Et si chaque réacteur devenait une retraite ? Les SMR, du coût public à l’actif souverain
Comment transformer le nouveau nucléaire en patrimoine national, financer l’innovation et adosser notre modèle social à la ressource stratégique du XXIᵉ siècle : l’énergie.
Nous débattons, une fois encore, du mauvais sujet
Dans un précédent texte, je soutenais une idée simple : l’intelligence artificielle n’est pas d’abord une révolution industrielle, c’est une révolution fiscale. Non parce qu’elle détruirait l’emploi, mais parce qu’elle desserre le lien historique entre création de richesse et travail humain, ce lien sur lequel repose, depuis deux siècles, le financement de nos retraites, de notre santé et de nos services publics. J’appelais ce phénomène le Grand Découplage Fiscal : le moment où l’économie peut devenir plus riche tout en devenant plus difficile à financer collectivement.
Cet argument appelle une suite logique, et cette suite est énergétique. Car si la richesse migre vers le capital de calcul, les données et les infrastructures numériques, alors la question n’est plus seulement « comment taxer cette valeur ? », mais « comment produire, chez nous, la ressource physique sans laquelle cette valeur n’existe pas ? ». Cette ressource, c’est l’électricité. Abondante, décarbonée, pilotable, compétitive. Un centre de calcul ne tourne pas avec du capital-risque : il tourne avec des mégawatts.
Nous discutons donc, une fois encore, du mauvais sujet. Nous débattons du nombre d’éoliennes ou de panneaux à installer, quand la vraie question est de savoir qui captera la valeur économique de l’énergie du siècle qui commence, et si cette valeur restera française.
Un constat : nous décarbonons en important notre dépendance
Distinguons d’abord les faits des choix politiques.
Le fait est le suivant : une part significative des équipements de la transition énergétique est aujourd’hui importée. Chaque parc solaire, chaque installation reposant sur des composants fabriqués à l’étranger décarbone bien notre production, mais crée de la valeur industrielle hors de nos frontières. Nous achetons de la propreté, nous exportons de la souveraineté. Le résultat est paradoxal : une politique publique coûteuse, financée par le contribuable et l’usager, dont une fraction du bénéfice économique se matérialise dans des usines que nous ne possédons pas.
Ce paradoxe prolonge exactement celui que je décrivais à propos de l’IA. Là encore, la richesse est réelle, mais elle circule vers un support que notre système ne sait pas retenir. La transition énergétique ne peut donc pas se limiter à décarboner : elle doit renforcer, dans le même mouvement, notre souveraineté industrielle, technologique et financière. Décarboner sans capitaliser, c’est payer deux fois.
L’illusion du financement européen : des milliards pour l’éolien, des miettes pour le SMR
Ce déséquilibre n’est pas théorique, il se lit déjà dans les budgets. L’Europe sait mobiliser des plans de financement massifs pour l’éolien offshore, chiffrés en dizaines de milliards et présentés comme le fer de lance de sa transition. Or ce volontarisme repose largement sur une illusion : ces parcs dépendent de composants largement importés, d’une production intermittente qui exige des capacités de secours pilotables, et de subventions qui, loin de s’éteindre, doivent être reconduites à mesure que les installations vieillissent. Nous finançons abondamment une technologie mature, dépendante et durablement subventionnée.
Dans le même temps, les technologies de nouveau nucléaire, où la France et l’Europe conservent encore une avance scientifique et industrielle réelle, demeurent notoirement sous-financées. Nous avons les ingénieurs, les brevets, les jeunes entreprises : les pépites. Ce qui nous manque, c’est le capital patient capable de les porter jusqu’à l’échelle industrielle.
La suite est hélas connue, car nous l’avons déjà vécue avec d’autres pépites. Faute de financement domestique, l’actif stratégique développé sur notre sol finit par chercher les capitaux là où ils sont abondants et rapides : outre-Atlantique et outre-Manche. La pépite technologique française devient alors un actif financé, contrôlé, puis capté par des investisseurs anglo-saxons. Nous aurons payé la recherche ; d’autres encaisseront la rente. C’est très exactement le scénario que la participation de blocage et le fonds souverain, que je propose plus loin, visent à rendre impossible : garder chez nous non seulement l’invention, mais la propriété de ce qu’elle produit.
