encore donnait-on ici ou là, de loin en loin, et avec un respect compassé, son Partage de Midi et son Soulier de Satin. Par un louable esprit de justice et de retournement de considération, ou de bonne conscience féministe, l’époque finit par effacer son prénom au profit de celui de sa sœur, Camille. S’auto-instituant Tribunal de l’Histoire et des Bonnes mœurs, le cinéma, aidé par le génie d’Isabelle Adjani, parapha de sa légitimité cette occultation. Le nom de Claudel ne survivait plus que par l’effet de cette mauvaise conscience. Les professeurs de lettres ne l’enseignaient même plus à leurs élèves de première ; il semblait promis à la poussière de la caducité des vieilles bibliothèques que ne dérangent que quelques érudits aux tempes grises et à la voix chevrotante. Dors Claudel, dors dans ces rayonnages fétides comme des tombeaux…Vint Maxence Caron, philosophe et poète de premier plan. Pour le réveiller, pour l’éditer, pour le dresser en ostensoir. Pour concocter un philtre apte à ranimer l’écrivain, propre à lui ramener la faveur des lecteurs perdus. Quel philtre ? Un volume judicieusement titré Ecrits prophétiques dans lequel Caron regroupe quelques-uns des livres les plus capables de déterrer les morts qui sommeillent en nous qu’ait écrits Claudel.
Claudel, l’écrivain refoulé
Car prophétique – non au sens ordinaire, mais au sens biblique – est le verbe de Claudel. Ce verbe qui se laisse ventriloquer par le Verbe. Mais d’abord : comment a-t-on pu l’oublier ? Comment a-t-on pu oublier l’écrivain-vent, l’écrivain-souffle, l’écrivain-esprit, qu’il fut ? Comment a-t-on pu oublier celui qui savait si bien insuffler l’esprit dans le verbe français ? La cause n’est pas à chercher dans ses prises de position politiques, qu’il est opportun de lui reprocher, comme à Heidegger et à Pound, rétrospectivement. A propos du franquisme, Bernanos et Mauriac s’affichèrent plus intelligents et, en dernière instance, plus proches de l’Evangile. Non, l’explication de cette obscuration – ce terme du lexique de l’astronomie convient à merveille pour décrire ce phénomène socio-littéraire – campe ailleurs. Ce rejet dans l’ombre de l’éclipse longe le grand refoulement qui caractérise la seconde moitié du XXème siècle en France, que seul Maurice Clavel aperçut et dénonça : le refoulement de Dieu. Nous le savons depuis Freud : la censure, dont les contours sont dessinés par le surmoi, qui est une instance collective, est l’opération même, tout inconsciente qu’elle soit, du refoulement. L’inconscient des élites littéraires et politiques qui forgent l’air du temps dans lequel notre pays évolue, ne pouvait que refouler Claudel comme il refoulait Dieu.
L’œuvre en cathédrale
Car la cause de Dieu et la cause de Claudel sont la même. Foudroyé par la Foi pendant le Magnificat des Vêpres du 25 décembre 1886, Claudel édifie une cathédrale. Une autre Notre-Dame. Dont la flèche, parce qu’elle n’est pas alourdie par le poids de la matière, monte jusqu’au Ciel. Cathédrale il érige : à lui seul, à l’écart du siècle, contre le siècle. Non pas une cathédrale de pierre et de vitraux, de granit et de verre, mais de mots, d’images, de figures, d’exégèse de l ’Ecriture, de poésie, de pure et de très haute pensée. De lumière aussi. Il élève une cathédrale de phrases, de poésie et de prose, de méditation et de prière, comme il n’en existe point d’autre dans toute la littérature universelle. Nul n’entre dans ces écrits prophétiques autrement que dans une cathédrale ; il peut arriver que l’on y aventure ses pas en touriste, puis que l’on en sorte en converti. C’est assuré : Claudel écrit ces textes animé par la grandeur des bâtisseurs du Moyen-Age. Comme la cathédrale, l’œuvre écrite de Claudel est faite « pour que l’on vive dedans ».
Claudel et Rimbaud
« Je vous prie pour Arthur Rimbaud, sans qui mes yeux ne se seraient pas ouverts à Votre visage », demande-t-il à Dieu. Comme les prophètes, Rimbaud ouvre les yeux – il les décille, au couteau du Verbe trempé dans le feu, le Verbe ardent. Il ouvre les yeux en les tranchant – cette ouverture débouche sur un visage, le dé-voile, Son Visage, invisible avant cette opération. Cet éloge du poète adolescent étonne : Claudel fit de Rimbaud un usage qui n’est pas enseigné dans les écoles. Un usage inverse. Un usage chemin vers le Christ. Le poète doit se faire voyant, prétendait Rimbaud. Les mots voient – les prophètes, Ezechiel, Jérémie, Elie, Isaïe, etc., sont-ils autre chose que du texte qui voit, du texte habillé de chair qui voit, du Verbe charnel vivant et voyant ? C’est exactement ce qu’est, après celui de Rimbaud, le Verbe de Claudel – car, dans ces deux cas, la personne est absorbée par son Verbe. Contamination de Claudel par Rimbaud il y eut, dont la conversion à Notre-Dame fut l’acmé autant que le couronnement : les mots de Rimbaud voient, les mots de Claudel voient, les mots de Claudel décillent de ce couteau chauffé à blanc les yeux de leur lecteur. De fait, « c’est le monde invisible qui nous fournit la clef du monde visible ».
