De comparutions en auditions, de reports en attentes, Kemi Seba consacre désormais l’essentiel de son temps à la justice. Il est sous le coup de plusieurs poursuites. Le choc est frontal entre une image publique soigneusement construite et la vérité d’un homme brutalement mise à nu. Pour lui, le temps est venu de rendre des comptes.

Dans un post récent publié le 26 février dernier sur X, il se targuait de « transformer les obstacles en tremplins ». Il est comme ça, Kemi Seba : le doute a rarement prise sur lui. Au-delà de l’esbrouffe, les faits sont venus ces deux dernières années contredire ses mots. Depuis la déchéance de sa nationalité française en juillet 2024 et la perte afférente de son passeport de l’espace Schengen, l’activiste voit sa capacité de mobilité singulièrement réduite. Après avoir brûlé son passeport dans l’un de ces gestes spectaculaires dont il a le secret, il a déclaré souffrir de sa perte de nationalité : « Pour mon combat, on m’a interdit de rentrer dans mon pays, le pays où je suis né… Je veux dire la France. » L’homme n’en est pas à une contradiction près.

Ces derniers temps, il errait dans les pays de l’Alliance des États du Sahel, avait ses habitudes au Radisson Blu de Niamey. Conseiller du général Tchiani, le chef d’État autoproclamé du Niger et geôlier du président Mohamed Bazoum, il dispose d’un passeport diplomatique de ce pays.

Le 14 avril 2026 marque une nouvelle étape de sa descente aux enfers. Ce jour-là, Stellio Gilles Robert Capo Chichi, de son vrai nom, est interpellé par des policiers sud-africains dans un centre commercial du quartier de Brooklyn, à Pretoria. L’activiste a outrepassé de quelques jours la validité de son visa. Le passeport diplomatique ne dispense pas du respect des règles de droit. À ses côtés : son fils de 18 ans, Khonsou, et un passeur, un certain François van der Merwe. Les trois hommes font les frais d’une opération d’infiltration avec de faux passeurs supposés aider père et fils à franchir illégalement le fleuve Limpopo en direction du Zimbabwe. Dans un écrit prolixe sur sa page Facebook, il précisera plus tard avoir comme destination le Niger ; il évoquera des projets en République Démocratique du Congo, supposée lui accorder l’asile politique. Le président Félix Tshisekedi n’a à ce jour apporté aucune confirmation à ses allégations. Lors de l’arrestation, 318 000 rands, soit environ 16 000 euros, sont saisis. La somme devait en grande partie servir à rémunérer les passeurs. L’image est saisissante dans ce qu’elle révèle d’une trajectoire : l’apôtre de la souveraineté africaine arrêté comme un vulgaire clandestin.

Un mythe ébranlé ! La fissure est triple : politique, idéologique, intime. Elle date en réalité au 7 décembre 2025, jour d’une tentative de coup d’État avortée au Bénin, son pays.

Ce dimanche de décembre, Kemi Seba s’enflamme. À Cotonou, un certain lieutenant-colonel Pascal Tigri tente de renverser Patrice Talon. Dans les minutes qui suivent l’annonce des premiers troubles, le président d’Urgences panafricanistes Kemi Seba ne cache pas sa jubilation. Sur ses réseaux sociaux, il appelle ses compatriotes à soutenir « massivement » la prise du pouvoir par les armes. Le putsch est écrasé en quelques heures par l’armée régulière, épaulée par des forces de pays de la CEDEAO et un discret appui français.

En quelques posts, Kemi Seba franchit une ligne rouge. Il prend parti, en temps réel, pour un coup de force armé contre un État souverain. La Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (CRIET) du Bénin, qui avait émis un premier mandat d’arrêt international contre lui le 13 juin 2025 pour « blanchiment de capitaux », en délivre un second le 12 décembre, cette fois pour « apologie de crimes contre la sûreté de l’État et incitation à la rébellion ». L’Afrique du Sud est aujourd’hui logiquement saisie par Cotonou d’une procédure d’extradition.

Le 7 décembre, la stature de l’intellectuel est fracturée. Le 14 avril, c’est une image de pureté idéologique qui vole en éclat, avec la révélation de l’identité de son passeur. François van der Merwe n’est pas un inconnu des services de sécurité sud-africains. Il est le porte-parole des Bittereinders, « ceux qui mordent jusqu’au bout », un groupuscule classé comme organisation extrémiste. Les Bittereinders revendiquent la création d’un « Volkstaat », une enclave exclusivement blanche au sein de l’Afrique du Sud, et entretiennent la nostalgie de l’apartheid. Van der Merwe s’est rendu à Moscou en septembre 2024 pour rencontrer une organisation liée à l’oligarque ultranationaliste Konstantin Malofeïev, placé sous sanctions occidentales.

