La France est un pays riche qui se raconte pauvre. Elle a l’énergie, les ingénieurs, l’épargne et les infrastructures. Ce qui lui manque, c’est un regard tourné vers l’extérieur. Trop occupée à regretter un modèle qui n’existe plus, elle oublie que la compétition se joue désormais à l’échelle du monde.

Dans deux textes publiés cet été dans ces colonnes, j’ai défendu deux idées. La première : l’intelligence artificielle n’est pas une révolution industrielle, c’est une révolution fiscale. La seconde : le nouveau nucléaire peut devenir un patrimoine national qui finance nos retraites. Ces deux propositions disent la même chose. Nous avons les solutions. Il nous manque la volonté de regarder le monde tel qu’il est.

Une grille de lecture vieille de cinquante ans

Notre débat public vit encore dans les années 1970. Nous pensons la concurrence comme une affaire entre voisins européens : l’usine qui part en Pologne, l’agriculteur espagnol, le travailleur détaché. Cette lecture avait un sens quand l’Europe était le centre du jeu. Elle n’en a plus.

La concurrence réelle est américaine, chinoise, indienne, du Golfe. Elle porte sur le calcul, l’énergie, les semi-conducteurs et le capital. Les grands opérateurs de cloud ont investi environ 400 milliards de dollars dans leurs infrastructures en 2025. Aucun pays européen ne joue seul à ce niveau.

Pendant ce temps, nous nous disputons entre Européens sur des parts de marché qui rétrécissent. Nous réglementons ce que d’autres inventent. Nous achetons la transition énergétique à l’étranger : nous achetons de la propreté, nous exportons de la souveraineté.

La France poursuit un idéal disparu : celui d’une puissance qui pouvait décider seule et imposer son modèle. Cet idéal n’est pas mort par manque de moyens. Il est mort parce que le monde a changé d’échelle, et que nous avons continué à regarder notre nombril.

Les solutions sont déjà sur la table

La France n’est pas démunie. Elle dispose d’atouts que beaucoup de pays nous envient. Le problème n’est pas l’absence de solutions, c’est notre difficulté à les assumer.

L’énergie d’abord. Notre avance dans le nucléaire est un capital rare. Les petits réacteurs modulaires peuvent devenir des actifs d’infrastructure, comme une autoroute ou un réseau. Chaque projet serait porté par une société dédiée où l’État détient 49 % : assez pour bloquer une prise de contrôle étrangère, pas assez pour étouffer l’initiative privée. Les dividendes publics alimenteraient un fonds souverain des retraites. Un réacteur cesse alors d’être une ligne budgétaire à défendre chaque année. Il devient un actif qui travaille.

La fiscalité ensuite. L’intelligence artificielle découple la création de richesse du travail humain. Or notre modèle social repose sur les cotisations du travail. Si un cabinet passe de 1 000 à 600 consultants grâce à l’IA, sa marge progresse mais 400 salaires disparaissent de l’assiette. La réponse n’est pas de taxer les robots. Elle est de changer d’assiette plutôt que de taux : suivre la valeur là où elle est observable, dans les centres de calcul, l’énergie consommée, les flux de données.

Ces deux chantiers se rejoignent. L’électricité que nous produisons alimente le calcul qui crée la richesse de demain. Celui qui maîtrise l’énergie et les infrastructures définit aussi où la valeur est produite, et donc où elle est taxée. Souveraineté énergétique, numérique, industrielle et budgétaire ne forment qu’un seul combat.

Revenir aux fondamentaux : le service et la qualité

Un pays ne se redéfinit pas par des grands discours. Il se redéfinit par ce qu’il livre, chaque jour, à ses citoyens et à ses clients.

Nos fondamentaux sont connus : une électricité décarbonée et pilotable, des réseaux denses, des ingénieurs formés parmi les meilleurs au monde, une épargne abondante, un territoire au carrefour de la Méditerranée et de l’Europe. Ce socle vaut plus que bien des plans de relance.

Ce qui nous fait défaut, c’est le niveau d’exécution. Des délais trop longs, des procédures qui découragent, des services publics dont la qualité ne suit plus ce qu’ils coûtent. Dans une compétition mondiale, l’investisseur ne compare pas des intentions. Il compare un délai de raccordement, un temps d’instruction, une fiabilité de service.

Relever le niveau de service et de qualité, dans l’administration comme dans les entreprises, n’est pas un sujet de gestion. C’est un sujet de puissance. Un pays qui livre vite et bien attire les capitaux, les talents et les usines. Un pays qui promet et tarde les voit partir.

En finir avec le défaitisme, montrer le chemin

Le premier frein français n’est ni budgétaire ni réglementaire. Il est psychologique. Nous avons pris l’habitude de commenter notre déclin plutôt que d’organiser notre rebond. Ce défaitisme est un luxe de pays riche. Nous n’avons plus les moyens de nous l’offrir.

L’Europe dont nous avons besoin n’est pas celle d’un modèle unique imposé depuis le centre. C’est une Europe remodelée, où un pays ouvre la voie et où les autres s’en saisissent en toute autonomie. La France peut jouer ce rôle. Elle l’a déjà joué avec le nucléaire civil, le spatial ou l’aéronautique.

Concrètement, cela veut dire :

  • démontrer chez nous un modèle qui fonctionne, puis le rendre reproductible : le réacteur-actif, le cloud souverain, une fiscalité adaptée au calcul ;
  • laisser chaque État l’adapter à sa géographie, son mix énergétique et ses priorités, sans attendre l’unanimité ;
  • cesser de traiter nos partenaires européens comme nos premiers concurrents, et les traiter comme nos premiers alliés face aux États-Unis et à la Chine.

La France n’a pas à dicter. Elle a à prouver. L’exemplarité entraîne plus sürement que la contrainte.

Repartir à la conquête d’un destin

La France n’a pas besoin de retrouver sa grandeur passée. Elle a besoin d’en construire une nouvelle, à l’échelle du monde d’aujourd’hui.

Cela suppose de tourner la page d’une vision vieille de cinquante ans. La concurrence est mondiale, pas intracommunautaire. La richesse migre vers l’énergie, le calcul et le capital. Les infrastructures d’aujourd’hui seront les garanties sociales de demain.

Nous avons l’énergie, les talents, l’épargne et les territoires. Il nous reste à retrouver l’envie. Un pays qui sait ce qu’il vaut cesse de se plaindre et recommence à entreprendre.

Kevin Polizzi, président d’Unitel Group

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