Par Sébastien Boussois, chercheur en sciences politiques et cofondateur du Cercle Français (www.cercle-francais.org)

À quelques mois de la présidentielle, la droite française risque de reproduire ce qui lui coûte les élections depuis dix ans : beaucoup d’idées, de personnalités, d’ambitions et finalement beaucoup trop de candidats. Retailleau, Lisnard, Bertrand, Knafo, Zemmour, Dupont-Aignan, sans compter Ménard et d’autres : chacun possède sa sensibilité et la conviction qu’il pourrait sauver le pays. C’est humain. Politiquement, cela pourrait devenir suicidaire.

David Lisnard a posé le problème en défendant une grande primaire. Bruno Retailleau entend incarner une droite autonome. Sarah Knafo cherche à conjuguer souveraineté, identité et libéralisme économique. Mais chacun peut avoir d’excellentes raisons de se présenter et, collectivement, tous peuvent contribuer à la défaite. Il est temps de dépasser les candidatures pour construire quelque chose de plus grand : un manifeste pour un front de la droite française.

Le manifeste du rassemblement : sortir des querelles de clocher

Le projet peut sembler utopique. Il suppose de dépasser querelles personnelles, rancœurs, ambitions et guerres de clocher. Mais l’utopie serait surtout de croire que cette droite peut continuer à partir en ordre dispersé et espérer gagner. La présidentielle possède une cruauté mathématique : une famille politique peut représenter une part considérable du pays et disparaître du second tour parce qu’elle s’est divisée entre quatre ou cinq candidats.

LR, Nouvelle Énergie, Reconquête, souverainistes, indépendants, élus locaux et anciens macronistes venus de la droite constituent déjà une galaxie. Elle existe électoralement et intellectuellement ; il lui manque une architecture. Il ne s’agit pas de refaire l’UMP, mais d’inventer une « droite plurielle » : chacun conserve son identité, mais tous acceptent un socle commun, une méthode de désignation et une discipline électorale.

Sarah Knafo doit y avoir sa place. Elle tente de réunir droite identitaire et souverainiste avec une droite économiquement plus libérale et peut toucher un électorat jeune et entrepreneurial. Robert Ménard illustre quant à lui la porosité entre droite traditionnelle et électorat sensible aux thèmes du RN sans vouloir nécessairement lui abandonner toute la droite française.

Éric Ciotti constitue évidemment le cas le plus délicat puisqu’il a choisi l’alliance avec le Rassemblement national. Impossible de faire comme si l’UDR occupait la même position que ceux qui revendiquent leur autonomie. Mais impossible également de l’effacer de cette géographie. Ciotti pourrait même servir de courroie de transmission avec l’espace RN, non pour organiser une absorption par Marine Le Pen, mais pour maintenir des passerelles et permettre demain des compromis lorsque les programmes convergent. L’objectif est de reconstruire une droite suffisamment forte pour discuter avec le RN sans devoir lui obéir.

Le manifeste des territoires : retrouver la droite qui sait gouverner

Paris oublie surtout une force considérable : les maires, présidents de départements et de régions. Ils possèdent ce que les appareils ont progressivement perdu : des réseaux, des électeurs et l’expérience du pouvoir réel. Ils votent des budgets, attirent des entreprises, gèrent les transports et les services publics, négocient avec des investisseurs et rendent des comptes.

Lisnard et Ménard incarnent, chacun à leur manière, cette droite territoriale. D’autres élus pourraient lui apporter une profondeur que ne possèdent plus les appareils parisiens. Leur présence est également essentielle pour les milieux économiques : un chef d’entreprise sait quels élus sont capables de gérer, négocier, arbitrer et tenir un budget. Le manifeste doit donc être autant territorial que présidentiel, il doit couvrir aussi bien le territoire physique que ce nouveau champ virtuel qu’est celui de l’intelligence artificielle.

