Halloween a cette année encore offert son inquiétant carnaval des imaginaires antijuifs : représentations de Juifs associés au sang et aux enfants tués, vocabulaire du « génocide », détournements de la Shoah. En 2025 déjà, à Hanover en Pennsylvanie, le char associé à l’école catholique Saint Joseph s’était avancé au milieu des enfants et des spectateurs sous une réplique du portique d’Auschwitz portant l’inscription « Arbeit macht frei ». L’image est presque trop parfaite : transformer en décor de fête le seuil même par lequel passèrent les victimes du génocide des Juifs, tandis que revient dans l’espace public un vocabulaire qui fait du Juif — ou désormais de l’État juif — un « génocidaire » et un « tueur d’enfants ». On aurait tort de ne voir dans ces débordements que le mauvais goût propre à Halloween. Les historiens et les anthropologues savent combien le carnaval, parce qu’il suspend momentanément les règles du discours ordinaire, constitue un révélateur des représentations collectives : sous le masque, la caricature et l’inversion, une société donne parfois libre cours à ce qu’elle refoule le reste de l’année. Or les figures qui remontent aujourd’hui à la surface ne sont pas nouvelles. Le Juif couvert de sang, le Juif tueur d’enfants, le Juif conspirateur contre les autres peuples : nous les connaissons. Elles ont une histoire. Et cette histoire est beaucoup plus ancienne que le mot « génocide » lui-même.
Il est des mots dont l’histoire devrait interdire l’emploi désinvolte. « Génocide » est de ceux-là. Le terme n’a même pas un siècle, forgé en 1944 par Raphaël Lemkin, juriste juif polonais qui cherchait à donner un nom à un crime que le droit international ne savait pas encore véritablement nommer : la destruction intentionnelle d’un groupe humain en tant que groupe. Lemkin associe le grec genos, la lignée, le peuple, le groupe humain, au suffixe -cide, issu du latin caedere, tuer.
Le grec genos appartient au même univers sémantique que le latin gens, gentes, les peuples, les nations, qui traduit dans la Vulgate le mot Goy, Goyim, les Nations, les « Gentils » selon les traductions françaises du Nouveau Testament pour désigner les non-Juifs. Il y a quelque chose de vertigineux dans l’histoire de ce terme, « géno-cide », forgé à partir du mot qui désigne les non-Juifs, mais appliqué aux Juifs et aujourd’hui à nouveau retourné contre eux.
Il faut ici être extrêmement précis. Le génocide n’est pas le synonyme savant d’un massacre, même effroyable. Depuis la Convention de 1948, il suppose une intention spécifique : celle de détruire, « en tout ou en partie », un groupe national, ethnique, racial ou religieux « comme tel ». C’est le dolus specialis. La question juridique n’est donc jamais seulement celle du nombre de morts. Elle est celle de l’intention de détruire le groupe en tant que groupe.
L’historienne que je suis n’a pas à remplacer les juges. Elle peut en revanche observer ce qui se passe lorsque l’accusation sort du prétoire. Partout dans le monde les Juifs sont qualifiés aujourd’hui de « génocidaires », épithète à laquelle s’ajoute régulièrement « tueurs d’enfants ». Ce leitmotiv devrait nous alerter.
Blois, 1171 : il n’y avait même pas de cadavre
En 1171, à Blois, un valet chrétien affirme avoir aperçu un Juif jeter le corps d’un enfant dans la Loire. L’histoire se transforme bientôt en accusation de meurtre rituel : les Juifs auraient tué un enfant chrétien au moment de Pâques. Seulement, aucun corps n’est retrouvé.
Cela n’empêche ni l’incrimination, ni le châtiment. Plus de trente membres de la communauté juive de Blois sont condamnés au bûcher par le comte Thibaut V. Hommes et femmes périssent dans les flammes. Blois constitue un jalon majeur dans l’histoire continentale de l’accusation de meurtre rituel : l’imaginaire est désormais installé. Le Juif ne se contente plus d’être celui dont les ancêtres auraient tué le Christ. Il continuerait à tuer rituellement des chrétiens. Le mécanisme est remarquable : l’accusation de déicide est transformée en comportement collectif permanent. Si les Juifs ont tué le Christ, ils peuvent recommencer. Ils profaneraient donc l’hostie, reproduction du corps du Christ. Ils enlèveraient des enfants chrétiens et parodieraient la Passion. En un sens, ils auraient besoin du sang chrétien.
