Une des images les plus saisissantes du pontificat commençant du pape Léon XIV fut celle de la messe d’inauguration, le 18 mai 2025, quand le cardinal Tagle remit l’anneau du pêcheur au nouvel élu. Cet anneau est un des symboles de la charge pontificale. Il est attesté dès le XIIIe siècle et représente la figure du premier apôtre, pêchant au filet d’une barque. Allusion évidente à la fameuse pêche miraculeuse et aux paroles de Jésus : « Venez avec moi et je vous ferai devenir des pêcheurs d’hommes ». Au moment précis où il reçut l’anneau, le pape Léon XIV joignit les mains dans une expression profonde de prière et regarda un instant l’anneau qu’on venait de lui glisser au doigt. On vit dans son regard une émotion profonde, emprunte d’humilité et de gravité. Léon – son visage en faisait foi, se sentait indigne de cette charge. Pourtant, il a été élu et, face à sa conscience, au pied du Jugement dernier de Michel-Ange, il a accepté la charge de successeur de Pierre estimant qu’elle relevait du choix des cardinaux mais aussi, tout simplement, de son devoir devant Dieu et les hommes.
Tenter d’être dans la tête d’un pape et, a fortiori, d’un pape élu depuis un an est une gageure. Peut-être faut-il d’ailleurs commencer par ce qu’il est avant tout, à savoir une figure religieuse à l’échelle du monde. Ce qui pose d’abord la question de sa propre spiritualité qui, chaque jour, permet au chef de 1,4 milliard de catholiques de faire face. Faut-il le rappeler, le pontife est celui qui établit un lien entre la terre et le ciel. Il est littéralement un « pont » entre « notre monde ici-bas et celui d’en haut ». Or, le 2 décembre 2025, alors qu’il regagnait Rome en avion depuis le Liban, un journaliste lui a demandé quel livre fallait-il lire pour le comprendre. A cette question personnelle, Léon XIV répondit sans l’ombre d’une hésitation : La pratique de la présence de Dieu[1] de Laurent de la Résurrection. Quasi inconnu en France, Laurent de la Résurrection est un frère carme déchaux du XVIIe siècle, dont les lettres respirent la simplicité et le concret de la vie quotidienne[1]. Il y montre comment vivre en présence de Dieu au milieu des tâches les plus ordinaires, sans grands discours ni théologie compliquée. L’œuvre de Laurent, très répandue dans le monde anglo-saxon, incarnait cette voie humble, discrète, mais très exigeante d’attention continue à Dieu. On ne peut comprendre le pape Léon sans prendre en considération le fait qu’il se sente profondément imprégné de cette présence divine. Il tire de cette foi une confiance et une sérénité qui se lisent sur son visage. On pourrait y voir de l’effacement et une réserve prudente mais il s’agit d’une force tranquille lui permettant, au quotidien, de réaliser les devoirs d’une charge dont on serait bien en peine d’en mesurer l’écrasante réalité.
A la lecture de ses différentes homélies mais aussi à la lumière de son voyage en Algérie, nous savons aussi que Léon entretient une proximité intellectuelle avec l’œuvre de saint Augustin. Il n’a d’ailleurs pas assez été souligné que le choix de son nom, Léon, vient certes de l’héritage social du pape Léon XIII (1878-1903) mais aussi de Léon le Grand, pape du Ve siècle, quasi contemporain d’Augustin et père de l’unité de l’Eglise. De ce point de vue, la proximité de Léon XIV avec le pape Benoît XVI, grand spécialiste de l’œuvre de l’évêque d’Hippone, est réelle : Léon XIV, tout comme Benoit XVI en son temps, estime que nous évoluons aujourd’hui dans une situation comparable à celle d’Augustin et de Léon le Grand. En effet, Augustin et Léon vivaient à l’époque de l’empire romain décadent et donc dans un temps de crise. Dans un monde traversé par l’incertitude politique, les violences et les bouleversements culturels, ils voyaient une civilisation s’effriter et les traditions païennes vaciller. La pensée d’Augustin naquit précisément de ce trouble : elle chercha à offrir une orientation intérieure et une espérance qui ne dépendaient plus de la solidité des institutions impériales mais de la fidélité à Dieu.
Cette orientation ouvre une espérance d’un autre ordre : elle ne se fonde plus sur la durée des pouvoirs, la solidité des frontières ou la prospérité des cités, mais sur la promesse d’un Dieu qui ne se rétracte pas. Aux yeux d’Augustin, l’histoire des empires reste soumise à l’érosion du temps et aux violences des hommes, alors que la fidélité de Dieu garantit une demeure qui ne peut être détruite. En distinguant la cité terrestre, toujours instable et vulnérable, de la cité de Dieu, invisible mais déjà présente dans la foi, il offre à ses contemporains une espérance qui ne s’effondre pas avec les murailles de Rome.
