NRP — En tant qu’observatrice et analyste de la gauche, et du Parti socialiste en particulier, êtes-vous surprise par ce résultat ?
Non, ce résultat ne me surprend pas. Deux logiques pouvaient s’imposer : soit les électeurs utilisaient le bulletin Olivier Faure pour écarter Raphaël Glucksmann, soit ils utilisaient le bulletin Glucksmann pour rejeter, au-delà de la personne d’Olivier Faure, la perspective d’une alliance avec Jean-Luc Mélenchon. C’est cette seconde logique qui l’a emporté.
Les primaires débouchent assez souvent sur des résultats très nets. Ségolène Royal avait ainsi remporté celle de 2006 dès le premier tour, avec environ 60 % des voix. Mais, à mes yeux, le résultat de Raphaël Glucksmann ne traduit pas le même élan. Le débat s’est essentiellement organisé autour de La France insoumise et du rapport à Jean-Luc Mélenchon.
Olivier Faure n’a pas réussi à sortir de cette ambiguïté. Il sait pourtant qu’en cas de second tour opposant Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen, tout le monde finirait par voter Mélenchon, y compris Jérôme Guedj, qui l’a déjà dit, et Raphaël Glucksmann. Dans la dernière ligne droite, cette primaire a donc pris, selon moi, la forme d’un référendum pour ou contre Mélenchon.
NRP — Ce résultat consacre-t-il la rupture entre des « gauches irréconciliables », pour reprendre la formule de Manuel Valls ?
Je ne sais pas si le terme « irréconciliables » convient. Les électorats, en tout cas, ne le sont pas. En revanche, ce résultat confirme la difficulté de la gauche plurielle à trouver sa place : celle de François Mitterrand, puis celle qu’a incarnée Lionel Jospin. Cette gauche existe toujours, mais son espace politique s’est considérablement réduit.
Raphaël Glucksmann ne porte pas cette tradition. Il représente, à mes yeux, une offre située entre le centre gauche et le centre droit. Le reste de la gauche risque donc soit de se replier sur lui-même, soit de se tourner directement vers Jean-Luc Mélenchon.
Le problème tient aussi à l’absence d’une personnalité capable d’incarner suffisamment cette gauche pour la rassembler. Lionel Jospin l’avait fait en 1997, Ségolène Royal en 2007, puis François Hollande en 2012. Depuis, ni Olivier Faure ni personne d’autre n’a réussi à lui donner cette incarnation. La nature ayant horreur du vide, une partie de ses électeurs se tourne vers Mélenchon, tandis qu’une autre avait choisi Emmanuel Macron en 2017 et en 2022, et se tourne aujourd’hui vers Glucksmann.
Il n’est d’ailleurs pas impossible que Gabriel Attal, s’il ne se rallie pas à Édouard Philippe, finisse par se rallier à Raphaël Glucksmann. C’est aussi dans cette direction que peut se jouer la recomposition.
Nous pourrions ainsi assister à deux mouvements : l’un vers le centre gauche et le centre droit autour de Glucksmann, avec des écologistes comme Yannick Jadot ; l’autre vers Mélenchon, avec une partie des écologistes et Génération.s. Le résultat me semble avoir libéré ce second mouvement.
Je ne suis donc pas surprise, mais je ne suis pas heureuse de ce résultat. Raphaël Glucksmann n’est pas mon candidat et je considère que c’est un mauvais candidat. Je ne souhaite pas que la gauche se recompose autour de lui, mais je ne souhaite pas davantage qu’elle se recompose autour de Jean-Luc Mélenchon. Je crois que beaucoup de personnes se retrouvent dans cette position. Nous sommes à nouveau orphelins de cet alliage de la gauche plurielle qui, à mon sens, est le seul capable de résister à Mélenchon.
NRP — Ce résultat ouvre-t-il la voie à une candidature de François Hollande si Raphaël Glucksmann ne parvient pas rapidement à créer une dynamique dans les sondages ?
Pour le moment, je ne le crois pas. Un résultat aussi net rend son retour beaucoup plus compliqué. Si la primaire avait débouché sur un second tour très serré entre Olivier Faure et Raphaël Glucksmann, François Hollande aurait pu trouver un espace : quel que soit le vainqueur, celui-ci serait sorti fragilisé de la confrontation. Mais ce scénario ne s’est pas réalisé.
La primaire a été un succès. On oublie de souligner ce que représentent 120 000 votants, avec une adhésion à 15 euros : c’est considérable. Les 140 000 inscrits dépassent largement les seuls corps militants du Parti socialiste et de Place publique. À titre de comparaison, la primaire de Ségolène Royal, en 2006, avait mobilisé environ 160 000 votants, avec des adhésions extérieures à 20 euros. Nous sommes donc sur des ordres de grandeur comparables.
La confrontation a été vive, mais elle n’a pas fait éclater le cadre commun et s’est achevée par un plébiscite. Les deux hypothèses sur lesquelles François Hollande pouvait compter — une primaire qui se passe mal et un résultat peu tranché — ont donc été démenties.
Pour qu’une possibilité s’ouvre à lui, il faudrait désormais que Raphaël Glucksmann s’effondre avant la fin du mois de décembre et que Jean-Luc Mélenchon progresse au point d’être presque systématiquement donné au second tour dans les sondages. Ce sont deux conditions fortes.
Or Raphaël Glucksmann est aussi, à mes yeux, un produit du système, qui ne lui a jamais été particulièrement hostile, bien au contraire. Je ne vois pas ce qui provoquerait un tel effondrement à court terme. Il n’a notamment aucune raison de s’exposer, d’ici décembre, à des débats susceptibles de le fragiliser.
Reste la question du Parti socialiste. Olivier Faure semble avoir recueilli autour de 17 000 à 18 000 voix, essentiellement au sein du corps électoral socialiste. Je ne suis pas convaincue que le parti ait intérêt à changer de premier secrétaire. En revanche, je m’attends à un fort retrait de l’appareil socialiste dans la campagne de Raphaël Glucksmann, tant la détestation de ce qu’il porte est forte.
Olivier Faure a subi un revers important, même s’il avait conscience du risque : il avait misé sur un vote permettant d’écarter Glucksmann, et c’est la logique inverse qui s’est imposée. Cela ne suffit pas, en soi, à ouvrir la voie à François Hollande. Il faudra observer la dynamique de Glucksmann et les choix des écologistes, mais, à ce stade, je ne vois pas d’espace évident pour une candidature de l’ancien président.
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