Un siècle plus tard, en 1288, la rumeur envahit Troyes. Treize Juifs y sont envoyés au bûcher pour un prétendu meurtre rituel. La mémoire juive en conservera le souvenir dans des élégies liturgiques.
1348, la Grand Peste dévaste l’Europe. Il faut des coupables, ce seront les Juifs, accusés d’empoisonner les puits. Des émeutes spontanées éclatent à Toulon et en Provence et donne lieu à des massacres. Certes, il s’agit du processus du bouc émissaires, mais en septembre le procès de Chillon révèle la grammaire derrières ces pogroms. Les autorités du comté de Savoie font arrêter les Juifs de Chillon et de Chatel sur les bords du Léman. On les accuse d’avoir empoisonner les puits, les fontaines et la nourriture « pour détruire toute le chrétienté », ad interficiendam et destruendam totam legem christianam, selon les minutes du procès. Mais c’est la formule ad destruendum et extirpandum omnes christianos, « pour détruire et extirper tous les chrétiens » que contiennent les copies certifiées que le chatelain de Chillon et les autorités savoyardes enverront aux villes de Suisse, d’Allemagne et de l’est de la France. En février 1349, les autorités strasbourgeoises s’appuieront sur le procès de Chillon pour brûler vifs 2000 Juifs à titre préventif puisque la peste n’a pas encore gagné la ville, mais sur l’idée que les Juifs cherchent à détruire « tout le peuple » chrétien. C’est l’imputation d’une volonté d’éradication, équivalente à celle de génocide qui n’existait pas encore.
La Pape Clément VI avait répondu avec grande intelligence dans sa bulle Quamvis perfidiam, arguant que la peste touchait également les Juifs ou alors qu’elle ravageait des régions ou ne se trouvaient guère d’Israélites pour empoisonner quoi que ce soit. Peine perdue, face à l’irrationnel et à l’imaginaire collectif.
Voilà pourquoi les expressions « tueur d’enfants » et aujourd’hui « génocidaire », lorsqu’elles cessent de désigner un individu accusé d’un acte déterminé et deviennent une qualification du Juif en tant que Juif, possèdent une profondeur historique qu’il est difficile d’ignorer.
Mais le Moyen Âge n’a pas inventé le mécanisme. Il l’a christianisé.
Égypte, Grèce, Rome, les Juifs accusés de vouloir détruire un peuple
Au IIIe siècle avant notre ère, dans le récit attribué au prêtre égyptien Manéthon et que nous connaissons essentiellement par la réfutation qu’en donnera Flavius Josèphe, l’Exode est retourné contre les Hébreux. Moïse n’est plus le libérateur d’un peuple asservi : il devient le chef d’impurs et de lépreux expulsés d’Égypte. Surtout, ces exclus s’allient avec Jérusalem et complotent pour détruire l’Égypte, égorger les prêtres et brûler les statues des dieux pour rôtir les viandes rituelles.
Quelques siècles plus tard, Apion pousse l’imaginaire encore plus loin. Il prétend que les Juifs ont coutume d’enfermer un Grec dans le Temple de Jérusalem, de l’engraisser pour finalement le sacrifier selon leurs rites. Ils goûtent ensuite à ses entrailles et jurent de rester ennemis des Grecs. Apion, qui est Grec, parle du complot des Juifs contre son sang (in suo sanguine insidias Iudaeorum, Josephus, CA, VIII, 89).
