MSI, Alleanza Nazionale, Fratelli d’Italia, Front national, Rassemblement national et AfD de 1945 à 2026
En 1994, lorsque Giuseppe Tatarella devint vice-président du Conseil des ministres, l’une des règles les plus constantes de la République italienne depuis 1946 fut rompue. Avec quatre autres ministres issus du Movimento Sociale Italiano (MSI), formation néofasciste, la droite nationale accédait pour la première fois au gouvernement de la République et à une légitimité gouvernementale jusque-là refusée à cette famille politique. À ce moment, Alleanza Nazionale n’était encore qu’un projet politique en cours de constitution autour du MSI ; sa transformation en parti ne fut formalisée qu’au congrès de Fiuggi de janvier 1995. Cette mutation n’abolit ni l’histoire du MSI ni les continuités idéologiques, politiques et personnelles qui le reliaient à Alleanza Nazionale. Elle permit néanmoins à ses dirigeants de passer d’une identité longtemps confinée aux marges du système à une stratégie d’alliance, puis à l’exercice de responsabilités ministérielles. Il ne s’agissait donc ni d’une rupture complète ni d’une évolution linéaire, mais d’un processus d’augmentation idéologique : moins l’abandon d’un héritage que sa sélection, sa réarticulation et son élargissement en fonction des conditions nouvelles de la conquête et de l’exercice du pouvoir.
Ce processus s’inscrivit dans le bouleversement plus général provoqué par l’effondrement des grands partis de la Première République, en particulier la Démocratie chrétienne et, sous une autre forme, le Parti communiste italien, dans la stratégie de coalition élaborée par Silvio Berlusconi et dans la recomposition de la droite italienne autour de forces issues de traditions très différentes : une droite nationale et conservatrice provenant du MSI, une droite libérale et entrepreneuriale rassemblée autour de Forza Italia, et un autonomisme identitaire, territorial et entrepreneurial incarné par la Lega Nord.
Depuis lors, le phénomène s’est largement diffusé en Europe. Dans plus de 12 États de l’Union européenne, ainsi qu’en Suisse et en Norvège, des formations relevant de la droite nationale, national-conservatrice ou radicale ont participé à des gouvernements nationaux ou régionaux, parfois durablement. Ce qui est nouveau n’est donc plus seulement leur aptitude à entrer dans une coalition, mais la possibilité qu’elles en deviennent la force dominante, voire qu’elles prétendent diriger l’exécutif. Cette question acquiert une importance particulière lorsqu’elle concerne les grands États européens, notamment l’Allemagne, la France et l’Italie, où les trajectoires demeurent pourtant profondément différentes.
La comparaison de la situation italienne avec celles de la France et de l’Allemagne oblige ainsi à distinguer trois notions souvent confondues dès qu’il est question du pouvoir. La conquête du pouvoir désigne d’abord l’élargissement d’un électorat, la consolidation d’une implantation territoriale et l’obtention de positions parlementaires. L’accès au pouvoir suppose ensuite qu’un parti puisse former, rejoindre ou soutenir une majorité et entrer dans l’exécutif. L’exercice du pouvoir exige enfin une capacité à arbitrer, à nommer, à administrer et à accepter les contraintes de la Constitution, des finances publiques, des coalitions, des alliances internationales et des engagements européens. Ces trois moments ne se confondent pas : ils sélectionnent successivement les éléments d’une doctrine qui peuvent être électoralement mobilisés, politiquement alliés puis effectivement gouvernés.
Le Rassemblement national et l’AfD ont largement réussi la première opération. Ils n’ont pas encore accompli tout à fait la deuxième au niveau national et ne peuvent donc être pleinement évalués au regard de la troisième. Leur conception du pouvoir ne peut, pour l’heure, être appréciée qu’à partir de leurs programmes, de leurs pratiques parlementaires, de leurs expériences locales ou régionales, de leur personnel politique et de leur organisation interne. Cette asymétrie importe : une doctrine de conquête n’est pas encore une doctrine de gouvernement.
Pour comprendre les conceptions du pouvoir propres aux droites nationales, encore faut-il analyser leur augmentation idéologique afin de distinguer une mutation véritable de la simple continuité, de l’accumulation de thèmes nouveaux ou, à l’inverse, d’une radicalisation. La notion trouve son cadre conceptuel dans l’Essai sur la révolution de Hannah Arendt (Essai sur la révolution. Paris : Gallimard, 1967). Celle-ci rappelle qu’une fondation politique ne demeure vivante que si les générations qui lui succèdent la prolongent et l’accroissent. Transposée au système politique, cette idée permet de penser la manière dont une formation augmente sa tradition : elle sélectionne dans ses héritages, abandonne certaines composantes, en réinterprète d’autres et les articule aux clivages du présent. Cette opération suppose une certaine malléabilité doctrinale, mais une malléabilité ordonnée : elle ne vaut que si demeure identifiable le principe autour duquel la recomposition s’effectue.
La malléabilité n’est donc ni un reniement intégral ni une simple opération de communication. Elle ne signifie pas davantage l’absence de principes. Elle désigne la capacité d’une tradition politique à modifier la hiérarchie de ses références, à rencontrer des groupes sociaux nouveaux et à répondre à des enjeux inédits sans perdre toute cohérence. Cette augmentation peut réussir, demeurer partielle ou être accomplie plus efficacement par un concurrent. Son résultat se mesure à la capacité d’élargir la base électorale, d’acquérir une légitimité auprès des autres droites et de traduire le corpus renouvelé en alliances, en personnel politique et en politiques publiques. L’exercice du pouvoir en constitue l’épreuve décisive, puisqu’il oblige à hiérarchiser ce que l’opposition pouvait maintenir dans l’indétermination ou juxtaposer sans arbitrage.
Les droites nationales ne constituent dès lors, et n’ont jamais constitué, une famille idéologique homogène. Elles combinent, selon des dosages variables, libéralisme économique, national-conservatisme, souverainisme, différentialisme culturel, critique de l’État-providence ou, au contraire, défense d’un État protecteur réservé prioritairement à la communauté nationale. Mais elles se distinguent aussi par le principe qu’elles placent au fondement de la légitimité et par la conception du pouvoir qui en découle : pouvoir de coalition et de durée, souveraineté présidentielle et référendaire, ou restitution de la décision au peuple contre l’« État des partis ». Leur identité dépend ainsi de leur rapport à l’individu, à l’État, à la Nation, au marché et à la construction européenne. L’accès au pouvoir vérifie la solidité de cette recomposition ; son exercice sélectionne, parmi les éléments du corpus doctrinal, ceux qui résistent effectivement à l’épreuve du droit, de la coalition, de l’administration et de la contrainte budgétaire.
En d’autres termes, dans quelles conditions le « camp national », longtemps tenu à distance de l’exercice gouvernemental, devient-il une force de gouvernement ? Et que devient sa conception du pouvoir lorsqu’il lui faut passer du peuple invoqué, dans la perspective de la « démocratie rédemptrice » définie par Margaret Canovan (Canovan, Margaret. 1999. « Trust the People! Populism and the Two Faces of Democracy ». Political Studies, 47 (1), p. 2-16. https://doi.org/10.1111/1467-9248.00184), à l’État administré, aux arbitrages budgétaires et à la satisfaction souvent contradictoire des groupes sociaux qui l’ont porté ?
L’hypothèse est que l’élection ne suffit jamais. L’accès au gouvernement dépend de la combinaison de trois conditions : une légitimation historique suffisante, l’existence d’une coalition disponible et la capacité à traduire un projet idéologique en offre institutionnelle et gouvernementale. L’Italie a progressivement réuni ces trois conditions. La France a présidentialisé la possibilité de l’accès au pouvoir sans lui donner jusqu’à présent une traduction gouvernementale nationale. En Allemagne, l’AfD connaît une progression électorale plus rapide que la capacité (ou la volonté) du système partisan à l’intégrer, alors même qu’elle dispose depuis 2017 d’un groupe parlementaire de plus en plus nombreux, structuré et professionnalisé au Bundestag.
L’étude comparée de ces trois trajectoires permet ainsi de déplacer la question. Il ne s’agit plus seulement de savoir pourquoi les droites nationales progressent électoralement, mais de déterminer à quelles conditions une force née ou maintenue aux marges du système peut devenir une force de gouvernement, quelle malléabilité lui permet de franchir ce seuil et ce que l’épreuve du pouvoir fait, en retour, à ses principes et à son identité idéologique et qu’elles acceptent toutes les contraintes de la démocratie procédure, telle que définie par C. B. Macpherson (Democratic Theory: Essays in Retrieval, Oxford, Clarendon Press, 1973).