Le manifeste du gouvernement : l’autorité et la liberté

La grande erreur serait de croire que tout se résume au nom du candidat. Avant de savoir qui portera cette droite, il faut déterminer ce qu’elle fera du pouvoir : maîtrise de l’immigration, autorité de l’État, réforme de la justice pénale, réduction de la dépense publique, simplification administrative, réindustrialisation, nucléaire, valorisation du travail, politique familiale, école, souveraineté, défense de l’entreprise et de la propriété.

Les différences existent, mais elles sont complémentaires. Lisnard incarne davantage la liberté économique, la responsabilité individuelle et la réduction de la bureaucratie ; Retailleau l’autorité, l’immigration et l’identité ; Knafo tente une synthèse entre souveraineté, fermeté régalienne et rupture avec le modèle français de dépense publique. Voilà les deux jambes d’une droite moderne : un État beaucoup plus fort là où il doit l’être et beaucoup moins présent là où il étouffe la société.

C’est aussi sur l’économie que cette droite peut se distinguer. Le RN a considérablement progressé, mais une partie des entrepreneurs et investisseurs reste attentive à la cohérence de son programme économique, aux finances publiques et à la stabilité qu’entraînerait une alternance. Il existe donc un espace pour une droite ferme sur l’immigration et la sécurité mais favorable à l’investissement, au travail, à l’innovation et à l’entreprise.

Elle doit pouvoir parler à l’ouvrier qui réclame des frontières, au policier qui demande de l’autorité et à la famille dont le niveau de vie se dégrade, mais aussi au patron de PME épuisé par les normes, au créateur d’entreprise et à l’investisseur. Rassurer économiquement ne signifie pas renoncer à la souveraineté.

Le manifeste de l’après-présidentielle

Il faut enfin sortir de l’obsession de l’Élysée. Gagner ne suffit pas : il faut gouverner. Ce front doit préparer dès maintenant des candidatures législatives crédibles, retrouver une implantation territoriale et bâtir un contrat de gouvernement.

Si le RN remportait l’Élysée sans majorité absolue, une droite reconstruite pourrait devenir une force parlementaire déterminante : soutenir certaines réformes, en refuser d’autres et imposer ses priorités. Elle serait un contrepoids plutôt qu’un supplétif. Si son propre candidat gagnait, elle disposerait déjà de l’architecture nécessaire pour gouverner. L’enjeu n’est donc pas de fabriquer une coalition pour quelques semaines de campagne, mais une force politique pour dix ans.

Un manifeste plutôt qu’une addition de candidatures

Reste la question la plus difficile : qui sera candidat ? Primaire ouverte, convention, consultation des militants ou des sympathisants : la méthode peut se discuter. Une seule règle doit être intangible : celui qui perd soutient celui qui gagne.

Retailleau, Lisnard, Bertrand, Knafo et tous ceux qui voudront participer devront alors prouver qu’ils placent réellement leurs convictions au-dessus de leurs ambitions. Il est facile d’appeler au rassemblement lorsque l’on pense en devenir le chef. Il est beaucoup plus difficile de l’accepter lorsqu’il faut se ranger derrière quelqu’un d’autre.

Ce manifeste ne serait ni un manifeste contre le RN ni un moyen de sauver artificiellement LR. Il viserait à reconstruire ce qui a disparu : une droite française suffisamment forte pour ne plus avoir à choisir entre la soumission au RN et l’effacement. Une droite capable de parler de frontières sans trembler, d’économie sans démagogie, d’autorité sans complexe et de liberté sans naïveté.

Cette « droite plurielle » est peut-être une utopie. Mais en 2027, le choix sera finalement assez simple : additionner les candidats ou additionner les forces ; poursuivre la guerre des chefs et des clochers ou rédiger enfin un manifeste commun. Dans le premier cas, la droite assistera une nouvelle fois à l’élection présidentielle. Dans le second, elle pourra de nouveau prétendre gouverner la France.

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