Le passe sanitaire passa par trois phases : palinodie, ironie, aveu. Palinodie du Président de la République, qui garantissait fin avril 2021 qu’il n’y aurait jamais un tel mécanisme, pour en faire voter ensuite la généralisation trois mois plus tard[1]. Ironie d’un Jean Castex amené à gérer une crise de l’hôpital provoquée par lui-même quinze ans auparavant lorsqu’il y introduisit la logique du « new public management » en tant que directeur de l’Hospitalisation et de l’Organisation des soins au ministère de le Santé. Aveu en mars 2022 de M. Delfraissy, Président du Conseil scientifique, doutant finalement de la nécessité d’avoir vacciné la population générale[2].

Véritable extorsion du consentement par un chantage à la mort sociale baptisé pudiquement « nudge », le passe sanitaire demeurera le symbole d’une stratégie politique du tout vaccinal, permettant de désigner au ras-le-bol populaire des boucs émissaires, au mépris du danger que représentaient pour une population sans comorbidités les effets secondaires inconnus de vaccins expérimentaux.

Symbole aussi du caractère médiatique de cette pandémie, l’acmé de ce moment orwellien, inaugurée fin janvier 2022 par la transformation du passe sanitaire en passe vaccinal, fut vite oubliée, l’actualité de la guerre en Ukraine chassant le virus plus efficacement que n’importe quel traitement.

Voici le récit d’une politique dont l’autoritarisme du moment fut à la mesure de son incompétence passée. Une politique cautionnée par des statistiques bâclées, des contre-pouvoirs dociles et un peuple apeuré. Dans l’analyse de ce précédent dystopique sur lequel tout pouvoir futur pourra capitaliser, commençons par la fin : le sésame des sages.

Contrôle ou caution ?

Il est des décisions du Conseil constitutionnel dont on ne sait si elles suivent ou précèdent l’argumentaire juridique. Une chose est certaine : avec la marge d’interprétation considérable qu’ils se sont octroyée sur des textes à portée générale (préambules, déclarations et autres chartes), les sages peuvent d’abord décider politiquement pour apporter ensuite la justification juridique adéquate. Peut-être qu’en l’an 2046, une fois déclassifiés les procès-verbaux de séance du conseil après 25 ans de secret, il sera possible de se faire un avis sur la décision n°2021-824 DC du 5 août 2021[3].

Partons de l’hypothèse que la décision fut prise a priori et l’argumentaire construit ex post pour la sous-tendre. Pourquoi est-ce plausible ? Parce que les sages avaient moins à perdre à valider la mesure : en la censurant, ils auraient pu être tenus responsables des morts subséquentes, accusations fortement probables dans le climat délétère de l’époque.

Dans la construction juridique de la décision, il faut d’abord ériger la santé en valeur constitutionnelle, afin de la rendre comparable, dans une relation de proportionnalité, avec la liberté. Tâche ardue… le terme « santé » n’est pas dans la Constitution ; il n’apparaît qu’à un seul endroit du bloc de constitutionnalité (sorte de Constitution élargie que le Conseil a pris loisir de créer en 1971), dans le préambule de 1946. Seulement, mieux vaut tronquer la citation : « Aux termes du onzième alinéa du Préambule de la Constitution de 1946, la Nation « garantit à tous … la protection de la santé » » (point 20 de la décision), car à citer la phrase en entier, les sages auraient prêté le flanc aux critiques. En effet, à y regarder de plus près, on voit bien que la santé n’y est pas mentionnée de manière absolue mais plutôt dans le cadre de l’instauration de la Sécurité sociale, afin que toute personne qui, « en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation économique, se trouve dans l’incapacité de travailler » obtienne « de la collectivité des moyens convenables d’existence ».

