Il y a un paradoxe qui devrait obséder tous ceux qui s’intéressent au monde arabo-musulman : jamais certaines de ses sociétés n’ont disposé d’autant de richesses, et pourtant jamais leur avenir n’a semblé aussi difficile à penser.

Du pétrole au gaz, des fonds souverains aux immenses fortunes privées, des ressources minières aux revenus touristiques, l’argent ne manque pas. Ce qui manque, c’est la transformation de cette richesse en liberté, en connaissance, en innovation, en émancipation.

La rente a souvent remplacé l’effort. Elle permet d’acheter des gratte-ciels, des universités étrangères, des clubs de football, des technologies venues d’ailleurs. Mais elle ne suffit pas à produire une société capable d’inventer son propre avenir.

Le problème est plus profond que l’économie. Il touche à la liberté de penser. Tant que la critique du pouvoir reste dangereuse, que la religion demeure soustraite au questionnement, que les femmes sont encore enfermées dans des statuts inégaux et que l’individu doit trop souvent s’effacer derrière la famille, la communauté ou le dogme, aucune richesse ne peut véritablement libérer une civilisation.

Le monde arabo-musulman possède pourtant une histoire immense. Il fut un temps où Bagdad, Cordoue, Le Caire ou Kairouan furent des foyers de savoir, de médecine, de philosophie et de traduction. Le monde musulman n’a jamais été condamné à l’immobilité. Il l’est devenu lorsqu’il a progressivement cessé de considérer le doute comme une force.

C’est peut-être là que se trouve la question décisive : comment une civilisation qui a autrefois traduit Aristote peut-elle accepter aujourd’hui que certaines idées soient interdites simplement parce qu’elles dérangent une croyance ? Il ne s’agit évidemment pas de condamner des peuples, encore moins des individus. Il s’agit de regarder une réalité en face, sans exotisme, sans complaisance et sans haine.

La richesse peut acheter le silence. Elle ne produit pas la liberté. Et tant que le monde arabo-musulman ne fera pas de la liberté de conscience, de l’égalité entre les femmes et les hommes, de la séparation du politique et du religieux, de l’esprit critique et de la primauté de l’individu des priorités absolues, il pourra continuer à construire des villes extraordinaires tout en restant, intellectuellement et politiquement, prisonnier de lui-même.


Kamel Bencheikh

Kamel Bencheikh est un écrivain et intellectuel franco-algérien dont le parcours mêle engagement, réflexion politique et passion pour la langue française. Après une vingtaine d’années en Algérie, puis un long ancrage en France, il s’est imposé comme une voix universaliste, attachée à la laïcité, à l’émancipation individuelle et à l’exigence républicaine. Auteur entre autres de L’Islamisme ou la crucifixion de l’Occident (éditions Frantz Fanon), chroniqueur dans divers médias et passeur d’idées, il s’intéresse tout particulièrement aux questions d’intégration, de citoyenneté et de liberté de conscience. Son œuvre, comme ses prises de position publiques, reflète une volonté constante : relier plutôt qu’opposer, éclairer plutôt qu’enflammer, et défendre une vision humaniste de la France contemporaine.

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