La France, Saint Louis
C’est à partir du monde invisible qu’il faut regarder. Depuis Rio de Janeiro, en novembre 1918, quand dans la brume et la boue, en plein cœur de son mois préféré, la mort va capituler, Claudel s’adresse à la France : « O France, apprends ce que c’est que d’avoir de Dieu même reçu Louis pour ton époux et pour ton patron éternel ! ». Louis ? Oui, Louis IX, oui, saint Louis ! Le Verbe claudélien risque une image vertigineuse : « Louis a aimé son royaume comme François aimait la pauvreté ». N’y voyez point une comparaison superficielle, une fleur de rhétorique vite fanée. N’oubliez pas : la poésie, surtout quand elle est prophétique, ramène l’image à sa source jaillissante, antérieure aux clichés. Louis atteint ses douze ans quand le Ciel rappelle à lui François. Louis et François forment ici une unité, un seul corps et une seule âme. Deux moments de la même réalité. L’image est une nef à voyager dans le temps. L’image nous ramène, nous, lecteurs émerveillés de Claudel, à un Moyen Age figé en un temps éternel. Au Moyen Age véritable. Je suis dans une église près de Toulouse, à Castanet, pour entendre la messe ; tête en l’air, le bleu du ciel peint sur la voûte d’une chapelle m’aspire, détache mon âme de mon corps – les étoiles qui la tapissent, qui émaillent d’or son azur, parce que je me souviens de ces mots de Claudel, mutent sous mon regard en fleurs de lys. Et voici que le ciel devient un manteau d’azur fleurdelysé ! « Mais c’est lui seul qui réalise le blason et qui est devenu le Lys ». Louis. Lui seul, Louis. Après novembre, pour la France, arrivera janvier, la paix de l’Epiphanie, « quand le givre sous les pieds est criant comme du cristal ».
Claudel, Maxence Caron, Sœur Marie de l’Assomption
Cathédrale que Claudel ! Il fallait son fils en poésie, son fils en spiritualité, son fils en souffle et en vent, son fils en Verbe, Maxence Caron, dont le poème « épique et perpétuel » publié aux Belles Lettres se titre Le Chant cathédral pour l’arracher aux limbes de la littérature, à la médiocrité de la jalousie des sexes, à l’imbécilité du refoulement de Dieu, et le ramener parmi nous. Il fallait aussi l’éblouissante préface de Sœur Marie de l’Assomption pour mettre les choses en place et ouvrir la porte de la cathédrale au lecteur – une porte baptisée d’un apophtegme de Claudel, par où l’on entre en cette œuvre, « Que Dieu est grand et qu’il est magnifique d’être né ». Tu es là Claudel, nous ne te laisserons plus repartir !
Robert Redeker
Robert Redeker est un philosophe et professeur agrégé de philosophie. Auteur notamment de Le Déshumain (2001), L’Éclipse de la mort (2017), Les Sentinelles d’humanité (2020) ou Descartes. Le miroir aux fantômes (2025), sa réflexion interroge la condition humaine dans la modernité, la disparition du sens du tragique et l’effacement de la transmission culturelle.
Agrégé de philosophie, Robert Redeker est né en 1954 de parents allemands dans une ferme du Couserans, au cœur des montagnes de l’Ariège. Il a été une quinzaine années durant membre du comité de rédaction de la revue Les Temps Modernes. Il fut chroniqueur à Libération Livres, Le Monde des Livres, L’Humanité, Bücher/Livres le supplément littéraire du Tageblatt, à Marianne, collaborant aussi au Figaro et au Figaro Magazine. Il produit l’émission L’Entretien Infini sur Radio Kol Aviv. Il est l’auteur de nombreux livres, dont certains sont traduits en italien, en danois, en espagnol, en anglais, et en arabe. Il aimerait qu’ils le soient un jour (avant de mourir) en hébreu et en occitan. Parmi ceux-ci citons : Egobody, Le Soldat impossible, L’Eclipse de la Mort, L’Abolition de l’âme, Éloge spirituel de l’attention, Descartes : le miroir aux fantômes.
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