C’est à cet homme que Kemi Seba a remis 250 000 rands pour faciliter sa cavale. Kemi Seba a bâti sa popularité sur un discours radical et ségrégationniste noir. Lors de ses débuts militants, il prônait un projet mondial de séparation des races. Son organisation, la Tribu KA, organisait régulièrement des réunions interdites aux Blancs « les leucodermes », aux Juifs « les hyksos » et aux Arabes. Son mouvement a été dissous en 2006. Lui-même cumule plusieurs condamnations en France pour incitation à la haine raciale et à l’antisémitisme. Depuis, le discours s’est réorienté vers un panafricanisme construit en confrontation avec la France et l’Occident. L’évolution dialectique est là. Elle ne gomme pas le passé. C’est ce passé qui donne un sel particulier à cette rencontre. Seba-van der Merwe, les deux hommes ne se connaissaient certes pas, ne s’étaient jamais rencontrés auparavant, mais la photo est dévastatrice. La symbolique de cette arrestation conjointe est ravageuse.

À cela s’ajoute un lien supplémentaire entre François van der Merwe et Kemi Seba : Alexandre Douguine, idéologue russe ultranationaliste, néo-fasciste, fervent partisan de Poutine, dont l’activiste béninois se vante de la proximité. La toile de fond est là : néo-panafricanisme radical, suprémacisme blanc afrikaner, réseaux russes. Elle contredit la pureté doctrinale revendiquée par Kemi Seba.

La troisième fracture, la plus intime, tient au décalage entre posture publique et propos privés… Destructrice cette fois sur le plan de la confiance militante.

Dans les jours qui suivent l’arrestation, plusieurs extraits d’une conversation téléphonique privée, datée d’octobre 2025, commencent à circuler massivement sur X et TikTok. L’interlocuteur de Kemi Seba, le chanteur et activiste togolais Zaga Bambo, authentifie la conversation : c’est bien lui à l’autre bout du fil. L’entreprise spécialisée Whispeak, saisie par France 24, confirme bien que les enregistrements n’ont pas été modifiés ni générés par intelligence artificielle.

Ce que l’on entend dans ces audios apparait sidérant pour les familiers de l’activiste. Sur la Russie d’abord, Kemi Seba se lâche. Il traite les Russes de « fils de p… ». Il dénonce des gens « qui n’aiment pas les Noirs ». Il s’indigne en voyant des militants fêter l’anniversaire de Poutine au Burkina Faso. Il confirme que Moscou travaille avec l’AES à fragiliser le régime d’Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire, et que lui-même y trouve son compte.

Sur les juntes de l’AES ensuite, le ton du conseiller spécial du général Abdourahamane Tchiani est radicalement différent de sa posture publique. Il accuse les militaires d’avoir « capturé » la révolution panafricaniste pour « sécuriser leurs postes ». Il se donne le beau rôle, affirme ne plus mettre les pieds au Mali en raison de la détention de prisonniers politiques. Il raille l’entourage du général Tchiani, constitué à ses yeux de gens intéressés par le « business et l’argent ». Il se lâche sur ses camarades de lutte, comme la cyberactiviste suisso-camerounaise Nathalie Yamb, avec une franchise cruelle : « Maintenant, être panafricain, c’est faire l’atalaku de l’AES. Moi, je ne suis pas à l’aise avec ça. » Il raille sa propension à s’afficher en photo avec tous les ministres et présidents possibles de la galaxie AES. Depuis son arrestation, celle qui aimait le qualifier sur ses différents réseaux sociaux du délicat surnom de « mon sang », demeure totalement silencieuse.

Sur ses pratiques financières, enfin, les enregistrements sont particulièrement éclairants et compromettants. Kemi Seba explique facturer des mises en relation avec son réseau international. Iraniens, membres du Hezbollah, Russes : chaque contact a un prix, versé à son ONG Urgences panafricanistes.

Un second corpus d’audios, celui-là échangé avec un individu surnommé « Agbaza », présenté comme l’un de ses bras armés au Bénin, depuis arrêté, circule depuis fin mars 2026 et peint un tableau encore plus sombre. On y entend une voix que les proches de Kemi Seba ne démentiront pas formellement être la sienne se réjouir que le coup d’État du 7 décembre « n’ait pas totalement échoué » et qu’un autre suivra. Des projets d’actions violentes sont évoqués ; les Vodun Days, fête nationale béninoise à forte affluence, y sont mentionnés comme cibles potentielles, avec des références à des modes opératoires armés.

Séjour irrégulier, tentative de passage clandestin, à quatre reprises la décision de sa remise en liberté sous caution a été reportée. Elle devrait être tranchée avant fin mai. Restera la délicate question de l’extradition. La décision pourrait prendre des mois.

