On imagine volontiers que les matières premières relèvent des entreprises, du marché et de la loi de l’offre et de la demande. C’est de moins en moins vrai. Parce qu’une mine se construit sur dix à quinze ans, bien au-delà de l’horizon d’un industriel ou d’un investisseur privé, la sécurisation des métaux critiques est redevenue ce qu’elle avait cessé d’être : une affaire de puissance publique. De la Chine aux États-Unis, les grandes stratégies minières sont aujourd’hui pilotées par les États. La France, où Eramet incarne ce temps long minier, commence tout juste à en tirer les conséquences.
Le temps de la mine n’est pas celui du marché
Tout part d’un décalage de calendrier. Ouvrir une mine, la raccorder, la raffiner et la rentabiliser prend une décennie et demie. Or aucun acteur privé ne raisonne spontanément à cet horizon.
C’est le blocage structurel que pointe Christel Bories, présidente-directrice générale d’Eramet, lors du colloque « Minerais critiques et souveraineté industrielle » tenu à l’Assemblée nationale le 7 juillet 2026. En Europe, le financement d’un projet minier est conditionné à la signature d’un contrat d’achat de long terme avec un industriel de l’aval. Mais, souligne-t-elle, une mine met dix à quinze ans à produire, quand un constructeur automobile ne s’engage jamais sur un tel horizon. D’où sa formule :
« Il faut changer de logiciel, et l’aval doit prendre ses responsabilités : la mine, c’est le temps long, et le temps long relève des stratégies étatiques. »
Tant que le temps long reste orphelin d’un acteur capable de le porter, les projets ne se financent pas, et le marché, laissé à lui-même, produit une pénurie qu’il est ensuite incapable de résorber à temps.
La Chine : trente ans d’État stratège
Le contre-exemple le plus édifiant est chinois. La domination de Pékin ne tient pas d’abord à sa géologie, mais à une politique publique patiente, déployée plan quinquennal après plan quinquennal. La Chine raffine en moyenne 70 % des métaux mondiaux et 80 à 90 % des plus critiques d’entre eux, et a investi environ 300 milliards de dollars dans des mines hors de son territoire, dont 33 milliards pour la seule année 2025, rappelle Christel Bories.
La leçon est limpide : la Chine domine non parce qu’elle possède les gisements, mais parce qu’elle est arrivée la première, par une diplomatie des ressources faite de financements, d’infrastructures et de contrats d’achat, étalée sur vingt ans. Là où le marché voyait des risques, l’État chinois voyait un horizon.
Les États-Unis : quand le Pentagone débloque une mine
Les États-Unis, longtemps chantres du laisser-faire, appliquent désormais exactement la même logique, et l’assument. Le cas de Mountain Pass, seule mine de terres rares active du pays, est devenu le manuel de référence : ce n’est pas un industriel de l’aval qui a sécurisé le projet, mais le département de la Défense.
En juillet 2025, le Pentagone a conclu avec MP Materials un partenariat public-privé d’une ampleur inédite : prise de participation au capital, garantie d’un prix plancher de 110 dollars le kilogramme de néodyme-praséodyme sur dix ans, soit près du double du cours du marché, et engagement d’acheter la totalité des aimants produits (Reuters). Ce mécanisme, structuré comme un contrat pour différence, protège le producteur contre le dumping et lui assure des flux de trésorerie prévisibles, précisément ce qu’un contrat commercial classique ne peut offrir sur le temps long.
Comme le résume Christel Bories, c’est ce type d’outil, prix planchers, quotas, exigences de contenu local, contrats d’achat garantis, qui constitue la boîte à outils dont l’Europe a aujourd’hui besoin.
L’Europe et la France : le réveil du G7 d’Évian
L’Europe amorce ce basculement. Le sommet du G7 d’Évian, le 17 juin 2026, a acté 195 projets pour 64 milliards d’euros d’investissements dans les chaînes de valeur des minerais critiques, et un engagement à ne plus dépendre à plus de 60 % d’un seul fournisseur (Élysée). Les États du G7 y ont accepté d’étudier des instruments jugés naguère trop interventionnistes : prix planchers, subventions comblant les écarts de coût, achats groupés et quotas.
Le geste est réel, mais l’échelle reste modeste : les 64 milliards d’euros européens doivent être comparés aux 300 milliards de dollars déjà engagés par la seule Chine hors de son territoire. L’intention publique ne se convertira en capacité qu’au prix d’un changement d’échelle, et surtout d’outils concrets, qui restent à définir.
Eramet, l’actif public d’un temps long français
La France dispose pourtant d’un atout que beaucoup lui envient : un champion qui incarne déjà ce temps long. Présente sur trois continents, manganèse au Gabon, nickel en Indonésie, lithium en Argentine, Eramet est l’une des rares entreprises minières et métallurgiques européennes intégrées, et l’État en est actionnaire. Là où un fonds ou un industriel raisonne en trimestres, Eramet exploite le manganèse gabonais depuis 1960.
C’est tout le sens de l’argument porté par Christel Bories : l’objectif de 10 % d’extraction européenne inscrit dans le règlement européen sur les matières premières critiques signifie, en creux, que 90 % des approvisionnements resteront importés. Disposer d’entreprises capables d’opérer à l’étranger, avec des partenariats dans les pays producteurs, devient dès lors un actif de souveraineté, un actif que seul l’État peut, dans la durée, protéger et consolider.
Ce que l’État stratège veut dire
L’idée n’est ni le repli ni la nationalisation généralisée. Elle tient en une conviction simple : parce que la mine se pense en décennies, elle exige un acteur dont l’horizon dépasse celui du marché. Cet acteur, c’est l’État, non comme régulateur lointain, mais comme stratège : celui qui garantit des prix, sécurise des volumes, négocie d’État à État et protège les entreprises qui tiennent la chaîne.
Les opinions publiques ne s’y trompent d’ailleurs plus. Selon l’étude Norstat présentée au colloque, deux tiers des Français jugent le pays trop dépendant, 67 % attendent un soutien financier public et seuls 6 % défendent encore le laisser-faire de marché. Le message est clair : sur les métaux critiques, le temps long est redevenu une responsabilité politique. Reste à l’assumer jusqu’au bout.
Anna Blondeau, journaliste
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