Puis Rome reprend le soupçon sous une autre forme. En 59 avant notre ère, Cicéron défend Flaccus (Pro Flacco, 66), ancien gouverneur d’Asie accusé notamment d’avoir saisi l’argent que des communautés juives destinaient au Temple de Jérusalem. Sa plaidoirie transforme la solidarité communautaire juive en puissance menaçant le bon citoyen romain (optimus). Il déclare même devoir parler à voix basse pour les juges en raison des Juifs présents. Sous la plume de Tacite (Historiae, V, 5, 2), la solidarité des Juifs devient adversis omnes hostile odium, une haine envers tous les autres comme s’il s’agissait d’ennemis. Il leur reproche d’enseigner à leurs convertis à devenir des ennemis de Rome en méprisant les dieux et en abjurant la patrie (V, 4).
La structure est déjà presque complète. Les Juifs entretiennent des liens entre communautés éloignées. Ils envoient de l’argent à Jérusalem et refusent certains rites païens. Donc ils ne peuvent pas simplement être différents : ils doivent être hostiles. L’altérité devient intention collective de destruction.
C’est exactement ce mécanisme que l’antijudaïsme médiéval puis l’antisémitisme moderne vont perfectionner.
Le faux qui explique tout
Les Protocoles des Sages de Sion constituent probablement l’aboutissement le plus extraordinaire de cette histoire.
Le texte paraît pour la première fois en Russie en 1903. Il prétend reproduire les procès-verbaux de réunions secrètes au cours desquelles de mystérieux « Sages de Sion » exposeraient leur plan de conquête du monde. Il ne s’agit plus seulement d’accuser les Juifs d’un crime particulier. Les Protocoles proposent une théorie générale de l’Histoire : derrière les révolutions, les crises économiques, la presse, la finance, la démocratie, le libéralisme, le socialisme et bientôt le bolchevisme, il y aurait la même main invisible. La main juive. Le génie pervers du texte est précisément là : il rend toute preuve contraire inutile parce qu’il transforme tout événement en preuve supplémentaire du complot.
Les Protocoles recyclent de façon presque grotesque des textes qui n’avaient à l’origine rien à voir avec les Juifs. Une part considérable provient du Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu, pamphlet publié en 1864 par l’avocat français Maurice Joly contre Napoléon III. Le procédé est stupéfiant de simplicité : un texte décrivant fictivement les méthodes autoritaires du régime bonapartiste est détourné pour devenir le prétendu programme de domination mondiale du judaïsme. La genèse précise du faux reste discutée par les historiens : son attribution longtemps admise à Matveï Golovinski et à l’Okhrana parisienne a été remise en question par des travaux récents. Ce qui ne fait en revanche aucun doute est sa nature de forgerie et de plagiat. En 1921, Philip Graves en apporte une démonstration accablante dans The Times : il place le texte de Maurice Joly à côté des Protocoles. Des passages entiers apparaissent pour ce qu’ils sont : une contrefaçon. L’affaire aurait dû s’arrêter là. Elle commence presque.
Car voici peut-être la leçon la plus inquiétante des Protocoles : un mensonge peut survivre à la démonstration de sa fausseté. La forgerie est démontée, mais elle continue sa carrière. Et ce jusqu’à aujourd’hui puisque ce texte connait une popularité inédite dans le monde musulman.
Comme pour l’accusation de crime rituel où nul cadavre n’a jamais été retrouvé, ce qui importe n’est pas que les Protocoles soient vrais. Ils disent à leurs lecteurs ce qu’ils veulent déjà croire. Et que disent-ils ? Toujours la même chose : que derrière l’individu juif existe un collectif, que derrière le collectif existe une intention et que cette intention est hostile aux autres peuples.
Dreyfus et le sionisme
La France connaît parfaitement ce mécanisme. L’affaire Dreyfus a montré comment un officier pouvait cesser d’être jugé comme individu pour devenir le représentant fantasmé d’une collectivité suspecte. Dreyfus n’était plus seulement Alfred Dreyfus, capitaine français accusé de trahison : pour ses adversaires, il devenait « le Juif », et son procès celui d’une prétendue incompatibilité entre judaïsme et fidélité nationale, celui, une fois encore, du Juif accusé de détruire une Nation, une « gens ».
