Monsieur le Recteur,
Votre récente prise de position à propos d’une fête populaire française m’a profondément interpellé. Non seulement par ce qu’elle dit de cette tradition particulière, mais surtout par ce qu’elle révèle d’un certain rapport à la France, à son identité culturelle et à la question de l’intégration.Je m’exprime ici avec d’autant plus de liberté que, comme vous, je suis Français d’origine algérienne. Nos parcours portent sans doute des histoires différentes, mais nous partageons une même réalité, celle d’hommes venus d’un héritage algérien ayant choisi d’inscrire leur destin dans la nation française.
C’est précisément pour cette raison que je ne peux accepter que des pratiques populaires enracinées dans l’histoire française soient interprétées comme des manifestations d’exclusion. Une telle lecture me paraît reposer sur une confusion grave, celle qui consiste à considérer les expressions culturelles de la majorité historique comme suspectes dès lors qu’elles ne correspondent pas aux références de tous.
La France n’est pourtant pas une abstraction administrative. Elle est une civilisation ancienne, façonnée par une langue, une mémoire, des paysages, des rites sociaux, des fêtes locales, des traditions culinaires et des usages collectifs transmis au fil des générations. Rien de cela n’a été conçu contre quiconque.
Dans nos villages, dans nos provinces, dans les fêtes populaires qui rythment encore la vie locale, il ne s’agit pas d’exclure mais de prolonger une continuité historique. Ce patrimoine appartient à la France réelle, celle qui existait avant nous et qui, espérons-le, continuera après nous.
Je suis de ceux qui pensent qu’une intégration réussie suppose d’accepter loyalement cette réalité culturelle. Être pleinement français ne signifie pas effacer ses origines familiales ; cela implique cependant de reconnaître qu’une nation possède une histoire propre à laquelle chacun est appelé à adhérer.
Or votre intervention semble traduire une logique inverse, celle où les appartenances d’origine finissent par primer sur l’appartenance nationale commune. Comme si les traditions françaises devaient désormais être évaluées depuis le prisme exclusif des sensibilités communautaires ou religieuses.
Cette évolution me paraît dangereuse.
Car à force de regarder les coutumes françaises avec distance, suspicion ou culpabilité, on finit par installer l’idée que le pays devrait atténuer ce qu’il est pour devenir acceptable aux yeux de ceux qui ne partagent pas son héritage historique.
Ceci est une impasse et vous le savez bien.
Aucune société ne peut demeurer unie si sa culture majoritaire apprend à s’effacer en permanence. Aucun peuple ne peut transmettre le désir d’appartenir à une communauté nationale s’il est continuellement invité à considérer sa propre mémoire comme embarrassante.
Je crois au contraire que l’intégration repose sur un équilibre clair : chacun est libre de conserver une part de son histoire familiale, de ses souvenirs ou de sa sensibilité spirituelle, mais la nation demeure le cadre commun supérieur. C’est elle qui rassemble des individus d’origines diverses autour d’une même culture civique et d’un même héritage national.
Des millions de Français issus de l’immigration ont compris cela sans drame. Ils ont adopté les usages du pays, partagé ses fêtes, appris ses références et fait leur cette identité française sans y voir une humiliation quelconque. Bien au contraire, beaucoup y ont trouvé une forme d’émancipation et d’appartenance.
Le rôle d’une grande autorité religieuse devrait être d’encourager cette intégration apaisée plutôt que d’entretenir une lecture culturalisée de la société française où les traditions anciennes deviennent des motifs de suspicion.
La France n’a pas à s’excuser d’avoir une histoire, des coutumes et une identité culturelle héritée des siècles. Défendre cet héritage n’est ni un rejet des autres ni un enfermement identitaire. C’est simplement reconnaître qu’une nation ne survit que si elle demeure consciente de ce qu’elle est.
Très cordialement,
Kamel Bencheikh
Kamel Bencheikh
Kamel Bencheikh est un écrivain et intellectuel franco-algérien dont le parcours mêle engagement, réflexion politique et passion pour la langue française. Après une vingtaine d’années en Algérie, puis un long ancrage en France, il s’est imposé comme une voix universaliste, attachée à la laïcité, à l’émancipation individuelle et à l’exigence républicaine. Auteur entre autres de L’Islamisme ou la crucifixion de l’Occident (éditions Frantz Fanon), chroniqueur dans divers médias et passeur d’idées, il s’intéresse tout particulièrement aux questions d’intégration, de citoyenneté et de liberté de conscience. Son œuvre, comme ses prises de position publiques, reflète une volonté constante : relier plutôt qu’opposer, éclairer plutôt qu’enflammer, et défendre une vision humaniste de la France contemporaine.
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