Le nouveau nucléaire n’est pas un équipement, c’est une infrastructure de valeur
C’est ici que les Small Modular Reactors, les petits réacteurs modulaires, changent la nature du débat. La tentation est de les ranger dans la catégorie « équipements nucléaires », au même titre qu’une turbine ou un transformateur. Ce serait passer à côté de leur portée.
Dans l’article sur la révolution fiscale, je défendais l’idée que le compute, la capacité de calcul, devient à l’économie du XXIᵉ siècle ce que le pétrole fut au XXᵉ : un facteur stratégique, une infrastructure macroéconomique, non un simple outil technique. Le raisonnement vaut, en amont, pour l’énergie qui alimente ce calcul. Un SMR n’est pas une machine qui produit des kilowattheures. C’est une infrastructure qui rend possible la création de valeur : celle des centres de données, des usines automatisées, du cloud souverain, de la production d’hydrogène, du dessalement, de la chaleur industrielle.
Autrement dit, un SMR appartient à la même famille conceptuelle que les concessions autoroutières, les réseaux ferroviaires ou les réseaux électriques : des actifs de long terme, adossés à un usage durable, capables de produire de la valeur économique pendant des décennies. Nous savons reconnaître cette nature d’intérêt général pour une autoroute. Il est temps de la reconnaître pour un réacteur.
Une proposition : la société d’exploitation à participation de blocage
Passons du constat à la proposition, en assumant qu’il s’agit ici d’un choix de politique publique, discutable et perfectible, non d’une vérité établie.
Je propose que chaque projet de SMR soit porté par une société d’exploitation dédiée, dans laquelle l’État conserverait une participation de blocage de 49 %. Ce seuil n’est pas anodin. Il garantit la souveraineté nationale sur un actif stratégique (droit de veto sur les décisions structurantes, contrôle des cessions, protection contre toute prise de contrôle étrangère) tout en laissant au secteur privé la majorité du capital, donc la gouvernance entrepreneuriale, la vitesse de décision et la capacité d’investissement.
Ce montage résout un faux dilemme qui paralyse trop souvent nos débats. On oppose l’État protecteur et le marché financeur, comme s’il fallait choisir. La participation de blocage réconcilie les deux : la puissance publique verrouille l’intérêt national sans immobiliser des dizaines de milliards de fonds publics ; le privé apporte les capitaux, l’exigence de performance et la discipline de gestion, sans jamais pouvoir arracher l’actif à la Nation.
Un financement par la performance, non par la subvention
Le modèle de financement doit suivre la même logique. Plutôt qu’une subvention publique versée à fonds perdu, les investisseurs seraient rémunérés par la performance réelle de l’écosystème créé autour du réacteur : la production effective d’énergie, les contrats industriels de long terme conclus avec les entreprises utilisatrices, et les revenus des usages associés : intelligence artificielle, cloud souverain, industrie, dessalement, hydrogène, chaleur.
La règle est simple : plus l’écosystème économique bâti autour du réacteur est performant, plus la valeur créée est importante, mieux les capitaux sont rémunérés. Le rendement n’est pas garanti par le contribuable ; il est produit par l’usage. Ce renversement est décisif pour nos décideurs, car il déplace le nucléaire du registre de la dépense vers celui de l’investissement. Un SMR cesse d’être une ligne budgétaire à défendre chaque année ; il devient un actif qui travaille.
Le fil rouge : de l’énergie d’aujourd’hui aux retraites de demain
Voici l’ambition qui donne tout son sens à l’édifice, et qui répond directement à l’angle mort que je dénonçais dans mon précédent texte.
Rappelons le problème de fond. Nos retraites sont financées, pour l’essentiel, par les cotisations assises sur le travail. Or l’IA fait précisément croître la richesse plus vite que la masse salariale. Si nous ne faisons rien, l’équation devient intenable : des dépenses de retraite structurellement croissantes, une assiette de cotisations structurellement moins dynamique. Le vieillissement démographique aggrave l’écart. Aucun réglage de paramètre, qu’il s’agisse de l’âge, de la durée ou du taux, ne referme durablement un ciseau de cette nature.