Par ce subterfuge, la santé est ainsi placée dans un plateau de la balance, et la liberté dans l’autre. Il faut ensuite prouver que, dans les circonstances présentes, la première pèse davantage que la seconde, que le risque sur la santé à ne pas mettre en place de passe sanitaire est plus important que le caractère liberticide de la mesure. Problème : le Conseil constitutionnel n’est pas expert en épidémiologie… il faut donc, sur une ligne de crète juridique, se déclarer incompétent en la matière tout en s’appuyant malgré tout sur quelque chose ; ce qui donnera ce point totalement contradictoire :

« 29. […] Il n’appartient pas au Conseil constitutionnel, qui ne dispose pas d’un pouvoir général d’appréciation et de décision de même nature que celui du Parlement, de remettre en cause l’appréciation par le législateur de ce risque, dès lors que, comme c’est le cas en l’espèce, cette appréciation n’est pas, en l’état des connaissances, manifestement inadéquate au regard de la situation présente. »

Le besoin de relire plusieurs fois une phrase pour en comprendre le sens est souvent le signe d’un sophisme. N’est-ce pas le cas ici, puisqu’en début de phrase on dit ne pas être en mesure de juger de l’appréciation du risque par le Parlement, tout en jugeant ensuite cette appréciation adéquate ? Peu importe. Personne ne la relira. Le tour est joué.

La faiblesse de cette argumentation juridique n’accrédite-t-elle pas ainsi la thèse d’une décision politique prise avant toute considération en droit ? Toujours est-il qu’avant de conclure à « une conciliation équilibrée entre les exigences constitutionnelles » (point 48), les sages ont ajouté le considérant suivant, qui n’est pas anodin : « 44. […] ces dispositions n’instaurent, en tout état de cause, ni obligation de soin ni obligation de vaccination […] »[4]. Ils insisteront pareillement lorsque le passe sanitaire sera transformé en passe vaccinal : « 18. […] ces dispositions ne sauraient être regardées […] comme instaurant une obligation de vaccination » (décision n° 2022-835 DC du 21 janvier 2022), oubliant au passage la déclaration de M. Véran un mois plus tôt : « Le passe vaccinal est une forme déguisée d’obligation vaccinale »[5].

Mais pourquoi cette précaution additionnelle consistant à prévenir que, s’il s’était agi d’une vaccination obligatoire, le Conseil eût censuré la mesure ?

L’évidence

Parce que les vaccins étaient toujours en phase 3 d’essais cliniques. C’est pourquoi il était juridiquement très délicat de justifier une obligation vaccinale directe[6]. Le Conseil a donc pris ses précautions, en posant une limite au gouvernement[7].

Des vaccins toujours en phase 3 car c’est le principe même de l’AMM conditionnelle (autorisation de mise sur le marché) qu’obtinrent les laboratoires : l’AMM est octroyée en avance mais elle est conditionnée à la poursuite et à la bonne finalisation de la phase 3 des tests. Voici quelques références journalistiques « de l’arc républicain » (anticipons la labellisation des médias souhaitée par la macronie), publiées un mois avant la généralisation du passe sanitaire ; références qui auraient pu être complétées par le site de l’agence européenne du médicament et les sites des laboratoires eux-mêmes, qui indiquaient cela en toute transparence :

  • Le Monde du 8 juillet 2021 : « En affirmant de manière catégorique que la phase 3 des essais des vaccins déployés en France est « terminée », Olivier Véran se méprend. Contacté par Le Monde, le laboratoire Pfizer assure bien que son « essai de phase 3 se poursuit » »[8].
  • FranceInfo, le même jour : « Il est vrai que la phase 3 se poursuit pour ces vaccins. Pour Pfizer elle doit durer jusqu’en 2023, 2022 pour Moderna. […] Les analyses complémentaires […] permettront notamment de mieux cerner l’efficacité à long terme de ces produits […], l’efficacité sur des variants, la fréquence de survenue des effets indésirables » »[9].

Avant qu’un médicament ou un vaccin ne soit autorisé, il a été prouvé en phase 1 pendant environ un an qu’il était toléré par quelques dizaines de personnes saines (non malades) et en phase 2 pendant environ deux ans qu’il était efficace sur des centaines de personnes malades. Enfin, en phase 3, pendant environ 3 ans et sur plusieurs milliers de personnes (malades), on confirme l’efficacité à une échelle statistiquement significative et relativement à un autre traitement ou un placébo ; on mesure la fréquence des effets secondaires ; on évalue le rapport bénéfice/risque pour plusieurs catégories de malades ; etc. A l’issue de la phase 3, si les essais sont concluants, l’AMM est délivrée et la pharmacovigilance se met en place : le laboratoire et les autorités de santé suivent les remontées d’effets secondaires pour réagir si nécessaire.