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Les héritages et les conditions de la légitimation
L’Italie et le dépassement de longue exclusion du MSI par AN
La République italienne s’est fondée sur une Constitution désireuse de rompre avec le fascisme, sur la centralité des partis issus de la Résistance et sur une double exclusion. Le Parti communiste italien fut écarté du gouvernement national après 1947 dans le contexte de la guerre froide. Le MSI, fondé en décembre 1946 par des responsables et des militants issus notamment de la République sociale italienne, fut exclu au nom de la légitimité antifasciste. Cette conventio ad excludendum n’interdisait pas sa représentation ; elle empêchait qu’il fût reconnu comme partenaire ordinaire d’une majorité.
L’épisode Tambroni de 1960 fixa durablement le coût d’une ouverture. Le gouvernement démocrate-chrétien obtint la confiance grâce aux voix déterminantes du MSI. L’autorisation donnée au parti de tenir son congrès à Gênes, ville emblématique de la Résistance, provoqua des mobilisations et une répression meurtrière. Fernando Tambroni démissionna en juillet. L’épisode montra que l’appui parlementaire, pourtant juridiquement régulier, ne produisait pas à lui seul une légitimité politique. Il renforça pour trois décennies l’idée qu’une majorité dépendant du MSI franchissait une limite constitutive de la République (Ignazi, Piero. 1994. Postfascisti? La trasformazione del Movimento sociale in Alleanza nazionale. Bologne : Il Mulino).
Cette exclusion ne signifiait pas immobilité. Sous Giorgio Almirante, puis Gianfranco Fini, le MSI chercha à élargir la droite nationale, à combiner la fidélité à une mémoire militante et la reconnaissance des institutions. La fin de la guerre froide et l’effondrement de la Démocratie chrétienne et du Parti socialiste lors de Tangentopoli changèrent la structure des possibilités. En 1993, la candidature de Fini à la mairie de Rome et l’appui public de Berlusconi contribuèrent à sa normalisation. En 1994, la coalition berlusconienne rendit compatible ce qui ne l’était pas auparavant : une alliance au Nord avec la Lega, au Sud avec Alleanza Nazionale, et au centre du dispositif une formation nouvelle, Forza Italia, dépourvue du passif organisationnel de la Première République.
Dès 2002, nous proposions déjà de lire cette mutation comme une augmentation idéologique accomplie (Philippe Poirier, Les droites « extrêmes » en Europe : histoire et identité(s) politique(s), Université Rennes, 2002). Le MSI avait longtemps abrité une tendance nationale-conservatrice et une tendance nationale-révolutionnaire. Alleanza Nazionale ne les additionna pas. Elle consacra la victoire de la première, tandis que les fidèles de la seconde, autour de Pino Rauti, se séparèrent dans le MSI Fiamma Tricolore. Cette clarification rendit possible la rencontre avec des conservateurs catholiques, des anciens démocrates-chrétiens et des personnalités extérieures au néofascisme. La malléabilité prit ici la forme d’une sélection : elle élargit le parti parce qu’elle tranchait d’abord entre ses héritages.
Le contenu de cette augmentation était précis. Alleanza Nazionale devint néo-conservatrice sur les valeurs et libérale-nationale en économie et dans son rapport à l’Europe. Elle conserva la souveraineté, l’unité de l’État et une conception républicaine de la Nation, tout en rompant avec le fascisme comme principe de légitimation et avec le nationalisme révolutionnaire comme stratégie. La conférence programmatique de Vérone en 1998, qui ambitionnait de constituer un grand parti national-libéral conservateur de masse, prolongea ainsi Fiuggi. La recomposition associait une distanciation doctrinale, un élargissement sociologique et une insertion institutionnelle : la malléabilité du corpus avait pour principe la transformation d’une droite de témoignage en droite de gouvernement.
La rupture de 1994 ne doit donc pas être réduite à la transformation doctrinale d’Alleanza Nazionale. Elle procéda aussi de la désagrégation du centre, de la réforme électorale de 1993 et de l’offre de coalition de Berlusconi. L’ancien paria entra au gouvernement parce qu’un entrepreneur politique avait besoin de ses voix et parce que l’ancien système de légitimation avait disparu. Fiuggi consolida ensuite une mutation déjà éprouvée par l’exercice ministériel. La comparaison éclaire ici la France et l’Allemagne : le Bloc central français et la CDU-CSU conservent des ressources institutionnelles que la Démocratie chrétienne italienne avait perdues, tandis que d’autres forces, à commencer par La France insoumise, disputent, elles aussi le monopole de l’alternative.
De la contestation du pouvoir du FN à sa conquête par le RN : la réitération de la souveraineté populaire
Le Front national, créé en 1972, a connu une trajectoire distincte. Son héritage associait anciens solidaristes, maurrassiens, défenseurs de l’Algérie française, nationalistes révolutionnaires, catholiques traditionalistes et fractions de la droite conservatrice, notamment issues du CNIP. Si la Ve République ne prévoit aucun mécanisme juridique comparable à la démocratie militante allemande, pour exclure la droite nationale, longtemps le scrutin majoritaire à deux tours et les pratiques de désistement ont cependant limité la conversion des suffrages en sièges. La proportionnelle de 1986 donna au Front national un groupe de trente-cinq députés ; le retour au scrutin majoritaire le ramena à la périphérie de l’Assemblée, malgré les élections de Yann Piat en 1988 et de Marie-France Stirbois en 1989.
À Dreux en 1983, puis lors des conquêtes municipales de 1995 à Toulon, Orange et Marignane, le parti acquit une première expérience locale. Celle-ci permit d’observer son rapport aux associations, aux politiques culturelles, à la sécurité et à l’administration territoriale. Elle ne constitua toutefois pas une école nationale de gouvernement comparable à celle des ministres d’Alleanza Nazionale. Les fronts républicains, qui furent aussi des stratégies de conservation du pouvoir pour les autres droites et pour les gauches, ainsi que la scission de Bruno Mégret en 1998, limitèrent l’agrégation avec la droite classique, malgré les tentatives esquissées autour de Charles Millon et de La Droite.
Le Front national demeura ainsi longtemps une augmentation idéologique inachevée ; le pouvoir lui-même resta, pour une part, impensé. La « divine surprise » de 2002 le révéla au camp national : la qualification de Jean-Marie Le Pen au second tour fut suivie de l’appel « N’ayez pas peur », comme si la perspective d’exercer le pouvoir exigeait encore d’être rendue pensable. Le parti faisait coexister nationalisme révolutionnaire, tentation néo-conservatrice, traditionalisme chrétien, conservatisme régionaliste et différentialisme de la Nouvelle Droite. Cette pluralité possédait une force électorale, puisqu’elle rassemblait des sous-cultures que le gaullisme avait contenues ou minorées. Elle ne produisait pourtant pas une identité gouvernementale stabilisée. Faute de hiérarchiser ses traditions, le parti retrouvait son unité dans l’absolu national et, plus concrètement, dans la dénonciation de l’immigration.
Cette augmentation partielle explique simultanément l’essor et le confinement du Front national. Le parti traduisait la dissonance entre l’identité vécue de certains groupes et l’identité proposée par les institutions. Il donnait une expression commune à l’insécurité culturelle, à l’anomie urbaine, au sentiment de dépossession et à la crise de l’État-providence. Mais sa malléabilité demeurait limitée : son stato-nationalisme, son différentialisme ethno-culturel et ses rejets successifs du libéralisme empêchaient l’émergence d’une identité nationale, libérale et conservatrice susceptible de le rapprocher des autres droites. Surtout, jusqu’au traité de Maastricht, le gaullisme et ses héritiers avaient monopolisé la représentation politique du pouvoir et de la Nation.
Marine Le Pen a déplacé le centre de gravité du parti. La dédiabolisation a discipliné le langage, écarté certaines figures, abandonné plusieurs marqueurs historiques et investi la protection sociale, la laïcité et la souveraineté. Le changement de nom en 2018 a matérialisé ce déplacement sans effacer la continuité organisationnelle. La stratégie a produit une progression présidentielle considérable : 33,9% au second tour de 2017, puis 41,4% en 2022. Elle s’est accompagnée d’une parlementarisation graduelle dont chaque législature a constitué une étape propre.