C’est précisément dans cette Europe de la fin du XIXe siècle que le sionisme politique moderne se structure. Dreyfus était français, officier et patriote. Cela ne l’a pas empêché de devenir le Juif traître. D’où cette idée qui cristallise chez Theodor Herzl et d’autres : si les Juifs peuvent toujours être transformés en étrangers dans les nations où ils vivent, ils doivent pouvoir disposer d’une souveraineté politique où leur sécurité ne dépende pas de la bonne volonté d’une majorité.
Pendant des siècles, le Juif était accusé de constituer une nation secrète au sein des nations. Lorsqu’il affirme ouvertement constituer un peuple et réclame le droit à l’autodétermination, cette affirmation devient elle-même suspecte. L’affirmation de soi est à nouveau interprétée comme la haine de l’autre.
Du Juif éradicateur à l’État génocidaire
Depuis plus de deux millénaires, l’imaginaire antijuif prête aux Juifs une volonté d’éradication : ils auraient voulu détruire l’Égypte, éliminer les Grecs, saper Rome, tuer Dieu, égorger les enfants chrétiens, empoisonner les puits, anéantir la chrétienté, puis, avec les Protocoles des Sages de Sion, soumettre les nations. Le Juif était ainsi construit comme l’ennemi intérieur dont la solidarité dissimulait nécessairement une entreprise de destruction. Or, depuis que les Juifs disposent d’un État, cette vieille accusation peut changer d’échelle et de sujet : ce n’est plus seulement « le Juif » qui serait éradicateur, c’est « l’État juif » qui devient génocidaire ; ce n’est plus le Juif qui tuerait rituellement les enfants, c’est Israël qui serait par essence un « État tueur d’enfants ». Cela ne signifie évidemment pas que l’État israélien puisse être soustrait au droit international. Cela signifie qu’il faut savoir reconnaître le moment précis où la critique d’actes déterminés et de responsables identifiables se transforme en une essence criminelle attribuée à l’État juif, qui rejaillit sur les Juifs où qu’ils vivent. Alors la vieille grammaire réapparaît : l’affirmation de soi devient haine de l’autre, le sionisme un racisme selon la Déclaration de Durban. L’antisémitisme n’a plus besoin d’accuser les Juifs de former secrètement un État dans l’État : depuis qu’ils ont un État, il peut accuser cet État d’incarner à ciel ouvert le crime qu’il leur prêtait autrefois dans l’ombre. Du Juif éradicateur à l’État génocidaire, l’accusation a changé d’échelle ; sa structure, elle, demeure étrangement familière.
Voir aussi
3 novembre 2026
Jean-François Colosimo : “A force de mesurer la Chine au tonnage de ses exportations, nous avons oublié de lui demander ce qu’elle pense, ce qu’elle promet, ce qu’elle peut supporter” – Propos recueillis par Arnaud Benedetti
par Arnaud BenedettiFondateur et directeur de la Nouvelle Revue Politique.
0 Commentaire34 minutes de lecture
1 novembre 2026
Renée Fregosi – Mouvements en rhizomes et violence des foules
par La Nouvelle Revue Politique
0 Commentaire22 minutes de lecture
22 novembre 2025
Le monde comme volonté et représentation : le grand fleuve du pessimisme
par Robert RedekerPhilosophe et professeur agrégé de philosophie.
Vous êtes intimidé par ce grand fleuve ? Vous hésitez, ne savez comment l’apprivoiser ! Ne lanternez pas, montrez-vous impavide, plongez !
0 Commentaire7 minutes de lecture
3 décembre 2025
Principes et enjeux de la déconstruction
par Baptiste RappinMaître de Conférences HDR à l’IAE Metz School of Management.
On entend souvent parler de la déconstruction, en particulier dans les milieux conservateurs qui s’indignent de ses ravages, soit de façon directe, soit, le plus souvent, de façon indirecte. Qui, en effet, n’a pas entendu parler de « wokisme » ou de « cancel culture » ?
0 Commentaire37 minutes de lecture