Historiquement délivrée pour des médicaments concernant une partie restreinte de la population, atteinte de certains cancers ou maladies rares qui n’ont pas de traitement disponible, l’AMM conditionnelle permet de débuter la « commercialisation » (c’est bien le terme utilisé) alors que la phase 3 est toujours en cours. Ainsi, pour le vaccin Pfizer, l’essai de phase 3 était réalisé contre un placébo sur 44.000 participants pendant 3 ans, du 29 avril 2020 au 2 mai 2023, avec une AMM conditionnelle obtenue très rapidement, en décembre 2020. Rappel : le passe sanitaire fut mis en place en août 2021, soit plus d’un an et demi avant la fin prévue de l’essai.

Dans le cas d’une AMM conditionnelle, le laboratoire recueille à la fois les données de phase 3, qui continue sur les volontaires de l’essai, et les données remontant du terrain, dites « en vie réelle », au fur et à mesure des vaccinations dans l’ensemble de la population. C’est d’ailleurs par cette étude en vie réelle, sur les millions de personnes qui furent vaccinées, et non grâce aux essais de phase 3 des laboratoires, que l’on a pu déterminer l’efficacité des vaccins contre les formes graves (voir infra).

Les inconnues

Le problème n’est pas d’avoir utilisé un vaccin en phase 3, c’est de l’avoir utilisé à si grande échelle[10], aussi rapidement, et, pire ! avec si peu de données issues des essais cliniques.

L’absence de données fut particulièrement criante sur les raisons avancées par le gouvernement pour « vendre » le passe sanitaire aux Français :

  • D’une part, Pfizer était encore incapable de mesurer l’efficacité de son vaccin sur les formes sévères puisque, au stade où en était son essai, seulement 10 cas graves, dont 1 vacciné et 9 non-vaccinés, étaient constatés (source AFP[11]) ; avec une telle insignifiance statistique, impossible d’affirmer quoi que ce soit.
  • D’autre part, selon Janine Small, présidente des « marchés internationaux développés » pour Pfizer (entendre : les pays qui peuvent payer), auditionnée par le Parlement européen le 10 octobre 2022, Pfizer n’avait pas testé son vaccin contre la transmission[12]. Quelques mois avant cette audition, en mars 2022, M. Delfraissy avouait de toute façon que le vaccin ne protégeait que « modérément » contre l’infection et la transmission[13].

Peu importait que les données manquent. Le discours dominant était : « même si le vaccin réduit un peu les formes graves et un peu la transmission, c’est toujours ça de gagné ». Pire : « comme le vaccin n’est que partiellement efficace sur la transmission, il faut d’autant plus vacciner un maximum de personnes » ; ce qui revenait à dire que moins un vaccin est efficace plus il faut l’utiliser !

Mépris du concept de balance bénéfice/risque par type de population : plus l’on étend la vaccination à des populations qui ne risquent guère de développer une forme grave et qui, de plus, ont de fortes chances de transmettre quand même le virus, moins ces bénéfices (limités) justifient la prise de risque individuelle face aux effets secondaires. Effets secondaires à court terme dont certains seulement étaient connus ; effets secondaires de moyen-long termes dont tous étaient totalement inconnus.

« Incertitudes », « pari »… tels sont d’ailleurs les termes sans équivoque employés par le Comité consultatif national d’éthique (présidé à l’époque par M. Delfraissy lui-même !) dans son avis de décembre 2021, en réponse à la question « Proposer la vaccination contre la Covid-19 aux enfants de 5-11 ans est-il éthiquement acceptable ? »[14] :

  • « Le CCNE insiste sur le fait que cet avis est rendu dans l’urgence, alors que de nombreuses incertitudes persistent en ce qui concerne les effets à long terme du vaccin » (page 12).
  • « chaque parent sera placé face au choix de vacciner ou non son enfant et devra faire le pari [sic !] le plus raisonnable en situation d’une double incertitude : incertitude quant à la possibilité, aussi infime soit-elle, que son enfant puisse faire une forme sévère du Covid, incertitude quant aux possibles séquelles d’un Covid long (encore à l’étude, il ne fait pas l’objet à ce jour d’un consensus dans la communauté médicale), et par principe pas de certitude absolue concernant le vaccin » (page 10).