La XIIIe législature, ouverte en 2007, ne donna encore au Front national aucun député élu sous son étiquette. La rupture intervint en 2012 avec Marion Maréchal-Le Pen et Gilbert Collard, tous deux soutenus par le Rassemblement bleu Marine. Deux sièges ne permettaient pas de former un groupe, mais ils réintroduisirent le parti dans le travail ordinaire de l’Assemblée : questions au Gouvernement, propositions de loi, amendements, commissions et contrôle de l’exécutif. Cette présence réduite eut d’abord une fonction d’apprentissage et de légitimation.
La XVe législature, de 2017 à 2022, approfondit cette expérience. Huit députés élus sous l’étiquette ou avec le soutien du Front national, devenu Rassemblement national en 2018, restèrent sous le seuil nécessaire à la constitution d’un groupe. L’entrée de Marine Le Pen à l’Assemblée déplaça néanmoins le centre de gravité du parti. Les élus développèrent une spécialisation thématique, investirent les commissions et les commissions d’enquête, puis se familiarisèrent avec les instruments du contrôle parlementaire. La « stratégie de la cravate » ne relevait donc pas seulement de la présentation : elle visait la reconnaissance du RN comme opposition capable d’assumer des responsabilités institutionnelles.
La XVIe législature, ouverte en 2022, changea d’échelle. Avec quatre-vingt-neuf députés, le RN forma le premier groupe d’opposition par l’effectif. Sébastien Chenu et Hélène Laporte furent élus vice-présidents de l’Assemblée le 29 juin 2022. L’accès au Bureau, les moyens attribués au groupe, la présence dans les commissions et la capacité de déposer des textes transformèrent le parti en acteur régulier du jeu parlementaire. Cette institutionnalisation n’effaçait pas son opposition au système ; elle lui donnait les moyens humains, juridiques et procéduraux d’élaborer une politique de gouvernement.
La dissolution de 2024 confirma cette parlementarisation tout en révélant sa limite. En septembre 2026, le groupe RN compte 122 membres et apparentés, tandis que les dix-sept élus de l’Union des droites pour la République d’Eric Ciotti constituent un groupe distinct. Leur coopération rassemble donc 139 députés sans former juridiquement un groupe unique. Le maintien de responsabilités au Bureau et l’élargissement des équipes renforcent l’apprentissage de l’État. Ils ne résolvent ni la question d’une majorité stable, ni celle des arbitrages budgétaires, ni celle des rapports avec le Sénat, le Conseil constitutionnel et l’Union européenne.
La question est donc de savoir si Marine Le Pen a achevé l’augmentation demeurée incomplète en 2002. Elle a opéré une sélection réelle : marginalisation du nationalisme révolutionnaire, républicanisation de la laïcité, transformation de la préférence nationale en priorité nationale, intégration d’un État social réservé aux nationaux et abandon de la sortie immédiate de l’euro. Elle a ainsi accru la malléabilité du corpus sans en supprimer le principe souverainiste, essentiel. L’articulation reste cependant instable entre protection sociale et libéralisme économique, souveraineté constitutionnelle et engagements européens, autorité présidentielle et autonomie du groupe parlementaire. Le RN a stabilisé une identité politique et capté une part de la représentation gaullienne de la Nation plus sûrement qu’il n’a encore stabilisé une doctrine de gouvernement.
Un dernier élément éclaire la conception du pouvoir portée par le Rassemblement national. La décision rendue en appel dans l’affaire des assistants parlementaires européens a maintenu Marine Le Pen dans la compétition politique pour 2027, tout en réaffirmant que l’accès au pouvoir demeure soumis aux règles de l’État de droit. L’enjeu dépasse dès lors la procédure judiciaire elle-même : il réside dans la confrontation de deux légitimités que le discours du RN tend volontiers à opposer, celle qui procède directement du suffrage et celle qui résulte des institutions chargées d’encadrer l’exercice du pouvoir.
Le RN place au premier plan la liberté de choix des électeurs et, plus largement, la souveraineté populaire. Cette conception conduit à présenter comme politiquement suspecte toute intervention institutionnelle susceptible d’entraver la traduction électorale de cette volonté. La question centrale devient ainsi celle des limites que les institutions peuvent opposer à une majorité issue des urnes et, réciproquement, de la manière dont une force prétendant gouverner accepte les contraintes juridiques, administratives et constitutionnelles attachées à l’exercice du pouvoir.
C’est dans cette perspective que prend sens la formule d’Arnaud Benedetti selon laquelle « là où la technocratie prospère, le peuple désespère » (Benedetti, Arnaud. 2024. Aux portes du pouvoir. RN, l’inéluctable victoire ? Paris : Michel Lafon). Elle exprime moins une critique particulière de l’institution judiciaire qu’une représentation plus générale du pouvoir : celle d’une opposition entre la décision populaire et des instances intermédiaires, administratives, technocratiques, juridictionnelles ou européennes, susceptibles d’en limiter la portée.
La difficulté pour le Rassemblement national est précisément celle qui distingue la conquête du pouvoir de son exercice. Une force d’opposition peut faire de la souveraineté du peuple un principe de contestation ; une force de gouvernement doit traduire ce principe dans la permanence de l’État, la séparation des pouvoirs et les contraintes institutionnelles. L’épreuve du pouvoir consisterait donc, pour le RN, à déterminer jusqu’où la primauté revendiquée de la légitimité électorale peut être transformée en action gouvernementale sans remettre en cause les mécanismes qui encadrent juridiquement cette même légitimité. C’est ici que se mesurerait la malléabilité réelle de sa doctrine : non dans l’abandon du principe, mais dans sa capacité à supporter les médiations du gouvernement.
L’Allemagne : de la démocratie militante à la tentation de la démocratie majoritaire par l’AfD
La République fédérale a organisé plus directement que l’Italie la protection de son ordre démocratique. L’interdiction du Sozialistische Reichspartei en 1952, la surveillance des organisations extrémistes et la possibilité, prévue par la Loi fondamentale, d’interdire un parti ont contribué à constituer un espace politique dans lequel les formations situées à la droite de la CDU et de la CSU sont longtemps demeurées sous forte suspicion. Le NPD, les Republikaner et la DVU ont remporté des succès régionaux sans parvenir à agréger durablement les traditions nationales-conservatrices, protestataires et identitaires, ni surtout à transformer leurs suffrages en capacité d’accès au pouvoir. Le système allemand ne les empêchait pas seulement de gagner ; il rendait décisive leur capacité à devenir des partenaires légitimes dans une démocratie de négociation.
Dans un récent article pour la Nouvelle Revue politique, « De l’extrême périphérie au cœur du système : les droites radicales allemandes et l’AfD, 1953-2026 », je soulignais les raisons de l’échec de cette augmentation idéologique. Les Republikaner avaient disposé, à leur origine, d’un espace national-conservateur susceptible de les distinguer du néonazisme. Leur rapprochement avec certaines références de la Neue Rechte et leur incapacité à se dégager durablement d’un environnement racialiste contribuèrent cependant à leur isolement. Leur malléabilité resta insuffisante pour transformer une identité protestataire en identité coalitionnelle. Le contraste avec Alleanza Nazionale était déjà significatif : en Italie, le MSI avait suffisamment réordonné ses héritages pour rendre possible une stratégie d’alliance ; en Allemagne, les formations situées à droite de l’Union demeuraient enfermées dans une position périphérique qui leur procurait des électeurs sans leur ouvrir de coalition.
L’AfD a rompu cette séquence. Fondée en 2013 autour d’une critique principalement économique et ordolibérale de l’euro, elle a progressivement déplacé son centre de gravité vers l’immigration, l’identité nationale, la souveraineté et la contestation des élites politiques. Les départs successifs de Bernd Lucke puis de Frauke Petry ont accompagné cette transformation. Son entrée au Bundestag en 2017 lui a procuré ce qui avait manqué à ses prédécesseurs : des ressources financières et parlementaires durables, une visibilité nationale, un personnel professionnalisé et une implantation institutionnelle continue. Aux élections fédérales de février 2025, avec 20,8 % des suffrages et 152 députés, elle est devenue la deuxième force du Bundestag.
