Le 17 avril 1975, le Cambodge tombe aux mains des Khmers rouges qui en quatre années conduiront à la mort deux millions de Cambodgiens soit près de 40% de sa population.
Resté volontairement en poste en dépit de la situation, Frédéric BENOLIEL, alors jeune expatrié VSNA (le futur Volontariat International en Entreprise [V.I.E]) Professeur de Droit International à la Faculté de Droit à Phnom-Penh, se retrouve piégé avec des centaines d’étrangers dans l’ambassade de France, coupés du monde et plongés dans l’angoisse.
Pendant plusieurs semaines le désespoir, la peur et la faim s’installent. Frédéric croyant pouvoir déjouer l’attention des gardes Khmers rouges tente même une brève et folle échappée vers le centre de la capitale frôlant le pire…
Un demi-siècle et une année plus tard, il se remémore le quotidien de ces jours d’enfermement, ceux qui ont tenu, ceux qui ont craqué, l’évacuation en camions vers la Thaïlande et la délivrance finale. Des leçons qu’il retiendra durant toute sa vie de chef d’entreprise dans sept pays d’Asie dont le Japon jusqu’à très récemment.
50 ans déjà ! Un demi-siècle très précisément en ce mois d’avril 2025… ! Ma vie d’adulte écoulée depuis mon tout premier séjour à Phnom-Penh qui faillit être le dernier.
Et pourtant, tout aussi présent que si je l’avais rêvé hier, le cauchemar du 17 avril 1975 me revient sans cesse et je sais que les visages de mes étudiants khmers assistant alors fidèlement jusqu’au dernier jour à mes cours de droit international ne cesseront jamais de me hanter.
Je suis revenu depuis maintes fois à Phnom-Penh comme attiré par un aimant et plus que jamais je comprends aujourd’hui comment ces “années Khmers “Rouges” m’ont conduit ensuite à ne jamais trop m’éloigner du Cambodge, même s’il m’a fallu pour cela m’expatrier successivement dans plusieurs pays asiatiques, depuis l’Inde jusqu’au Japon en passant par le Vietnam et l’Indonésie.
Arrivé à Phnom-Penh en 1974, comme coopérant VSNA, l’ancêtre du VIE actuel, mon logement se situait dans une annexe de l’ambassade de France, voisine de l’hôpital Calmette.
Les 17 et 18 avril 1975, les étrangers encore présents au Cambodge, ainsi que quelques Cambodgiens cherchant refuge furent dirigés par les Khmers rouges vers l’ambassade choisie probablement en raison de ses grands espaces et de sa localisation géographique. Ainsi ce fut donc “chez moi” que je devins en quelques instants, comme chacun, otage, convaincu sans jamais en faire état alors que d’une façon ou d’une autre nous ne survivrions pas longtemps. En effet, ayant fréquenté beaucoup de Cambodgiens qui avaient réussi à fuir les villes déjà tombées entre les mains des Khmers rouges et ayant entendu, en voulant ne pas trop y croire, quelles y furent leurs exactions, l’espoir même le plus modeste ne me semblait plus de mise. Cette certitude de mort programmée était palpable et d’autant plus contagieuse que j’avais ouvert les portes de mon appartement conçu pour trois ou quatre occupants à une quarantaine de personnes diverses ayant pour point commun le désespoir.
Mon vécu de ces quelques semaines à l’ambassade eut donc la particularité assez unique de réunir des “colocataires malgré eux” dans ce qu’avait été mon appartement devenu à la fois leur refuge et le lieu de leurs drames nourris d’incompréhension, de séparations brutales et d’une peur omniprésente de la mort. Quoique diffus dans mes souvenirs, les comportements de mes compagnons d’infortune entre eux m’auront beaucoup appris sur les hommes et les crises, les apparences le plus souvent trompeuses et la dure réalité.
En quelques heures, pour nous tous, tout avait basculé.
Épuisée par les morts quotidiennes, les roquettes incessantes s’abattant sur Phnom-Penh, les séparations, les rationnements et la peur du lendemain, la population dans son ensemble perçut les toutes premières heures de l’arrivée des Khmers rouges comme une libération porteuse de paix, quel qu’en fût le prix.
De ce matin inoubliable du 17 avril, j’entends encore le brouhaha sourd, inhabituel et incompréhensible, alors pour moi de la liesse populaire. Je descendis sur le boulevard Monivong pour observer de plus près la scène et je vis s’approcher en file indienne des petits hommes vêtus de pyjamas noirs, armés d’AK47, l’écharpe « krama » autour du cou, le teint sombre et le visage dénué de tout sourire. Plus ils avançaient vers la foule, plus la joie initiale des Phnom-Penhois s’estompait. Puis, comme à l’approche d’un typhon un silence lourd s’imposa, tout s’immobilisa comme en une séquence figée et chacun pressentit qu’un ordre nouveau allait asservir tout un peuple.
Prétextant de façon ridicule en la circonstance du risque d’un bombardement américain imminent annoncé à l’aide de porte-voix à travers la capitale, la population fut ainsi contrainte par les Khmers rouges à l’exode pour une destination inconnue. Défilèrent alors devant le portail devenu célèbre de l’ambassade de France des citadins de toutes conditions, y compris des malades sortis de force des lits d’hôpitaux et des handicapés transportés par leurs familles sur des brancards de fortune.