Vacciner autant de personnes en si peu de temps ne permet pas non plus une pharmacovigilance raisonnable : l’occurrence anormalement élevée de certains effets n’a pas le temps de remonter du terrain que déjà des millions de personnes ont été vaccinées. L’épisode du vaccin AstraZeneca fut révélateur de cette attitude d’apprentis-sorciers : injecté en priorité aux professionnels de santé de moins de 65 ans (et aux personnes âgées de 50 à 64 ans avec comorbidités), 17 millions de personnes avaient déjà été traitées dans l’UE et au Royaume-Uni lorsque l’Allemagne puis la France décidèrent de le retirer temporairement le 15 mars 2021, suspectant des thromboses provoquées par la vaccination[15]. Dès le 19 mars, la HAS émettait une nouvelle recommandation, demandant de limiter le vaccin AstraZeneca aux personnes de 55 ans et plus[16]. Cela voulait-il dire que la balance bénéfice/risque n’était finalement pas bonne pour les moins de 55 ans ? Les personnes de cette tranche d’âge qui déclenchèrent des thromboses furent les victimes de cette légèreté.

Le communiqué du laboratoire (déjà cité) témoigna de l’état d’esprit du moment : les cas de thromboses constatés alors dans la population vaccinée n’étaient pas supérieurs aux cas de thromboses observés naturellement dans la population générale en temps normal, donc pas d’inquiétude[17]. Cette rhétorique rejoint celle du Président de la République qui, le 3 août 2021, affirmait que l’on prenait plus de risque en conduisant qu’en se faisant vacciner[18]. Mais la personne victime d’une myocardite à cause d’un vaccin n’aurait sans doute jamais eu d’accident de voiture. Tout comme les personnes victimes d’une thrombose à cause d’AstraZeneca n’auraient sans doute jamais déclenché de thrombose en temps normal (et n’auraient sans doute jamais été hospitalisées à cause du covid).

Avoir raison statistiquement, ce n’est avoir raison ni moralement ni même médicalement. La médecine se retrouve dévoyée par cette désindividualisation poussée à l’extrême. L’individu, avec les particularités uniques de son corps et de sa physiologie, s’efface derrière la statistique globale. La massification de la vaccination, avec ses centres montés sous tentes et ses indicateurs de suivi, est à ce prix : les médecins s’effacent derrière les traceurs de courbes exponentielles (que l’on nomme épidémiologistes).

La banalisation du risque

Cette stratégie, qui n’avait rien de scientifique, puisque sans données il n’y a pas de science, marqua un tournant dans les politiques de santé publique et dans la banalisation des risques individuels dus aux médicaments : on fait désormais croire que l’on donne accès en toute prodigalité aux innovations pharmaceutiques comme on lance sur le marché le dernier smartphone.

Cette tendance commença dans le langage lui-même en parlant « du » vaccin alors qu’il en existait plusieurs, et de technologies très différentes : Pfizer et Moderna (ARNm), AstraZeneca et Janssen (virus désactivé). Emmanuel Macron est celui qui versa à l’extrême dans cette simplification. Dans une vidéo Instagram du 3 août 2021[19], il osa dire : « je vais être clair, le vaccin, d’abord, c’est français, c’est Louis Pasteur, ça fait un petit moment » ; comme si l’invention du vaccin contre la rage par Pasteur validait la sûreté de tous les vaccins produits après lui. Il mentit également sur la nouvelle technologie des vaccins Pfizer et Moderna, affirmant que l’on avait plus de 50 ans de recul sur celle-ci : « ensuite l’ARN messager, à nouveau, découverte française […], c’est de 1961 » ; alors qu’à cette époque, c’est la molécule d’ARNm produite par nos cellules que découvrirent les chercheurs, ce qui n’a strictement rien à voir avec la technologie des vaccins à ARNm (molécules fabriquées en laboratoire et entourées d’autres substances).