Cette progression oblige précisément à distinguer la conquête du pouvoir de son accès. Le Brandmauer, le cordon sanitaire maintenu par les autres partis, a jusqu’ici empêché l’AfD d’entrer dans un gouvernement fédéral ou régional. Mais il ne la prive plus de toute forme de pouvoir. À mesure que son poids électoral augmente, elle agit sur l’agenda des autres partis, sur les conditions de formation des coalitions et, dans certains Länder, sur les décisions exigeant des majorités qualifiées. Elle acquiert ainsi un pouvoir d’influence, de veto ou de contrainte sans détenir encore le pouvoir exécutif. La progression électorale produit donc déjà des effets institutionnels avant même la reconnaissance coalitionnelle.
Le vote du Bundestag du 29 janvier 2025 sur l’immigration en a donné une autre illustration. Une motion de la CDU-CSU fut adoptée par 348 voix contre 344, avec les suffrages de 75 députés de l’AfD. Pour la première fois à cette échelle, le maintien de l’exclusion gouvernementale n’empêchait donc plus qu’une majorité parlementaire puisse dépendre matériellement des voix de l’AfD. La portée de l’événement était moins juridique que politique : le Brandmauer continuait d’interdire la coalition, mais ne suffisait plus nécessairement à empêcher l’AfD de peser sur la production de majorités.
Le scrutin de Saxe-Anhalt du 6 septembre 2026 rapproche encore davantage conquête électorale et possibilité d’accès au pouvoir. Avec 43,8 % des suffrages et 39 sièges sur 83, l’AfD est arrivée très largement en tête, à trois sièges seulement de la majorité absolue. La question n’est dès lors plus seulement de savoir si les autres partis peuvent maintenir l’AfD hors du gouvernement, mais à quel coût politique et institutionnel ils peuvent le faire lorsqu’elle représente à elle seule une part aussi importante du corps électoral.
La position du BSW est significative de ce déplacement. Il a exclu, à ce stade, une coalition formelle avec l’AfD, mais n’a pas établi à son égard le même cordon sanitaire que les partis traditionnels et s’est déclaré disponible pour des accords sur des projets particuliers, voire pour la logique d’un gouvernement minoritaire fonctionnant avec des majorités variables. Même si cette ouverture ne garantit nullement l’entrée de l’AfD au gouvernement, elle fait apparaître une possibilité jusque-là largement théorique : celle d’un accès au pouvoir qui ne passerait pas nécessairement par une coalition classique, mais par la tolérance, le soutien ponctuel ou la fragmentation progressive du dispositif d’exclusion.
L’Allemagne présente ainsi une configuration presque inverse de celle de l’Italie des années 1990. Alleanza Nazionale avait obtenu sa reconnaissance coalitionnelle avant de devenir une force dominante de la droite : l’entrée au gouvernement de 1994 avait constitué une étape de sa légitimation. L’AfD pourrait, au contraire, devenir électoralement dominante dans certains territoires avant d’avoir obtenu cette reconnaissance qui demeure, dans la Verhandlungsdemokratie décrite par Gerhard Lehmbruch (Verhandlungsdemokratie. Beiträge zur vergleichenden Regierungslehre, Wiesbaden, Westdeutscher Verlag, 2003), l’une des conditions ordinaires de l’accès au gouvernement. En Italie, la coalition a précédé l’hégémonie ; en Allemagne, l’hégémonie électorale régionale pourrait précéder la coalition.
Cette inversion modifie la question du pouvoir. L’AfD n’est plus seulement confrontée à la difficulté de gagner des voix, mais à celle de convertir les suffrages en capacité institutionnelle. Elle possède désormais plusieurs attributs de la puissance politique — électorat de masse, appareil parlementaire, implantation territoriale, capacité d’imposer des thèmes et, localement, de bloquer certaines décisions — sans disposer encore de l’instrument qui permet de les réunir : l’exécutif. Son problème central devient donc celui du passage d’un pouvoir d’influence et d’obstruction à un pouvoir de décision et d’administration. C’est aussi l’épreuve de sa propre malléabilité : l’accès au gouvernement l’obligerait à choisir entre ses matrices libérale, nationale-conservatrice et identitaire au lieu de les maintenir simplement juxtaposées.
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L’Italie des gouvernements des droites nationales
L’expérience italienne permet d’observer les effets successifs de l’entrée au pouvoir, de la durée et de la domination d’une coalition et de l’exercice du pouvoir. Le tableau suivant retient les gouvernements dans lesquels Alleanza Nazionale, son héritier politique, Fratelli d’Italia ou la Lega ont disposé de ministres. Il distingue les réformes structurantes des simples annonces et rappelle les limites qui ont transformé ou arrêté l’action gouvernementale.
| Gouvernement | Forces concernées | Réformes et décisions structurantes | Limites politiques et institutionnelles |
| Berlusconi I 1994 à 1995 |
Forza Italia Alleanza Nazionale Lega Nord et autres centristes |
Première entrée ministérielle de la droite nationale issue du MSI Premières inflexions sur les retraites et les médias |
Coalition territorialisée et contradictoire Retrait de la Lega sur fond de conflit budgétaire et institutionnel |
| Berlusconi II et III 2001 à 2006 |
Forza Italia Alleanza Nazionale Lega Nord et autres centristes |
Loi Bossi Fini sur l’immigration Réforme Biagi du marché du travail Réforme Maroni des retraites Loi Gasparri sur les médias Grands travaux Réforme constitutionnelle et loi électorale de 2005 |
Arbitrage difficile entre devolution de la Lega et État national défendu par AN Réforme constitutionnelle rejetée par référendum en 2006 Conflits d’intérêts et tensions avec la magistrature |
| Berlusconi IV 2008 à 2011 |
Popolo della Libertà issu de FI et AN Lega Nord |
Abolition de la taxe d’habitation sur la résidence principale Fédéralisme fiscal Paquets sécurité et durcissement migratoire Réformes Gelmini de l’éducation |
Fusion d’AN dans le PdL et rupture ultérieure de Fini Crise de la dette souveraine Contraintes européennes et perte de majorité |
| Conte I 2018 à 2019 |
Movimento 5 Stelle Lega |
Décrets sécurité Salvini Quota 100 Revenu de citoyenneté |
Programme contractuel entre deux populismes hétérogènes Conflits budgétaires avec l’Union européenne |
| Draghi 2021 à 2022 |
Large coalition incluant Lega et Forza Italia FdI dans l’opposition |
Plan national de relance et de résilience Réformes de la justice et de l’administration liées aux fonds européens Gestion sanitaire et énergétique |
Ministres de la Lega encadrés par un exécutif technocratique Choix stratégique de Meloni de rester seule dans l’opposition Chute après le retrait de plusieurs soutiens |
| Meloni 2022 à 2026 |
Fratelli d’Italia Lega, Forza Italia et Noi Moderati |
Réduction à trois tranches de l’impôt sur le revenu Textes sur l’immigration et la sécurité Loi sur l’autonomie différenciée Projet de premierato Réforme judiciaire rejetée par référendum Réforme électorale discutée en 2026 |
Autonomie partiellement censurée Projet albanais réduit par les contentieux Premierato enlisé Réforme judiciaire rejetée en mars 2026 Faible croissance et marges budgétaires étroites |
La rupture de 1994 et l’apprentissage de la coalition
Le premier gouvernement Berlusconi représente davantage qu’une alternance. Giuseppe Tatarella, dirigeant d’Alleanza Nazionale, devient vice-président du Conseil et ministre des Postes et Télécommunications. Roberto Maroni, pour la Lega, cumule la vice-présidence et l’Intérieur. Francesco Speroni reçoit les Réformes institutionnelles. Cette distribution révèle immédiatement la structure du compromis : AN obtient la reconnaissance nationale et des positions d’État ; la Lega investit les instruments qui doivent transformer le centre et les territoires ; Forza Italia conserve la direction politique et économique.
La coalition contenait pourtant deux architectures incompatibles. Berlusconi devait maintenir une droite nationale dans le Mezzogiorno et une Lega qui dénonçait Rome et défendait l’autonomie du Nord. La réforme des retraites et la méfiance d’Umberto Bossi envers la concentration du pouvoir autour de Berlusconi précipitèrent le retrait de la Lega. L’échec de décembre 1994 ne referma pas la porte ouverte à AN. Il démontra que l’intégration gouvernementale pouvait survivre à la chute d’un cabinet : une fois des ministres issus du MSI investis par le président de la République et responsables devant le Parlement, la barrière historique n’était plus reconstituable dans les mêmes termes.