Dernier élément afin de mieux cerner Léon XIV, son appartenance à l’ordre des Augustins. Même si la personnalité d’un pape doit s’effacer derrière sa charge, le pape Léon XIV n’échappe pas à sa vocation de religieux. Par deux fois, il fut élu à la tête de son ordre avant de rejoindre Rome où il fut appelé par le pape François pour de hautes responsabilités. Être augustin signifie très concrètement travailler à l’unité au sein d’une communauté par l’écoute mutuelle, la correction fraternelle et la recherche d’équilibres. A cet égard, sa devise, « In Illo uno unum » c’est-à-dire « En Celui qui est Un, nous sommes Un », est tirée d’un psaume d’Augustin. Au quotidien, cela signifie très concrètement déléguer. C’est ici que la rupture avec le pape François est la plus nette.
De fait, à chaque nouvelle élection, se pose cette question lancinante : le nouvel élu va-t-il être en rupture avec son prédécesseur ou s’inscrire dans la continuité de son œuvre. Si l’on en croit le livre de Gerard O’Connell et Elisabetta Piqué, Le dernier conclave[2], cette continuité est une évidence. Pourtant, dès l’arrivée à la loggia, le regard averti avait compris que, sous ce nouveau pontificat, les choses seraient différentes. On a bien évidemment souligné le fait qu’il ait revêtu comme les prédécesseurs de François, les habits de sa charge pontificale. Plus tard, nous avons appris, là encore à la différence de François, qu’il ne résiderait pas à la maison Sainte-Marthe mais dans le palais apostolique où il retrouverait la fameuse chambre dont la fenêtre éclairée le soir dit au pèlerin sur la place saint-Pierre que le pape est présent, dans ses appartements. Tout cela relève peut-être de l’accessoire. Ces gestes et ces choix n’en restent pas moins des signes visibles de l’exercice d’une charge à nulle autre pareille. En effet, un pape, dans l’exercice de son pouvoir, n’échappe pas à sa personnalité et n’oublie pas ses origines. Cela dit, il doit aussi savoir s’effacer derrière sa charge dans une forme d’humilité. Quand la personnalité de François prenait le dessus sur sa charge, celle de Léon XIV s’efface derrière elle en revêtant les signes et symboles de la papauté. Ceci est aussi très net dans le gouvernement de l’Eglise catholique.
En effet, très vite après son élection, le pape Léon XIV a expliqué à la curie romaine qu’il serait un pape qui écoute et qui gouvernera avec son aide. Ce que n’a quasiment pas fait le pape François à qui on reprocha son autoritarisme et sa méfiance maladive à l’égard d’une institution qui, pourtant, est précisément là pour le soutenir dans son gouvernement. En outre, l’ensemble des cardinaux à une exception près- n’a jamais été réuni sous le pontificat de François. Ce qui fut souligné peu après sa mort au sein des congrégations générales qui décidèrent de la figure du nouvel élu, avant l’entrée en conclave.
Le pape Léon XIV, s’il veut continuer à réformer la curie, ne va pas énumérer publiquement ses fautes, comme le fit son prédécesseur au mois de décembre 2014 dans une véritable séance de la flagellation. Au contraire, bien conscient des vœux exprimés par les « hommes en rouge », il y a répondu dans les jours et les mois suivants son élection en annonçant qu’il les réunirait chaque année afin de débattre des questions touchant l’église au cours de ce que l’on appelle les consistoires. Une première rencontre a eu lieu au mois de janvier 2026. Une seconde est prévue ce mois de juin.
Revers de la médaille, c’est possiblement dans ce cadre que les différentes « chapelles » qui divisent cardinaux et curie, parfois dans des conceptions radicalement opposées, pourront s’exprimer. Dans ces querelles, tout l’art de Léon XIV sera de préserver cette unité qui constitue la vocation première de la papauté. Signe des temps : il a été demandé aux participants une forme de confidentialité autour des échanges afin d’éviter les polarisations médiatiques faciles.
Paradoxalement pourtant, cette participation des cardinaux au gouvernement de l’Eglise s’inscrit dans la continuité des conceptions du pape François, exprimées à plusieurs reprises au cours de son pontificat qui a voulu décentrer l’Eglise. Cependant, le pape Léon XIV, encore une fois, redonne toute sa place au corps institutionnel lui-même. Ancien rédacteur en chef du magazine La Vie, Jean-Pierre Denis avait qualifié François de « pape anticlérical ». Léon ne sera pas ce pape anticlérical : il encourage, au contraire, l’ensemble de la hiérarchie de l’Eglise, du fidèle jusqu’aux plus hautes sphères de la curie, en demandant à chacun d’agir selon son devoir d’Etat. Il distingue ainsi la collégialité qui donne toute sa place aux responsables -laïcs compris-, et la synodalité qui, sous François, a laissé croire à un exercice de volonté démocratique au sein de l’Eglise.