Olivier Véran participa lui aussi à cette course débridée aux nouveaux médicaments sans se soucier des risques. L’épisode du Molnupiravir fut révélateur :

  • Les Français en entendent parler lors d’une audition du ministre de la Santé au Sénat le 26 octobre 2021 : la molécule est « un game changer », elle sera disponible « dès que les traitements sortiront des chaînes de production ».
  • Le 18 novembre, la présidente de Merck France, qui, par la promotion directe à la télévision d’un médicament toujours en phase de test enfreignit tous les codes de déontologie du secteur pharmaceutique, passe sur LCI pour indiquer que l’étude clinique du laboratoire présente des résultats « tellement énormes » qu’on va le plus rapidement possible mettre cette molécule à la disposition des Français[20].
  • Le 25 novembre, Olivier Véran annonce au Français que le Molnupiravir réduit par deux le risque d’être hospitalisé : « La France sera le premier pays européen à en faire bénéficier ses citoyens »[21]. Bien que l’étude du laboratoire soit toujours en cours, le ministre n’emploie pas le conditionnel.
  • Il aurait dû, puisque le 10 décembre 2021, la HAS retoque la molécule. Que s’est-il passé ? Citons-là[22]: « en période 1, 28 événements (hospitalisation ou décès à J29) ont été observés sur 385 sujets (7,3 %) dans le bras [lire : le groupe] molnupiravir contre 53 sur 377 (14,0 %) dans le bras placebo », ce qui plaidait en faveur du médicament. Cependant, après le passage sur LCI de Merck France, l’essai de phase 3 a continué : « en période 2, 20 événements sur 324 (6,2 %) dans le bras molnupiravir contre 15 sur 322 (4,7 %) dans le bras placebo » ; dans cette seconde phase de l’essai, il y a donc eu plus d’hospitalisations et de décès chez ceux qui ont pris la molécule que chez ceux qui ont eu le placébo !

D’où l’importance d’attendre la fin des essais cliniques avant de vanter les mérites d’un médicament. S’il y a des protocoles, c’est bien pour limiter certains risques. Notons au passage l’épaisseur du trait sur lequel se décide une mise sur le marché : le Molnupiravir faillit être commercialisé en se basant sur 53 hospitalisations et décès avec placebo versus 28 avec la molécule. Est-ce statistiquement significatif ? Traitons de cette question sur un autre sujet.

Chiffres bâclés et courbes truquées

« On peut débattre de tout, sauf des chiffres ». Cette phrase fut diffusée par le gouvernement dans un spot publicitaire bien connu à l’époque. Gardons-là en tête pour ce qui suit.

Analysons d’abord le fameux chiffre de 90% d’efficacité des vaccins contre les formes graves, à la base de toute la stratégie gouvernementale. Ce chiffre est venu d’une étude française menée par Epi-phare[23] en octobre 2021, soit un an après le début de la vaccination et trois mois après la mise en place du passe sanitaire. Si l’on prend l’étude sur les 50-74 ans, celle-ci se vante d’avoir été réalisée sur plus de 15 millions de personnes (moitié de vaccinés, moitié de non-vaccinés), soit les trois quarts des 20 millions de personnes de cette tranche d’âge en France. Mais, bien évidemment, comme toujours, il faut aller voir les données exactes présentées en toute fin d’étude : le 90% est en réalité calculé sur 107 décès pour le groupe des non-vaccinés contre 26 décès de personnes vaccinées[24] ; ainsi, c’est sur 133 personnes seulement, soit 0,0009% de l’échantillon total mentionné en introduction, que fut déterminée l’efficacité sur les décès, puisque presque 100% des personnes suivies ne furent pas contaminées, ne furent pas hospitalisées ou furent hospitalisées mais survécurent[25]. Notons enfin que, sur la base de ces 107 + 26 décès, il est calculé un « HR brut » (« hazard ratio ») de 0,24 (26/107), qui eût donné une efficacité à 76% (= 1 – HR), mais que ce HR brut fut ajusté pour passer à 0,14 (selon un laconique « ajustement sur les variables d’appariement et sur les covariables », page 9 de l’étude), permettant ainsi de gagner +10% d’efficacité supplémentaire pour atteindre 86% ; résultat qui sera arrondi à 90% par le gouvernement.