Cette première expérience modifia également Alleanza Nazionale. Gouverner imposait de distinguer l’identité militante, la doctrine et le compromis de coalition. Fiuggi ne fut pas seulement une opération d’image ; le congrès donna une forme partisane à une mutation rendue nécessaire par l’entrée dans le jeu majoritaire. La condamnation du racisme et de l’antisémitisme, l’acceptation de la démocratie libérale et le déplacement vers une droite nationale-conservatrice permirent à Fini de devenir un interlocuteur institutionnel.
L’augmentation idéologique éclaire mieux ce processus que la notion de normalisation. Celle-ci décrit le jugement porté de l’extérieur sur le parti ; l’augmentation désigne le travail accompli à l’intérieur du corpus. Ce travail suppose une malléabilité qui n’est pas l’indifférence aux principes : choix de la tradition nationale-conservatrice, abandon du nationalisme révolutionnaire, adoption d’un libéralisme national, reformulation de la souveraineté dans une Europe des nations et ralliement de réseaux conservateurs autrefois abrités par la Démocratie chrétienne. La dissidence de Fiamma Tricolore confirma le caractère réel de ce choix en séparant ceux qui refusaient la nouvelle identité (Tarchi, Marco et Antonio Carioti. 2024. Le tre età della fiamma. Dal MSI a Fratelli d’Italia. Milan : Solferino.).
Le gouvernement participa à cette augmentation au lieu d’en être seulement la récompense. Les portefeuilles ministériels, la responsabilité devant le Parlement et la coopération avec des partenaires libéraux et catholiques obligèrent AN à donner un sens pratique à sa nouvelle doctrine. La légitimité naquit ainsi de la rencontre entre une transformation idéologique, un élargissement sociologique et une possibilité de coalition. Aucun de ces éléments n’aurait suffi isolément. Le pouvoir devint lui-même un opérateur de sélection : il conserva ce qui pouvait être administré, négocié et inscrit dans la durée.
La durée berlusconienne et la négociation des réformes
Entre 2001 et 2006, la coalition des droites dispose du temps qui avait manqué en 1994. Gianfranco Fini est vice-président du Conseil, puis ministre des Affaires étrangères. Gianni Alemanno dirige l’Agriculture, Altero Matteoli l’Environnement et Maurizio Gasparri les Communications. La Lega obtient notamment la Justice avec Roberto Castelli, les Réformes avec Umberto Bossi puis Roberto Calderoli, et le Travail avec Roberto Maroni. La distribution des portefeuilles transforme les préférences partisanes en secteurs de politique publique.
La loi Bossi Fini de 2002 lie davantage séjour et contrat de travail et durcit le traitement de l’immigration irrégulière. La loi Biagi accroît la flexibilité des contrats de travail. La réforme Maroni programme le relèvement des conditions de départ à la retraite. La loi Gasparri réorganise le système audiovisuel dans un contexte dominé par le conflit d’intérêts de Berlusconi. À ces textes s’ajoutent les grands travaux, les modifications de la justice pénale et civile, les mesures fiscales et la réforme scolaire Moratti. L’action ne correspond pas à un programme idéologique unique. Elle juxtapose libéralisme économique, protection des intérêts de coalition, autorité sécuritaire et transformation territoriale.
La réforme constitutionnelle de 2005 est l’expression la plus claire de cet échange. La Lega exige la devolution et un renforcement des régions. Alleanza Nazionale défend un exécutif plus fort capable de préserver l’unité de l’État. Les centristes cherchent à protéger leur autonomie électorale. Le texte combine un Sénat fédéral, des compétences régionales accrues et un renforcement du président du Conseil. Il est rejeté par 61,3 % des suffrages au référendum de juin 2006. Le gouvernement avait su construire une majorité parlementaire ; il n’avait pas produit un consentement constitutionnel au-delà de son camp.
Le quatrième gouvernement Berlusconi prolonge cette dynamique sous une forme nouvelle. En 2009, Forza Italia et Alleanza Nazionale fusionnent dans le Popolo della Libertà. D’anciens cadres d’AN occupent des positions majeures : Ignazio La Russa à la Défense, Altero Matteoli aux Infrastructures, Giorgia Meloni à la Jeunesse et Andrea Ronchi aux Affaires européennes. La Lega dirige l’Intérieur avec Maroni, les Réformes fédérales avec Bossi et la Simplification avec Calderoli. Le fédéralisme fiscal de 2009 constitue son principal succès institutionnel, tandis que les paquets sécurité traduisent sa priorité migratoire.
La fusion ne supprime pas les divergences. Gianfranco Fini, devenu président de la Chambre, conteste la personnalisation berlusconienne et fonde Futuro e Libertà. La crise de la dette révèle ensuite la hiérarchie réelle des contraintes : la majorité parlementaire, le président de la République, les marchés et les partenaires européens interviennent dans la fin du gouvernement. L’exercice du pouvoir a normalisé les anciens cadres d’AN, mais il les a aussi dispersés. Fratelli d’Italia naît en 2012 d’une partie de cet héritage. Il ne constitue pas la simple continuation juridique du MSI ou d’AN ; il réassemble une filiation, une culture militante et des personnels après l’échec de leur absorption dans le parti berlusconien.
La Lega entre gouvernement du peuple et coalition technocratique
Le gouvernement Conte I de 2018 élargit le répertoire des coalitions possibles. La Lega ne gouverne plus avec ses partenaires traditionnels des droites italiennes, mais avec le Movimento 5 Stelle. Giuseppe Conte arbitre un contrat conclu entre deux formations qui opposent le peuple aux élites tout en divergeant par leur implantation, leur politique économique et leur culture organisationnelle. Il résume lui-même la conception rédemptrice dont il entend se réclamer lorsqu’il se présente comme « l’avvocato del popolo ». Matteo Salvini, vice-président du Conseil et ministre de l’Intérieur, utilise son portefeuille comme une scène permanente de leadership. Les décrets de sécurité, la fermeture des ports et la confrontation avec les organisations de sauvetage convertissent l’action administrative en communication politique.
Le revenu de citoyenneté porte la marque du M5S ; Quota 100 et l’extension de la flat tax répondent davantage aux priorités de la Lega et de ses électorats. Cette coexistence démontre que les gouvernements dits populistes ne suspendent pas les échanges de coalition. Ils les déplacent dans un contrat public et dans une concurrence continue entre dirigeants. Salvini rompt l’alliance en 2019 dans l’espoir d’élections anticipées. Il perd alors l’initiative et la Lega retourne dans l’opposition.
Sous Mario Draghi, la Lega choisit une stratégie inverse. Elle participe à une large majorité avec le M5S, le Parti démocrate et Forza Italia. Ses ministres, dont Giancarlo Giorgetti au Développement économique, contribuent à la mise en œuvre du plan européen de relance. L’expérience rend visible une aile gouvernementale et productive, distincte du souverainisme de campagne de Salvini. Giorgia Meloni refuse cette dilution. En maintenant Fratelli d’Italia dans l’opposition, elle recueille les bénéfices électoraux de la contestation sans renoncer à son insertion dans la coalition de centre droit. Cette décision constitue l’une des étapes majeures de sa conquête du pouvoir.
Le gouvernement Meloni et la transformation par les contraintes pour la droite nationale
La victoire de septembre 2022 inverse la hiérarchie des droites italiennes. Fratelli d’Italia devient la première force de la coalition ; la Lega et Forza Italia passent du rôle de tuteurs à celui d’alliés subordonnés. Meloni préside le Conseil, tandis que Matteo Salvini et Antonio Tajani deviennent vice-présidents. FdI contrôle notamment la Justice, la Défense, les Entreprises et le Made in Italy, l’Agriculture et la Culture ; la Lega conserve l’Économie avec Giorgetti et obtient les Infrastructures avec Salvini ; Forza Italia dirige les Affaires étrangères avec Tajani. La coalition reste plurielle, mais son centre politique est désormais post-MSI.
La première transformation concerne la politique européenne et internationale. Le discours souverainiste n’a pas conduit à une rupture avec l’Union, l’euro ou l’OTAN. Meloni a confirmé le soutien à l’Ukraine, travaillé avec la Commission sur le plan de relance et cherché à peser dans les nominations européennes. Cette stratégie n’est pas un abandon pur et simple. Elle consiste à utiliser la fiabilité atlantique et budgétaire comme ressource afin de déplacer les politiques européennes de migration et de famille. L’exercice du pouvoir produit ici un souverainisme de négociation plutôt qu’un souverainisme de sortie.
