Votre livre part d’une photographie devenue iconique. Pourquoi avoir choisi de raconter l’histoire du 11 septembre à travers un seul homme plutôt qu’à travers l’événement dans sa globalité ?
Journaliste à Radio France Internationale, quand je relate un événement, l’approche est très souvent « macro » avec un spectre large. Aussi, cela est impersonnel dans la mesure où l’on parle d’une entité large (gouvernement, État, groupe terroriste…) plus que d’une individualité ; également parce que je m’interdis de faire transparaitre « mon personnel ». J’ai préféré partir d’une histoire individuelle pour parler de l’Histoire du monde. Cette photo est à la fois le symbole de la fin du rêve américain de ce portoricain pauvre préposé à la cuisine du restaurant du sommet de la Tour 1 qui fait le chemin inverse et brutal de son ascension sociale ; et une éclatante preuve de la vulnérabilité et de la déchéance de l’Amérique triomphante dont la grandeur s’effondre comme un château de cartes une heure après l’impact des avions kamikazes.
Ce chemin narratif m’a été inspiré par le livre « Le saut vers la liberté ». Patrice Romedenne nous fait comprendre le rideau de fer puis la chute du mur de Berlin en racontant le destin d’un Vopo qui saute par-dessus les premières briques en août 1961. Il a enquêté sur ce garde-frontière est-allemand, sur le photographe qui l’a immortalisé, sur le choc que cette photo a provoqué dans sa famille et son pays. Je me suis posé les mêmes questions.
Cette focalisation sur un individu anonyme permet, à mon sens, de mieux comprendre la tragédie collective du 11 septembre plutôt qu’une fresque historique ou un énième essai.
Vous décrivez avec beaucoup de précision les derniers instants des victimes. Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre la rigueur documentaire et le risque de tomber dans une forme de voyeurisme que votre livre questionne justement ?
Sur mon bureau, lors de l’écriture du manuscrit, j’avais scotché un avertissement : « Ne fais pas ton journaliste, tu n’écris pas un article ! » Ainsi, je me suis attaché à raconter une histoire croisée, celle de Norberto Hernandez, la victime, et Richard Drew, le photographe, et, au-delà, le traumatisme d’une nation. Les mots sont venus librement, sans calcul et sans frein, sans avoir à me poser la question de limites. La description de l’insupportable suffit et il est vrai que l’on puisse être mal à l’aise en se mettant à la place de tous ces malheureux. On m’a rapporté que la reconstitution des derniers instants de vie de celles et ceux qui se sont retrouvés percutés puis piégés au sommet de la Tour est puissante, mais que le récit fait une grande place à l’humain. La critique littéraire de Sud Radio a dit que « la réussite du livre est d’avoir fait un récit extrêmement intime mais pas du tout sensationnel ni larmoyant ».
Une des thèses fortes de votre ouvrage est que la photographie de Richard Drew a été en quelque sorte censurée parce qu’elle montrait ce que l’Amérique ne voulait pas voir. Que révèle selon vous le destin de cette image sur notre rapport contemporain à la mort ?
La photo de l’homme qui tombe a été publiée le 12 septembre aux États-Unis et plus jamais. Alors que les réseaux sociaux n’existaient pas, c’est en écrivant aux courriers des lecteurs ou en téléphonant aux rédactions que de très nombreux Américains ont protesté contre cette photo voyeuriste et des médias charognards. Le tollé a été tel que l’agence Associated Press a cessé la commercialisation du cliché. Je raconte que le rédacteur en chef a convoqué le photojournaliste pour lui expliquer que si sa photo était digne d’un prix Pulitzer, il ne pouvait faire autrement que la reléguer aux archives au motif que : « vois-tu, nos compatriotes n’ont pas envie de voir la mort au petit-déjeuner quand ils avalent leur corn-flakes ! »
Un quart de siècle plus tard, cet ostracisme perdure sur Facebook quand apparait un avertissement de Meta sur le caractère sensible de ma publication sur fond noir et image floutée.
Cette photo, les Américains ne veulent toujours pas la voir car elle a un effet miroir. Elle les renvoie à leur voyeurisme qui ne les gêne en rien quand les victimes sont ailleurs et que les guerres sont lointaines, comme à Verdun, dans les Ardennes, en Corée, au Vietnam, au Koweït, en Afghanistan, en Iran.
Et puis elle pose une question aussi intime que dérangeante : Qu’aurions-nous fait à sa place ?
L’identité de « l’Homme qui tombe » demeure incertaine et plusieurs hypothèses sont évoquées, notamment celle de Norberto Hernandez. Finalement, est-il important de savoir qui il était, ou bien sa puissance symbolique tient-elle précisément au fait qu’il représente tous les disparus de cette journée ?
Plusieurs noms ont été cités. Tous d’origine hispanique Il y a de fortes présomptions pour qu’il faille retenir celui de ce pâtissier du Windows on the World. Parti de rien, employé du mois, gros travailleur, bon mari et père de famille nombreuse. Huit photos de lui ont été prises au moment de sa chute et ont été montrées à sa famille. Sa femme a eu des mots très durs car, fervente catholique, elle ne pouvait se résoudre qu’il soit parti et encore moins que l’on puisse affirmer que son époux s’était suicidé.
Son visage, sa corpulence, ses vêtements accréditent la thèse qu’il s’agit bien de Norberto Hernandez. Au pire, comme l’a dit Richard Drew, parlons-en comme du « soldat inconnu du 11 septembre ».
En fin de compte, Norberto ou quiconque d’autre permet de parler de tous ces migrants venus de très loin au sud qui, au péril de leurs vies, ont réussi leur aventure avant de s’intégrer dans un pays qui ne s’est construit que par des vagues d’immigrations successives. Certains veulent l’oublier pour des raisons difficiles à comprendre.
À travers cette chute de quelques secondes, vous reliez le destin d’un individu aux bouleversements géopolitiques du XXIᵉ siècle. Avec vingt-cinq ans de recul, pensez-vous que nous mesurons aujourd’hui pleinement ce que le 11 septembre a changé dans nos démocraties, dans notre rapport à la sécurité et dans notre vision du monde ?
À l’instar de ce qu’avait déclaré et décidé le président Bush après les attentats, le monde est entré dans l’ère de la guerre contre le terrorisme. Vingt-cinq ans après, elle continue et, hormis les batailles épiques et sans fin d’une époque fort lointaine, c’est le conflit le plus long que le monde connaisse. Il s’écrit au présent de l’indicatif.
Le rapport aux libertés et à la démocratie en ont pris un sacré coup ce jour-là. En avons-nous conscience ? Certainement pas, comme le fait de ne pas réaliser que tout cela remonte à un quart de siècle ! Normalement, la mémoire s’efface au fil des ans ; or, nous nous souvenons tous de ce que nous faisons et où nous étions ce jour-là, un mardi en milieu d’après-midi. Comme si nous étions toujours dans un rêve – ou plutôt un cauchemar – éveillé ? Comme si nous ne réalisions pas que le monde a basculé dans un chaos qui est aujourd’hui encore certes moins spectaculaire mais sournois, profond.
Arnaud Benedetti
Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.
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