Dès ma première rencontre avec Mathieu Bock-Côté, j’ai eu la certitude qu’il en était…

De cette droite mousquetaire décrite par Denis Tillinac. Celle dont « on a besoin quand l’Histoire s’embrase, quand la France s’enlise ». Maintenant quoi !

Mais qui se cache derrière ce « on », se demandait l’auteur du Retour de d’Artagnan ? (La Table Ronde, 1992) « On, ce sont les politiques dont les ficelles ne tirent plus rien. » Ces experts qui « ne brassent que du vent chiffré » ; ces communicants qui continuent à marteler des poncifs qui n’impriment plus.

Avec cette fièvre qui monte, « la compétence des gens de cabinet ne suffira pas, il faudra des idées claires et des hommes de caractère pour traverser les ouragans à venir », concluait Denis Tillinac.

Ceux qui lisent et suivent Mathieu Bock-Côté savent qu’il fait partie de ces hommes aux idées claires et à la voix forte ; de ceux qui, au milieu du brouhaha de l’actualité, nous aident à distinguer l’essentiel de l’accessoire pour comprendre les courants idéologiques profonds qui façonnent l’imaginaire de nos contemporains.

Il fut, ainsi, l’un des premiers à rappeler qu’en matière de concepts sociopolitiques, le ridicule ne tue pas. Au contraire. Si la majorité des « analystes » se contentaient de ricaner quand sont apparus les premiers délires woke, lui prit immédiatement ces gesticulations au sérieux. Il en décortiqua les mécanismes pour en souligner le danger. Il théorisa ainsi le « régime diversitaire » — cette entreprise de réingénierie sociale et identitaire qui retourne l’obligation d’intégration contre la société d’accueil elle-même — et nous offrit un outil précieux pour saisir la cohérence de cette nébuleuse intersectionnelle et son projet déconstructeur.

Il alerta, aussi, sur l’étranglement progressif de la liberté d’expression sous l’influence de ces militants à « l’hypersensibilité agressive ». Ces pleurnicheurs qui, kleenex dans une main et barre à mine dans l’autre, entreprennent de canceler tout ce qui ne leur convient pas dans la réalité. Ce qu’il a su montrer avant les autres, c’est le mécanisme qui transforme ces activistes minoritaires en force de censure institutionnelle : à force de pression, d’intimidation et de mise en scène de leur propre victimisation, ils ont réussi à enrôler le législateur et bien des institutions. La puissance publique, qui aurait dû protéger la liberté d’expression, s’est peu à peu muée en son bourreau zélé. Là encore, il a jeté une lumière crue sur ces renoncements, ces accommodements avec la sensiblerie de l’époque qui ont fini par miner une liberté fondamentale. Voilà pour la clarté.

Mais c’est également un homme de caractère. Si cela se devine immédiatement quand on l’écoute, Le pessimiste joyeux nous offre les clés pour en saisir les racines.

Laurent Dandrieu, rédacteur en chef adjoint de Valeurs Actuelles et ami de longue date de Mathieu Bock-Côté, a réussi à ouvrir des portes que son interviewé aurait sans doute volontiers laissées fermées. Ces moments où, en confiance, notre Québécois baisse la garde et se raconte nous permettent de mieux comprendre d’où lui vient ce caractère — cet alliage forgé par les épreuves et l’héritage familial.

L’épreuve politique d’abord. Le combat pour l’indépendance du Québec est, pour lui, bien plus qu’une question institutionnelle. Le fait d’être privé d’un État — seul cadre dans lequel la nation québécoise pourrait réellement s’épanouir — est vécu comme un manque, une injustice, une souffrance. La défaite de 1995 au référendum fut son électrochoc. Elle l’a propulsé dans le débat public avec cette certitude que l’histoire n’est jamais terminée.

Des épreuves personnelles, ensuite. La maladie. Il évoque pudiquement le cancer diagnostiqué alors qu’il n’avait pas quarante ans. Cette épreuve traversée lui a donné une soif de vie encore plus intense. Son père, Serge Côté, qui vient de s’éteindre à 84 ans, avait lui aussi connu la maladie : il avait survécu à une crise cardiaque à 47 ans. Depuis, chaque jour où il « s’était réveillé vivant » était « formidable ». Le caractère est également une question d’héritage, de gènes.

Mais cet héritage ne se résume pas à cela. Son père, professeur d’histoire, indépendantiste « de la première heure », homme de droiture et d’enracinement, fut à la fois le terreau et l’armature de sa formation. On découvre, au fil de cette conversation avec Laurent Dandrieu, que c’est de lui que lui vient cet amour des livres, cette passion de la politique, cette pugnacité dans le combat.

Tout cela nourrit le regard de Mathieu, sa conception du conservatisme. Un conservatisme qui n’est pas une idéologie froide du statu quo ni une mélancolie souffreteuse. C’est un conservatisme vécu comme un exercice de gratitude — envers ceux qui nous ont précédés, envers ceux qui sont plus grands que nous. Un exercice d’admiration. À mille lieues de l’arasement, de la déconstruction systématique, de cette haine de notre histoire et de notre patrimoine culturel qui caractérise nos progressistes contemporains, il y a chez lui une envie d’aimer, de partager, et par conséquent le devoir de transmettre.

C’est, sans doute, pour cela qu’au fil des pages il nous dévoile un peu de son panthéon aussi riche, hétéroclite que personnel. De Chuck Norris à Raymond Aron en passant par Alain Finkielkraut, Julien Freund, Tolkien, Bruce Willis, Michel Houellebecq, Allan Bloom, les Cowboys Fringants…

La discussion passe de l’histoire au cinéma, de la politique aux anecdotes personnelles, de la philosophie à la chanson. On ressent la passion, les émotions, les éclats de rire, comme si l’on partageait la table de nos deux convives. C’est une ode à l’amitié, à la vie qui déborde. Un éloge de la lecture, de la culture commune, de l’héritage vivant. Un conservatisme plein, généreux, débordant. Et, symétriquement, un rejet de l’utopie, une méfiance viscérale envers les adorateurs de la pureté. Pour lui, la sagesse commence là : regarder avec lucidité les imperfections de l’âme humaine et comprendre qu’au fond, toutes ces imperfections valent infiniment mieux que la perfection fantasmée qu’imposerait, forcément, une ingénierie sociale profondément autoritaire. L’utopiste, en voulant corriger l’homme, finit toujours par l’écraser.

Pessimiste ? Comment ne pas l’être quand on fait le choix de la lucidité ? Joyeux ? Tout autant — grâce à la certitude que les héritages valent la peine d’être défendus, que la vie nous réserve des moments et des rencontres capables de sublimer l’instant. Que l’amitié, le plaisir de banqueter, la beauté du monde et d’un texte justifient toujours le combat.

Denis Tillinac l’aurait assurément désigné capitaine de cette droite mousquetaire.

 

Le pessimiste joyeux. Mathieu Bock-Côté, entretiens avec Laurent Dandrieu. Fayard, 2026, 264 p., 21,90 €


Olivier Vial

Ancien membre du Conseil économique, social et environnemental, directeur du CERU (Centre d’études et de recherches universitaire), un laboratoire d’idées indépendant, Olivier Vial est responsable du programme d’études sur les radicalités et les nouvelles formes de contestations.

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