Le second déplacement touche aux résultats législatifs. Le gouvernement a réduit le nombre de tranches de l’impôt sur le revenu, favorisé les indépendants, remplacé le revenu de citoyenneté par des dispositifs plus restrictifs et multiplié les textes de sécurité. Il a durci l’asile, l’action contre les passeurs et les règles relatives à l’ordre public. Le recours aux décrets-lois a permis d’afficher la rapidité de l’exécutif, notamment sur les rassemblements illégaux, la délinquance juvénile, les occupations et les manifestations. Ces textes ont davantage prospéré que les réformes constitutionnelles.
Chaque partenaire a porté sa grande réforme. La Lega a obtenu en 2024 la loi Calderoli sur l’autonomie différenciée, dont des dispositions essentielles ont été censurées par la Cour constitutionnelle. Forza Italia a soutenu la séparation des carrières des juges et des procureurs, la division du Conseil supérieur de la magistrature et la création d’une haute cour disciplinaire. Le texte, adopté par le Parlement en 2025, a été rejeté par 53,2 % des votants lors du référendum des 22 et 23 mars 2026. Fratelli d’Italia a porté le premierato, c’est-à-dire l’élection directe du président du Conseil et la garantie d’une majorité parlementaire. Approuvé en première lecture au Sénat en 2024, le projet s’est enlisé.
L’échec référendaire ne provoqua pas la chute du gouvernement, contrairement à la décision de Matteo Renzi en 2016 de lier son sort à la révision constitutionnelle. Il révéla cependant la limite d’une conception majoritaire du pouvoir : une majorité élue pour gouverner ne dispose pas nécessairement d’une majorité constituante. Après l’enlisement du premierato, la coalition s’est tournée en 2026 vers une réforme électorale proportionnelle assortie d’une prime majoritaire. La recherche de stabilité s’est ainsi déplacée de la Constitution vers les règles de conversion des votes en sièges ; au moment où nous écrivons, le processus parlementaire n’est pas achevé.
Fratelli d’Italia ouvre une nouvelle étape de l’augmentation idéologique. Le parti ne reproduit ni le postfascisme de Fini ni le MSI. Il réactive la filiation nationale-conservatrice, l’identité culturelle et la critique des élites, mais conserve plusieurs acquisitions décisives d’Alleanza Nazionale : le choix de la coalition, la vocation majoritaire, l’acceptation de l’économie de marché et la recherche d’une légitimité internationale. À ces éléments s’ajoutent un conservatisme social plus affirmé et une protection nationale qui reprend une partie de l’électorat populaire autrefois mobilisé par la gauche et le Movimento 5 Stelle. Cette recomposition illustre la malléabilité d’une tradition qui change de hiérarchie sans renoncer à son principe national-conservateur.
Cette seconde augmentation reste commandée par l’exercice du pouvoir. L’atlantisme, le soutien à l’Ukraine et la négociation avec les institutions européennes ont été hiérarchisés au-dessus des anciennes affinités souverainistes de la coalition. Inversement, la sécurité, l’immigration, la famille et l’autorité de l’exécutif préservent la différence avec le centre droit libéral. Meloni ne dissout donc pas l’identité de FdI dans la gouvernementalité. Elle en éprouve la malléabilité : elle sélectionne les éléments compatibles avec la durée et la coalition, tandis que les réformes qui exigent une rupture constitutionnelle rencontrent leurs limites. Le pouvoir est ici moins pensé comme franchissement que comme capacité à durer, à arbitrer et à déplacer progressivement les équilibres.
Enfin, au début de septembre 2026, le gouvernement Meloni a dépassé en durée le deuxième gouvernement Berlusconi et est devenu le plus long de l’histoire républicaine italienne. Cette longévité constitue un résultat politique dans un système marqué par les changements de majorité et les cabinets techniques. Elle tient moins à une refondation de l’État qu’à la discipline de coalition, à la faiblesse de l’opposition et à la prudence de Meloni devant les contraintes européennes. Ses limites demeurent substantielles : croissance faible, dette élevée, services publics insuffisamment réformés, contentieux ayant réduit le projet de centres en Albanie et échec des grandes révisions institutionnelles. L’exercice du pouvoir confirme ainsi une capacité de durée plus qu’une capacité de rupture.
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Les trois conceptions de la légitimité et de l’action des droites nationales européennes
Comparer Giorgia Meloni, Marine Le Pen et Alice Weidel exige de ne pas effacer l’asymétrie de leurs positions. La première dirige un gouvernement et le parti dominant de sa coalition. La deuxième conserve l’autorité stratégique sur le RN et préside son groupe à l’Assemblée, tandis que Jordan Bardella dirige formellement le parti. La troisième copréside l’AfD avec Tino Chrupalla et a été candidate à la chancellerie, dans une organisation traversée par des lignes régionales et doctrinales fortes. Leurs différences ne tiennent donc pas seulement à leur degré de radicalité ou à leur proximité avec l’exécutif. Elles portent sur le principe de légitimation, la place reconnue aux médiations et la conception même du pouvoir. Cinq questions permettent de les distinguer : qui fonde la légitimité, quelle place occupe la Constitution, quels instruments sont privilégiés, quelles médiations sont acceptées et comment l’Europe intervient-elle ?
Giorgia Meloni et le mandat national encadré
Chez Meloni, la source politique du pouvoir est la Nation exprimée par une majorité électorale et organisée par une coalition. Le peuple n’est pas seulement opposé aux élites ; il est appelé à désigner plus directement le chef de l’exécutif. Le premierato devait ainsi faire coïncider le vote, la durée du gouvernement et la direction politique. Cette conception répond à une lecture ancienne de la droite nationale italienne, présente dès Giorgio Almirante : l’instabilité parlementaire et les cabinets techniques auraient dépossédé les électeurs de leur choix. Le pouvoir est donc conçu moins comme irruption que comme mandat national appelé à durer, à commander une coalition et à se traduire dans l’État.
Cette conception résulte de l’augmentation idéologique opérée par Alleanza Nazionale il y a plus de trente ans. La Nation n’est plus l’absolu étatique du fascisme, mais le cadre politique dans lequel la liberté, la responsabilité et la solidarité doivent être ordonnées. Le libéralisme national accepté par Alleanza Nazionale, puis par Fratelli d’Italia, limite l’emprise de l’État sur l’économie ; le néo-conservatisme lui assigne la protection des valeurs, de l’unité et de la continuité historique. FdI conserve cette articulation tout en renforçant la dimension populaire et sociale de la communauté nationale. Sa malléabilité tient précisément à cette capacité d’ajuster les instruments sans abandonner le principe national-conservateur qui ordonne l’ensemble.
La Constitution est tout à la fois acceptée, utilisée et proposée à la révision. Meloni prête serment dans son cadre, compose avec le président Sergio Mattarella et reconnaît les décisions référendaires. Elle cherche néanmoins à modifier l’équilibre entre le président de la République, le Parlement et le président du Conseil. Son projet n’est donc pas extérieur à l’ordre constitutionnel ; il veut le transformer par les procédures de l’article 138. La défaite référendaire de 2026 montre qu’elle accepte, dans la pratique, la limite que ces procédures opposent à l’exécutif.
Ses moyens d’action sont ceux d’un chef de coalition : contrôle de l’agenda, arbitrage des portefeuilles, décrets-lois, nomination d’un personnel loyal et négociation avec Bruxelles. Le pouvoir est conçu comme durée, cohérence et capacité d’arbitrage. Le récit de la décision rapide se heurte pourtant à la pratique du compromis, tandis que les mesures les plus effectives sont souvent celles qui exigent le moins de refonte constitutionnelle. Meloni gouverne en conservatrice nationale ; son succès tient aussi aux compétences institutionnelles acquises au Parlement, dans les gouvernements Berlusconi et dans l’appareil de parti. L’exercice du pouvoir confirme ainsi une conception dans laquelle la souveraineté doit être rendue compatible avec la continuité de l’État.
Marine Le Pen et la souveraineté populaire
La conception de Marine Le Pen est différente, plus directement plébiscitaire et républicaine, au sens de la Nation issue de la Révolution française. Le principe de légitimation est la souveraineté populaire, dont l’élection présidentielle et le référendum doivent permettre l’expression la moins médiatisée possible. Le référendum devient ainsi l’instrument destiné à lever les obstacles politico-administratifs, juridictionnels et européens. La priorité nationale, la maîtrise de l’immigration et la supériorité revendiquée de la Constitution sur certains engagements internationaux doivent être inscrites au sommet de la hiérarchie des normes. La proposition de loi constitutionnelle déposée par le groupe RN en janvier 2024 comprend quatorze articles relatifs notamment à la nationalité, à l’asile, à l’accès aux prestations et aux engagements extérieurs.