La réponse ne peut donc pas être seulement de mieux taxer le travail qui s’érode. Elle doit être de constituer une nouvelle assiette : une richesse qui n’a pas besoin du travail pour exister, et dont l’État capte durablement les fruits. C’est exactement ce qu’offre un portefeuille d’actifs énergétiques rentables.
Ma proposition est donc la suivante : que les dividendes tirés de la participation publique dans ces sociétés d’exploitation de SMR viennent alimenter un fonds souverain français dédié au financement des retraites et des grandes politiques publiques de long terme. Chaque réacteur mis en service devient une brique de ce fonds. Chaque mégawatt vendu à un centre de données ou à une usine contribue, indirectement, à verser une pension. Les infrastructures énergétiques d’aujourd’hui deviennent les garanties sociales de demain.
Le titre de cette tribune n’est pas une formule : c’est la traduction fidèle du mécanisme. Un réacteur souverain, rentable, dont l’État détient une part de blocage et perçoit les dividendes, est bel et bien une retraite en construction. Là où la fiscalité du travail s’effrite, la propriété d’actifs stratégiques prend le relais.
À l’attention de nos décideurs : trois déplacements de regard
Pour que cette idée soit utile au débat public, elle doit être comprise. J’en résume l’esprit par trois déplacements que je propose à nos responsables politiques.
Le premier est de cesser de penser la transition énergétique comme une dépense publique permanente, et de commencer à la penser comme une politique d’investissement créatrice de richesse. Une dépense s’arbitre à la baisse ; un investissement se juge à son rendement. Ce n’est pas un artifice comptable : c’est la différence entre un pays qui subit sa transition et un pays qui la capitalise.
Le deuxième est d’admettre que soutenir l’innovation dans le nouveau nucléaire n’est pas un pari technologique de plus, mais la condition de notre souveraineté fiscale. Financer les SMR, sécuriser leur cadre réglementaire, accélérer leur autorisation, orienter l’épargne longue vers ces actifs : ce sont là des actes de politique sociale autant qu’industrielle. Une nation qui refuse de financer ses réacteurs se condamne à importer son énergie, puis à emprunter pour payer ses pensions.
Le troisième est de comprendre que la puissance du XXIᵉ siècle reposera sur la convergence de quatre souverainetés : énergétique, numérique, industrielle et budgétaire. Les SMR se tiennent précisément au point de jonction des quatre. Ils produisent l’énergie qui alimente le numérique, relocalisent une industrie de pointe, et génèrent les revenus qui consolident nos finances publiques. Peu de leviers activent les quatre à la fois.
Conclusion : quel mégawatt pour quelle Nation ?
La question n’est donc plus seulement : comment produire une énergie plus propre ? Elle est devenue : comment faire en sorte que chaque mégawatt installé devienne un actif stratégique au service de la souveraineté, de la compétitivité de nos entreprises et du financement de notre modèle social ?
Les nations qui maîtriseront simultanément l’énergie, les données et l’intelligence artificielle disposeront des leviers de croissance des cinquante prochaines années. Mais celles qui, en plus, sauront transformer ces infrastructures en patrimoine collectif, en dividendes, en fonds souverain et en pensions garanties, seront les seules à convertir cette croissance en puissance durable et en justice sociale.
Le nouveau nucléaire n’est pas seulement une réponse au climat. C’est, peut-être, l’une des dernières occasions d’adosser notre modèle social à une richesse que l’automatisation ne pourra pas nous prendre. Il serait paradoxal de la laisser passer au nom des économies budgétaires : ce serait renoncer, aujourd’hui, à ce qui pourrait financer nos retraites demain.
Cette tribune distingue volontairement les constats (la dépendance industrielle de notre transition, le financement déséquilibré de l’éolien face au sous-financement du SMR, l’érosion de l’assiette fiscale du travail) des propositions de politique publique (société d’exploitation à participation de blocage, financement par la performance, fonds souverain des retraites). Ces dernières sont offertes au débat, non présentées comme des certitudes.
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