En moins d’un mois, Kemi Seba a déjà été entendu à quatre reprises par la justice sud-africaine pour sa demande de remise en liberté sous caution dans l’attente des différentes audiences. L’extradition relève en revanche d’une procédure entièrement distincte, qui n’en est qu’à ses prémices. Lors du 11 mai, la défense a soumis au tribunal une déclaration sous serment signée par Kemi Seba en personne, dans laquelle il affirme craindre pour sa vie en cas de retour au Bénin : « Je nourris la crainte, pas seulement perçue mais bien réelle, que ma vie serait en danger si je devais retourner au Bénin avec les autorités actuelles. »

La question de l’extradition est complexe et le calendrier pourrait se compter en mois, en l’absence d’accord bilatéral d’extradition entre l’Afrique du Sud et le Bénin. Il n’existe en effet pas d’automaticité entre l’émission d’un mandat d’arrêt Interpol et une décision d’extradition. Cette procédure encadrée suppose soit un traité bilatéral, soit une convention régionale applicable, soit à défaut une décision discrétionnaire de l’État requis fondée sur le principe de réciprocité. Or la relation entre Pretoria et Cotonou ne bénéficie d’aucun de ces cadres préétablis.

La demande d’asile politique en Afrique du Sud complique la procédure. Héritière des combats de l’ANC et de la solidarité reçue pendant les années d’apartheid, l’Afrique du Sud applique le principe de non-refoulement avec une rigueur reconnue : nul ne peut être renvoyé vers un pays où il risque d’être persécuté ou de ne pas bénéficier d’un procès équitable. La défense de l’activiste soutient que le dépassement de visa doit être examiné dans le cadre de la protection accordée aux demandeurs d’asile et non comme une simple infraction migratoire.

Pour accorder l’extradition, la justice sud-africaine devrait exiger du Bénin des garanties sérieuses : accès aux avocats, conditions de détention conformes aux normes internationales, procès équitable et indépendant.

Pour échapper à l’extradition, Kemi Seba plaidera le rétrécissement du champ démocratique au Bénin. Deux cas sont à cet égard emblématiques : celui de Reckya Madougou et celui du professeur Joël Aïvo, arrêtés en 2021, condamnés respectivement à vingt ans et dix ans de prison par la CRIET, ce même tribunal spécialisé qui instruit aujourd’hui le dossier Kemi Seba. Le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire a estimé dès 2022 que la privation de liberté de Reckya Madougou était arbitraire et dépourvue de base légale. Patrice Talon lui a refusé toute grâce jusqu’à la fin de son mandat.

Pourtant, il est difficile d’imaginer que l’Afrique du Sud aille jusqu’au refus d’extradition. Au-delà de sa dimension juridique, une telle décision constituerait un acte politique majeur, aux conséquences continentales. Signifier à un État africain souverain que sa justice n’est pas digne de confiance pour juger l’un de ses propres ressortissants constituerait une démarche extraordinairement grave, et donc peu probable. Le Bénin, membre de la CEDEAO, partenaire du système multilatéral africain, n’est pas un État failli et la peine de mort y est abolie. Refuser l’extradition reviendrait à apposer officiellement sur sa justice un sceau d’infamie que peu de pays africains se permettraient d’infliger à un voisin.

L’Afrique du Sud, puissance continentale qui se veut le garant de la paix et de la stabilité en Afrique subsaharienne, ne peut en outre pas se permettre de devenir un refuge pour des individus sous le coup de mandats Interpol justifiés par des faits aussi lourds : soutien à un coup d’État armé, blanchiment de capitaux, incitation à la rébellion. Ce serait envoyer un signal désastreux aux autres États de la région. Si l’Afrique du Sud ne peut brader ses standards, elle ne saurait davantage se transformer en zone franche pour les fugitifs de la région. Le scénario probable est une extradition conditionnée à la fourniture par Cotonou de garanties diplomatiques explicites sur les conditions de détention et le respect des droits de la défense.

Pour le successeur de Patrice Talon, l’héritage est délicat, mais l’extradition de Kemi Seba pourrait paradoxalement devenir une opportunité. Le nouveau pouvoir béninois a beaucoup à gagner à une forme de normalisation judiciaire. Ce serait le baptême du feu pour Romuald Wadagni, l’occasion pour le président de la République de faire du procès de Kemi Seba une démonstration d’indépendance de la justice, d’imprimer une nouvelle phase démocratique, de poser aussi le premier acte de son émancipation personnelle !

Kemi Seba (au sommet Russie Afrique de Saint Pétersbourg, en 2023). © SOPA Images/SIPA


Geneviève Goëtzinger

Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.

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