Niée, effacée, presque gommée, dans son identité même ! Le constat que dresse Moudjib Djinadou dans son essai « L’Afrique renégate » est douloureux. Mais le mantra est là, et avec lui l’espoir d’un nouveau départ : « il suffira d’être africain ». Un ouvrage destiné à tous ceux qui croient qu’un autre avenir est possible !
Moudjib Djinadou a eu plusieurs vies : juriste de formation, romancier, fonctionnaire aux Nations Unies ensuite, et aujourd’hui fondateur du think tank « Itumò Institute », basé à Porto-Novo au Bénin. Dans une vie antérieure, il a arpenté de nombreux terrains de crise ; les camps de réfugiés n’ont plus de secret pour lui. Un parcours rythmé à chaque étape par une égale passion de la paix et un profond attachement envers l’Afrique. Son dernier ouvrage « L’Afrique renégate » témoigne d’une nouvelle forme d’engagement.
Renégate, le mot est fort, comme un abandon, comme une trahison, Ce livre est un constat sans concession. Il se veut une invitation à l’action. « Il suffira d’être Africain », énonce l’auteur dans une vibrante plaidoirie en faveur d’une réappropriation lucide par le continent de son héritage historique. Le diagnostic est sans appel : en adoptant de manière mimétique les modèles occidentaux, politiques, juridiques et culturels, l’Afrique s’est coupée de ses propres fondements civilisationnels. Ceux-ci sont pourtant d’une incroyable richesse. L’auteur remonte à l’époque précoloniale. Il rappelle l’existence de mécanismes de gouvernance sophistiqués. Au Mali par exemple, la charte du Mandé au 13ᵉ siècle proclamait le caractère sacré de la vie et proscrivait l’esclavage, bien avant les grandes déclarations modernes des pays occidentaux. La colonisation a cassé ces dynamiques en transformant le droit en instrument de domination.
L’Afrique est ainsi devenue « renégate ». Renégate par son amnésie de sa propre identité, renégate car elle cherche sa validation à l’extérieur d’elle-même. L’auteur cite un certain nombre d’exemples : l’abandon des prénoms ancestraux remplacés par des patronymes issus des religions du Livre, le recours exclusif aux pharmacopées occidentales, une foi religieuse souvent réduite au fatalisme, autant de signes qui démontrent à ses yeux une aliénation quotidienne, non pas par manque de traditions, mais par refus de les assumer.
Il rappelle le paradoxe fondateur de cette dépossession : les philosophes des Lumières ont théorisé l’égalité tout en justifiant la traite et la colonisation. La conférence de Berlin, la Société des Nations, l’Organisation des Nations Unies, chaque avancée humaniste occidentale s’est en réalité accompagnée d’une exclusion des peuples africains. Parce qu’il connait l’ONU de l’intérieur, les pages consacrées à l’organisation sont particulièrement intéressantes. Moudjib Djinadou rappelle que le Conseil de sécurité, conçu pour gérer l’équilibre des forces entre les vainqueurs de la 2ᵉ guerre mondiale, n’a jamais été réformé. Il dénonce le double discours des grandes puissances, le conservatisme institutionnel de l’organisation et les standards internationaux présentés comme universels, mais servant en réalité des intérêts dominants.
Il suffira d’être Africain… Derrière la profession de foi, quelques pistes pour se réapproprier son destin et retrouver confiance en soi
À l’imitation stérile, l’auteur propose de substituer une adaptation créative, à l’image des sociétés asiatiques qui se sont hissées en puisant dans leurs propres héritages culturels. À son tour, l’Afrique doit savoir convertir intelligemment ses traditions en futur, sans romantisme mais avec lucidité.
L’urgence est là puisque depuis 1960, l’écart de revenus par habitant entre l’Afrique et le Nord n’a cessé de se creuser. L’auteur rappelle que l’économie mondiale n’est pas neutre. Il dénonce la dette comme instrument de domination, l’extraversion économique qui conduit à exporter des matières brutes et plaide pour la souveraineté : alimentaire d’une part par la production de ce que l’on consomme ; monétaire aussi : il s’interroge sur l’impact du franc CFA qu’il considère comme un symbole persistant de la dépendance coloniale.
La démographie est au cœur de ses projections. L’Afrique subsaharienne atteindra 4 milliards d’habitants d’ici 2100, un potentiel à double tranchant. Dans le chapitre le plus développé consacré à l’éducation, l’auteur dénonce le sous-investissement dans la scolarisation des enfants Des lignes empreintes de gravité lorsqu’il décrit les conséquences, l’absence de boussole et de repères, mais aussi en Afrique de l’Ouest « une jeunesse devenue une réserve disponible pour le terrorisme ». Lorsque l’école est présente, il déplore une éducation qui imite des modèles étrangers plutôt que de transmettre les savoirs endogènes africains. « L’idée, plaide-t-il, n’est pas de brûler les apports extérieurs mais de les utiliser pour ce qu’ils doivent être : un aspect du savoir parmi d’autres. »
L’émancipation africaine passera par la réappropriation intellectuelle et culturelle, par la connaissance donc, mais aussi par la gouvernance. Dans certaines pages appelées à faire débat, le directeur exécutif de l’Institut Itumò réhabilite le vote communautaire africain, une dimension souvent mal jugée. Il n’y décèle pas une anomalie tribale, mais une réalité sociologique, comparable au vote géographique américain. Très critique envers les régimes militaires qui confisquent le pouvoir sur le continent, il pose sans complaisance la question de la démocratie formelle, telle qu’elle est pratiquée en Afrique. Il défend « une gouvernance par consensus, très orientée vers la justice sociale ». Il propose de recentrer la gouvernance sur les communautés locales, allant jusqu’à suggérer la suppression de l’élection présidentielle au suffrage universel, au profit d’un système où les seuls élus directement par le peuple seraient les maires. Ces derniers éliraient les députés qui éliraient le chef de l’État. Une évolution selon lui de nature à réduire les violences politiques mais aussi les coûts financiers pour des États fragiles.
Sa conclusion s’impose : l’Afrique a été exclue du paysage intellectuel mondial, mais cette exclusion est en soi moins grave que les raisons internes qui l’ont rendue possible. Il appelle à relever le défi de l’appropriation intellectuelle – comprendre l’Afrique depuis l’intérieur avant de chercher à connaître le monde. Sa démonstration n’est pas un acte d’hostilité ou de confrontation. Aucune trace de rancœur ou de ressentiment dans cet essai, juste une incitation à une reprise en main lucide de son propre destin. Le sens de la démarche s’impose dans les dernières phrases, limpide : « il est temps pour l’Afrique de cesser d’attendre. Le monde ne l’a pas attendue. Et le monde s’égare, sans elle ». Le panafricanisme de Moudjib Djinadou est d’abord un humanisme.
« L’Afrique renégate » de Moudjib Djinadou, éditions Itumò
Geneviève Goëtzinger
Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.
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