Ces images insoutenables perçues depuis mon appartement signèrent le début de l’effondrement psychologique puis physique de plusieurs de ses occupants.
Je notais que les plus costauds n’étaient pas nécessairement les plus solides dans leur tête et que d’autres, plus modestes dans leur apparence, se comportaient héroïquement en dépit de leur propre détresse.
Ainsi ce sportif professionnel qui, comme chacun de nous, ne disposait pour toute nourriture que d’un bol de riz par jour agrémenté de fleurs de frangipaniers, mais qui décida de prendre à la dérobée les quelques rares boîtes de choucroute précieusement conservées pour la communauté et s’enferma dans les toilettes pour s’en empiffrer puis s’en couvrir le corps. Nous dûmes défoncer la porte et découvrîmes alors un homme hagard qui n’était même plus l’ombre de lui-même.
Ou bien encore cet homme qui, avec obsession, voulait se raser chaque jour, ce qui matériellement était impossible en raison de la rareté de l’eau et de l’absence totale d’électricité. Un matin où il ne disposa plus de mousse à raser, il prit volontairement du… Décap’four dans la cuisine et nous en fûmes alertés par ses hurlements avant de le voir en sang.
Deux femmes françaises mariées à des Khmers se disputaient pour prouver l’une à l’autre que leurs enfants étaient les uns plus Français que les autres de sorte qu’en cas de choix lors d’un “sauvetage” par la France ils aient plus de chances d’être évacués du Cambodge.
Un professeur totalement absorbé par la rédaction de travaux sur l’Antiquité romaine m’expliquera très sérieusement qu’il n’avait pas le temps de s’occuper d’autre chose et pas même de sa famille, devant absolument achever sa thèse avant de mourir puisque les Khmers rouges le tueraient bientôt.
Une rixe un jour eut même lieu pour savoir qui avait volé une truie et ses porcelets dans la cour… La truie réapparut heureusement assez vite au grand soulagement de chacun !
Quant à moi, j’eus aussi mon moment « surréaliste » après quelques jours interminables dans une ambiance explosive. Nous demandant à quoi ressemblait désormais le centre de Phnom-Penh, un ami médecin et moi décidâmes de tenter de sortir discrètement de l’ambassade et de nous y rendre. Totalement vidée de ses habitants, la ville nous apparut fantomatique, mais jusqu’à la rue des Argentiers, longeant discrètement les murs, il n’y eut aucun problème. De nombreuses bâtisses avaient été détruites et apparemment aucun pillage n’avait eu lieu. Le pire nous attendait pour retourner à l’ambassade. En effet une jeep de Khmers rouges nous avait malencontreusement repérés et vint à nous, nous forçant, l’arme pointée sur la tempe, à monter à bord. Je me demandais si vraiment « le moment » était venu… Les barrages furent nombreux et la route choisie était à l’opposé de la direction de l’ambassade… Pourtant, et contre toute attente, après de longues discussions entre les soldats de la jeep et des femmes Khmers Rouges en charge de cet énième point de contrôle, le véhicule fit demi-tour et nous ramena jusqu’à l’ambassade. Je ne saurai jamais si ce sont elles qui nous ont sauvés… et si la Femme fut ce jour-là aussi l’avenir de l’Homme.
Et puis quelques semaines plus tard la nouvelle de l’organisation prochaine de camions khmers rouges destinés à nous conduire jusqu’en Thaïlande nous parvint. Notre situation d’otages allait prendre fin après plusieurs jours de transport sur des pistes chaotiques, sans certitude absolue quant à la destination finale…
Étant le plus jeune du groupe des Français, je me portai volontaire pour partir dans le tout dernier camion de l’ultime convoi. En revanche j’aurai le privilège de retourner au Cambodge dès 1979 parmi les premiers invités des nouvelles autorités cambodgiennes après la défaite des Khmers rouges.
Une dernière vision d’horreur ne me quittera plus. Tandis que notre camion d’évacuation avançait lentement et avec difficulté sur les pistes, je soulevais discrètement un coin de la bâche – ce que nous interdisaient les Khmers rouges – et voyais des champs avec des prisonniers faméliques qui y travaillaient. Soudain une jeune femme vraisemblablement métisse apparut sur la piste, hurlant qu’elle était Française en tentant de s’agripper au camion pour nous rejoindre. Continuant à courir et ne cédant pas à l’injonction du soldat de lâcher prise, ce dernier la mit en joue et lui tira une balle dans la tête.
Souhaitant, après ces quelques souvenirs, aussi douloureux soient-ils pour certains, vous quitter sur une note plus légère, laissez-moi vous assurer enfin que je n’oublierai rien et que quoi qu’il puisse advenir je continuerai mon histoire d’amour avec le Cambodge… « Encore et Angkor »…
Frédéric BENOLIEL
Conseiller du commerce extérieur de la France
Médaille d’Honneur
ONM
Sahametrei Royaume du Cambodge គ្រឿងឥស្សរិយយសលំដាប់សហមេត្រី
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