La souveraineté référendaire tend à fondre les traditions concurrentes de l’ancien Front national dans leur plus petit dénominateur commun : la primauté nationale. Marine Le Pen en a modernisé le langage et élargi la portée sociale. La malléabilité est réelle, mais elle demeure organisée autour de ce principe invariant. Elle ne résout pas entièrement la tension entre une Nation conçue comme source supérieure de toute norme et l’acceptation d’un ordre libéral fondé sur la limitation du pouvoir. La priorité nationale assure la cohérence électorale du RN ; elle ne stabilise pas encore son rapport au marché, à l’État de droit, aux juges et à l’Union européenne.
Le choix annoncé de l’article 11 pour réviser la Constitution concentre tout le « beau risque » de l’exercice potentiel du pouvoir. L’article 89 impose l’adoption du même texte par les deux chambres avant un référendum. L’article 11 permet un référendum sur l’organisation des pouvoirs publics et certaines politiques, mais la doctrine constitutionnelle dominante récuse son emploi pour réviser la Constitution. Marine Le Pen invoque le précédent gaullien de 1962. Le pouvoir constitué prétendrait alors réactiver directement le pouvoir constituant du peuple. Cette conception est gaullienne, certes, mais elle renvoie plus profondément aux traditions révolutionnaire et bonapartiste qui demeurent, dans le corps politique français, des forces de légitimation du pouvoir.
Cette conception donne au pouvoir présidentiel une fonction de franchissement. Les contre-pouvoirs ne sont pas nécessairement niés, mais ils tendent à être interprétés comme des médiations illégitimes lorsqu’ils empêchent la réalisation directe du mandat. Le droit devient à la fois l’objectif de la conquête et l’objet de la confrontation. La conception du pouvoir est donc moins coalitionnelle qu’arbitrale : elle suppose qu’une légitimité supérieure, celle du peuple consulté, puisse trancher les conflits de normes et de médiations. C’est ici que l’absence d’expérience gouvernementale nationale compte le plus : le RN décrit les instruments d’une rupture sans avoir encore éprouvé la résistance coordonnée de l’administration, du Sénat, du Conseil constitutionnel, des juridictions européennes et d’une majorité parlementaire potentiellement relative.
L’organisation bicéphale du mouvement peut concilier deux dimensions de la réussite de Giorgia Meloni. Marine Le Pen incarne la légitimité présidentielle et la synthèse sociale-souverainiste ; Jordan Bardella travaille un électorat plus libéral et conservateur et se présente comme chef possible du gouvernement. Cette division des fonctions peut élargir la coalition électorale. Elle peut aussi créer deux centres d’autorité au moment de gouverner. Le RN se rapproche donc du pouvoir par la présidentialisation de sa dirigeante et par un apprentissage parlementaire qui rend son organisation sensiblement plus professionnelle qu’en 2002.
Alice Weidel, la démocratie directe contre la démocratie consociative
L’AfD part d’une critique différente. Son programme présente l’État des partis comme une confiscation de la souveraineté populaire, critique particulièrement forte dans une démocratie de négociation et de consensus comme l’Allemagne. Il propose de limiter l’influence des formations politiques, de renforcer le mandat individuel des députés, de développer les référendums sur le modèle suisse et de faire élire directement le président fédéral. Ces propositions déplaceraient sensiblement l’équilibre d’une République que Peter J. Katzenstein a décrite comme un État de « semi-souveraineté » (Policy and Politics in West Germany: The Growth of a Semisovereign State, Philadelphia, Temple University Press, 1987), précisément parce que le pouvoir y est dispersé entre plusieurs institutions et niveaux de décision. La Loi fondamentale est ainsi invoquée contre les pratiques de l’establishment, alors que plusieurs composantes du parti restent surveillées au nom de la protection de l’ordre démocratique libéral.
Alice Weidel personnifie cette hybridation. Son profil économique et son langage favorable au marché prolongent la matrice ordo-libérale de 2013. La politique migratoire, la remigration, la Leitkultur et la définition culturelle du peuple rattachent l’AfD au national-conservatisme et à la Neue Rechte. Sa malléabilité demeure donc plus disputée que celle de FdI : elle permet de réunir des électorats et des courants différents, mais sans avoir encore produit une hiérarchie incontestée entre limitation libérale de l’État et usage puissant de l’autorité publique dans l’immigration, la culture et l’éducation.
Les moyens d’action proposés sont à la fois constitutionnels et potentiellement en rupture : référendums, réduction du rôle des partis, renforcement du mandat individuel, contestation de la primauté du droit européen et possibilité d’une sortie de l’Union si sa refondation échoue. La conception du pouvoir qui s’en dégage vise moins, à ce stade, la concentration de l’exécutif que le déplacement de la décision hors des médiations partisanes et européennes vers le peuple, le Parlement et la Nation. Elle entre ainsi en tension avec un système fédéral construit sur la dispersion et la négociation du pouvoir.
L’absence d’expérience exécutive fédérale ou régionale empêche encore de savoir quel courant arbitrerait réellement. La victoire en Saxe-Anhalt et l’ouverture du BSW rapprochent désormais cette épreuve. Un gouvernement minoritaire de l’AfD soutenu au cas par cas devrait nommer une administration, négocier avec le Bundesrat, exécuter le droit fédéral et européen et soumettre son action au contrôle juridictionnel. Les convergences avec le BSW sur la Russie, l’énergie et la critique des élites coexistent avec de profondes divergences économiques, éducatives et migratoires. La brèche dans le cordon sanitaire ne supprimerait donc pas la sélection interne opérée par le pouvoir ; elle la rendrait immédiate. Elle montrerait surtout si la malléabilité actuelle de l’AfD peut devenir une doctrine de gouvernement ou si elle n’est encore qu’une capacité d’agrégation électorale.
Comparaison des trois conceptions
| Dimension | Meloni et FdI | Le Pen et RN | Weidel et AfD |
| Malléabilité / augmentation idéologique | Accomplie par AN puis recomposée par FdI autour d’un principe national-conservateur de gouvernement | Longtemps inachevée puis partiellement stabilisée par la dédiabolisation autour de la priorité nationale | Hybridation encore disputée entre matrice libérale nationale et nationalisme culturel |
| Source de légitimité | Majorité nationale organisée par la coalition ; légitimité par la durée et la capacité d’arbitrage | Peuple souverain exprimé par l’élection présidentielle et le référendum | Peuple souverain opposé à l’État des partis, dans une forte définition culturelle de la Nation |
| Rapport à la Constitution | Acceptation pratique et révision par la procédure constitutionnelle | Restauration la lecture gaullienne de la constitution | Invocation de la Loi fondamentale contre les partis mais conflit avec la démocratie militante |
| Conception / instrument privilégié | Coalition, discipline de l’agenda, décrets-lois et négociation européenne : pouvoir de durée | Présidence, référendum, dissolution et majorité parlementaire recherchée | Démocratie directe, majorité parlementaire absolue par projets législatifs |
| Rapport aux juges | Conflit politique, mais respect des censures et du référendum de 2026 | Contestation de décisions perçues comme faisant obstacle au choix électoral | Surveillance et contentieux constitutionnels intégrés au récit de son exclusion jugée illégitime |
| Europe et international | Pragmatisme atlantique et transformation de l’Union de l’intérieur | Souveraineté juridique et renégociation sans sortie de l’euro. Transformation de l’Union de l’intérieur | Tension entre Dexit conditionnel, atlantisme de Weidel et tropisme russe de certains courants idéologiques |
| Épreuve du réel | Plus de trois ans de gouvernement et forte longévité mais réformes majeures limitées | Expériences locales et parlementaires sans gouvernement national | Opposition fédérale et régionale sans direction d’un exécutif majeur |
Conclusion
L’histoire des droites nationales depuis 1945 montre que le pouvoir n’est jamais la conséquence mécanique du nombre de voix. Quatre seuils doivent être distingués : la sortie de l’illégitimité héritée de l’après-guerre, l’augmentation idéologique, la reconnaissance coalitionnelle et la capacité d’administration. L’Italie les a franchis dans cet ordre, du MSI à Alleanza Nazionale puis à Fratelli d’Italia. La France a construit une force électorale avant d’achever son identité gouvernementale. L’Allemagne connaît désormais une progression électorale plus rapide que la capacité du système partisan à intégrer l’AfD. Ces différences ne relèvent pas seulement des institutions : elles renvoient à trois manières distinctes de concevoir la légitimité, les médiations et l’usage du pouvoir
L’augmentation idéologique relie la conquête et l’exercice du pouvoir. Elle n’empile pas des thèmes nouveaux sur une doctrine ancienne ; elle sélectionne un héritage, organise une distanciation et répond aux clivages du présent. Sa malléabilité n’est donc pas l’absence de principe, mais la capacité à modifier les instruments, les alliances et la hiérarchie des thèmes sans perdre le noyau qui rend l’identité reconnaissable. Elle doit aussi agréger des groupes sociaux et rendre le parti compatible avec des alliances. Alleanza Nazionale y parvint en séparant le national-conservatisme du nationalisme révolutionnaire, en adoptant un libéralisme national et en investissant la coalition. Le Front national échoua longtemps à choisir entre des traditions trop nombreuses, tandis que le gaullisme conservait le monopole politique de la Nation. Le RN a réduit cette indétermination sans la faire disparaître. Le bicéphalisme entre une candidature présidentielle et une direction gouvernementale possible peut la réduire davantage ; il ne dit pas encore quels arbitrages seraient rendus.