Ceci est très net dans la diplomatie pontificale et -encore une fois – dans la gestion des structures du Vatican et du Saint-Siège qui sont deux entités différentes. Là encore, peu après son élection, le pape a souhaité réunir l’ensemble du personnel qui travaille dans ces structures respectives afin de les remercier et de les encourager dans leur travail. Il leur a ainsi redonné une autonomie que le pape François leur refusait du fait d’un exercice centralisé du pouvoir. Léon XIV, quant à lui, écoute et, surtout, il délègue comme il avait l’habitude de le faire quand il a été prieur général de l’ordre des Augustins (2001-2013). Il a bien évidement conscience des obligations de sa charge qui l’amènent à trancher certaines questions au quotidien, mais il redonne aux personnes qui travaillent pour Rome une liberté d’action et une marge de manœuvre dans la limite de leurs responsabilités.
L’ensemble de ces questions ont, pour ainsi dire, était au centre de la première année de son pontificat sans que le grand public s’en rende compte ou n’y prête vraiment attention. Il est vrai que c’est sur la scène internationale que l’action du souverain pontife est la plus médiatique. Et, de nouveau, la différence avec son prédécesseur est nette. Pas de petites phrases chez Léon, ni d’expositions superflues : un exercice tout en retenue qui s’inscrit dans les thématiques traditionnelles de la diplomatie pontificale (promotion de la paix, respect de la dignité humaine, dénonciations des injustices sociales, lutte contre la pauvreté…). Alors que François était un pape aux accents humanitaires et protestataires, Léon est un juriste qui pèse ses mots avant de les rendre public. Autrement dit, il nuance et affirme la force du droit. Cela a été très net dans ses déclarations sur l’Ukraine en rappelant qu’il y avait un agresseur et un agressé quand la position de François, sur cette question, avait été ambiguë. Ce faisant, Léon revoit à nouveau frais la notion de guerre juste dont l’idée avait été condamnée sous le pontificat précédent.
A cet égard, à la suite des déclarations outrancières de Donald Trump mais aussi de JD Vance, il a été intéressant de voir que, comme au judo, le pape Léon s’est servi finalement du coup de projecteur que le président américain a braqué sur lui pour le retourner à son avantage. Le pape, représentant d’une institution qui ne possède aucun intérêt militaire ou économique, s’est révélé comme la seule personnalité au monde à faire face à Donald Trump en fustigeant les « détournements du nom de Dieu à des fins militaires, économiques et politiques ». Pire, en désamorçant la bombe d’une opposition frontale, Léon XIV a traité le président des Etats-Unis comme un dirigeant lambda, ce que l’intéressé déteste par-dessus tout.
Dans cet exercice, le pape n’a pas fait un pas de côté, mais un pas vers le haut, incarnant une fermeté et la conception toute augustinienne du pouvoir que nous évoquions au début de cet article. Dans cette séquence, il y avait chez le pape Léon une dimension marmoréenne, quasi implacable, donnant à la visite récente de Rubio au Vatican des airs de session de rattrapage pour la diplomatie américaine, bien consciente par ailleurs des enjeux électoraux du vote catholique à l’occasion des midterms. Le voyage en Afrique fut donc un révélateur pour le nouveau pontificat. Dans ses discours en Algérie, au Cameroun, en Angola et en Guinée équatoriale, on a aussi vu un pape qui n’a pas hésité à être une force morale et donc de contradiction fustigeant la tyrannie de quelques-uns et la corruption qui défigure l’autorité.
La papauté est ainsi faite de continuités et de discontinuités, moins de ruptures. Elle établit plutôt de nouvelles priorités. Ce pape semble ainsi conjuguer à la fois les grandes thématiques politiques et sociales du pontificat de François tout en exerçant le pouvoir avec une exigence intellectuelle et spirituelle qui caractérisait le pontificat du pape Benoît XVI. L’angle mort des deux anciens pontifes fut la question du gouvernement de l’Eglise : quand Benoît XVI n’avait pas souhaité réformer le gouvernement de l’Eglise et la curie, François le fit de son côté avec une fermeté démesurée provoquant de la part des intéressés un véritable rejet. Toute la question est de savoir si Léon XIV saura opérer une synthèse. Sa première encyclique constituera aussi et sans nul doute, un indicateur privilégié, en ce que son contenu définira l’inspiration majeure de son pontificat.
[1] Paru chez Artège. Toujours chez Artège, en coédition avec les Éditions du Cerf, on se reportera au livre d’Elise Ann Allen, Léon XIV, pape missionnaire d’une église mondialisée, 309 p., 19,90 €
[2] Arpa, 327 p., 19,90 €
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