La dissonance identitaire constitue l’autre face de ce processus. Elle apparaît lorsque l’identité proposée par les institutions ne correspond plus à l’identité vécue par une partie de la société sous l’effet des transformations démographiques, culturelles, économiques et géopolitiques. Les droites nationales ont souvent été les premières à nommer ces inquiétudes dispersées, à les agréger et à les politiser. L’augmentation commence lorsque cette mise en récit cesse d’être une simple protestation et devient une conception ordonnée de l’individu, de la communauté, de l’État et de l’Europe. Elle demeure inachevée lorsque la malléabilité tourne à l’accumulation, lorsque l’unité dépend d’un seul adversaire ou lorsqu’un absolu dispense le parti d’arbitrer ses contradictions. Le principe donne alors la cohérence ; le pouvoir en éprouve les limites.
Le cas italien ne prouve aucune détermination irrésistible du pouvoir. Claude Lefort nous enseigne au contraire que, dans la démocratie moderne, le lieu du pouvoir demeure vide : aucun prince, aucun parti, aucune classe ne peut l’incorporer durablement (Lefort, Claude. 1986. Essais sur le politique XIXe-XXe siècles. Paris : Seuil). L’Italie montre une double sélection, doctrinale puis gouvernementale. Les objectifs compatibles avec les instruments ordinaires de l’exécutif, notamment la sécurité, la fiscalité ciblée et le contrôle de l’agenda, sont plus facilement réalisés. Les révisions constitutionnelles, l’autonomie territoriale et la transformation de la justice rencontrent les cours, les référendums, les partenaires de coalition et les engagements européens. Giorgia Meloni n’a pas abandonné le national-conservatisme ; elle l’a soumis à une hiérarchie pratique où la durée du gouvernement, la crédibilité extérieure et la maîtrise de la coalition précèdent la rupture. Les lectures qui annonçaient en 2022 une restauration du fascisme ont ainsi sous-estimé à la fois la distinction entre fascisme et national-conservatisme et les effets de cette augmentation idéologique sur l’exercice du pouvoir.
Marine Le Pen propose une autre hiérarchie. La légitimité présidentielle et référendaire devrait autoriser le pouvoir à surmonter les institutions qui bloquent la priorité nationale. Le conflit entre les articles 11 et 89 n’est donc pas secondaire : il révèle la conception même du mandat. Dans le langage de Hans Kelsen, la question porte sur la procédure qui autorise la production de la norme constitutionnelle ; dans celui de Lefort, elle porte sur le risque qu’un dirigeant prétende incorporer la volonté populaire. Le RN pourrait conquérir l’Élysée avant de posséder une culture gouvernementale comparable à celle accumulée par la droite nationale italienne. Il rencontrerait alors simultanément le Conseil constitutionnel, le Conseil d’État, l’administration et les juridictions européennes. Sa conception du pouvoir serait éprouvée par les médiations mêmes qu’elle entend réduire au nom de la souveraineté populaire.
L’AfD se trouve dans une situation encore différente. Sa force d’attraction pour une partie de la société allemande, malgré une radicalité programmatique qui l’isole des deux autres droites nationales européennes, accélère sa professionnalisation parlementaire. Elle mobilise la jurisprudence de Karlsruhe sur la responsabilité d’intégration et l’autonomie budgétaire du Bundestag. Cette référence ne l’autorise nullement à s’affranchir de la Loi fondamentale : la démocratie militante, le fédéralisme, le Bundesrat et le contrôle constitutionnel encadreraient fortement son action. La démocratie allemande de négociation est néanmoins ébranlée parce qu’elle reposait aussi sur la prospérité, la modération des clivages et la coopération des partis de gouvernement. Alice Weidel oppose la souveraineté populaire à cet État des partis, tout en dépendant d’une organisation dont les courants ne partagent ni la même économie politique ni la même orientation internationale. L’accès au gouvernement serait donc moins l’aboutissement de cette identité que le moment où sa malléabilité devrait devenir arbitrage et où ses principes concurrents devraient être hiérarchisés.
La comparaison conduit enfin à renverser la question habituelle. Il ne suffit pas de demander si ces partis veulent le pouvoir ; il faut déterminer quel pouvoir ils pensent conquérir, quel principe le légitime et quelle malléabilité idéologique leur permettrait de l’exercer. « Giorgia », comme la nomment nombre d’Italiens, recherche un exécutif stable au sein d’une Constitution et d’une Union européenne qu’elle veut transformer sans pouvoir les contourner : le pouvoir est d’abord durée, coalition et capacité d’arbitrage. « Marine », pour ses fidèles, imagine une présidence qui restituerait plus directement au peuple sa puissance constituante, dans une démocratie héritée de 1789, prolongée par les expériences bonapartiste et gaullienne : le pouvoir est franchissement des médiations au nom du suffrage. « Alice » oppose la souveraineté populaire à l’appareil des partis et à l’intégration européenne sans avoir encore défini la coalition capable d’en administrer les conséquences : le pouvoir est restitution de la décision dans un État pourtant organisé pour la disperser. Canovan permet de comprendre leur promesse rédemptrice ; Kelsen, Lefort et Macpherson rappellent que la démocratie suppose aussi des procédures, une pluralité organisée, une délibération et une responsabilité continues. Entre la possibilité du pouvoir et son exercice se trouvent donc la transformation de l’identité, la reconnaissance des alliances et l’apprentissage de l’État. La roche Tarpéienne n’est jamais loin du Capitole : précisément parce qu’il est souverain, le peuple demeure, comme le savait Machiavel, changeant.
Philippe Poirier, titulaire de la Chaire de recherche en études parlementaires à l’Université du Luxembourg
Philippe Poirier
Depuis 2011, Philippe Poirier est titulaire de la Chaire de recherche en études parlementaires de l’Université du Luxembourg. Fondateur et directeur des études du Master en Études parlementaires, il dirige depuis 2014 la collection Études parlementaires aux Éditions Bruylant–Larcier. Il est également professeur invité à Sciences Po Rennes et à Sciences Po Paris – Collège européen à l’Université de Turin et à l’Université de l’Égée. Expert reconnu au niveau européen, il est depuis 2013 membre du Groupe d’États contre la corruption du Conseil de l’Europe (GRECO), expert du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES) depuis 2021, membre du comité scientifique de l’École doctorale de droit de l’Université de Sienne, du conseil scientifique d’ERDIC (Université du Pirée) et celui du Centre international de formation européenne (CIFE). Entre 2016 et 2020, il a cofondé et codirigé l’école doctorale européenne GOVUNET (Action Jean Monnet), rassemblant huit universités européennes. Il est enfin l’auteur ou directeur de plus de 120 publications scientifiques en anglais, français, allemand, grec, italien et espagnol, parmi lesquelles Res publica et parlement (2023), Les Conseils d’État en Europe (2023) et Parliamentary Diplomacy and Multilevel Governance (2023), Overview of the Relationship Model Between Parliament and Constitutional Court across European, Latin America and Canada (2025), Les lanceurs d’alerte dans l’Espace francophone (2025).
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