Méthode bien hasardeuse de ce « hazard ratio » et bien maigre représentativité pour justifier la vaccination de toute la population. Pfizer avait été confronté au même problème (mentionné supra) : comme il y a peu de personnes qui meurent sur le total des personnes suivies par les études, difficile de tester les vaccins contre les formes graves.

Parlons maintenant d’une courbe célèbre de M. Guillaume Rozier, connu pour son « covid tracker ». En août 2021, le nombre de personnes vaccinées qui sont hospitalisées ou en soins critiques tourne autour de 20 à 30% des lits occupés. Mais ce nombre ne fait que grossir, si bien que vers novembre 2021, il y a autant voire plus de vaccinés que de non-vaccinés à l’hôpital (source : données DREES[26]). Pour les convaincus du tout vaccinal, c’est normal : sur toutes les personnes éligibles au vaccin (âgées de plus de 12 ans), il y a à ce moment-là 50 millions de vaccinés pour seulement 6 millions de non-vaccinés ; puisque le vaccin n’est pas 100% efficace, il est cohérent que les vaccinés occupent plus de lits. Problème : afficher des courbes d’hospitalisations similaires pour les deux groupes n’est pas de nature à inciter les gens à continuer à se faire vacciner[27]. Solution : tracer les hospitalisations non pas en absolu mais relativement au nombre total de personnes de chaque groupe, plus précisément pour 10 millions de personnes vaccinées d’un côté et 10 millions de non-vaccinées de l’autre (cf. graphique ci-dessous) ; ainsi, le nombre de vaccinés hospitalisés va être divisé par 5 (50 millions de vaccinés/10 millions) tandis que celui des non-vaccinés va être multiplié quasiment par 2 (6/10), puisqu’il n’y a que 6 millions de non-vaccinés alors qu’on veut rapporter ce chiffre à 10 millions ! Les indicateurs vont donc être distordus de manière différentielle d’un facteur 8 (50/6), faisant mécaniquement exploser la courbe des hospitalisations des non-vaccinés par rapport à celle des vaccinés.

 

En plus d’être une hérésie logique, cette méthode est un sophisme statistique : alors que les hospitalisations, les soins critiques et surtout les décès ne concernent qu’une partie des Français (personnes âgées ou avec comorbidités), on raisonne sur toute la population en incluant dans les ratios un nombre considérable de personnes qui n’auraient jamais été à l’hôpital, vaccinées ou non. Mais le résultat graphique va tellement dans le sens du gouvernement, qu’on ne peut pas ne pas l’exploiter (imprime-écran de l’outil VaxImpact du 28 novembre 2021) :

JEAN-MICHEL BASALGÈTE - Anti-manuel d’hygiène citoyenne pour la prochaine pandémie

Derrière le théâtre pseudo-scientifique

Si l’on devient autoritaire par manque d’autorité, on peut devenir totalitaire pour compenser son incompétence. L’insistance à voir dans les vaccins la seule et unique solution à la pandémie ne releva point d’une démarche scientifique, puisque les données, à l’époque, étaient majoritairement inconnues[28], mais d’une stratégie politique de fabrication de faux coupables, pour faire oublier la faillite continue de l’Etat dans la gestion de l’hôpital, pour tourner la page des gilets jaunes et pour tracer tout droit, en empêchant de débattre sur d’autres sujets, vers les présidentielles de 2022.

Car il y a une chose à laquelle aura excellé le macronisme : galvaniser son camp. Là où une gauche ou une droite extrême risque uniquement de se faire dépasser sur sa gauche, respectivement sur sa droite, le centrisme risque en permanence de se faire écarteler des deux côtés. C’est pourquoi, il est vital pour lui de cliver sans cesse afin de maintenir sa cohérence interne. Pour cela, il faut des thématiques simples, encore plus grossières que celles du clivage gauche-droite : nous sommes les Lumières, les autres l’obscurantisme ; nous sommes pour la science, les autres sont antivax ; nous sommes les seuls européens, les autres sont pro-Poutine ; etc. Par ces polarisations assumées, le centre n’hésite pas à verser ainsi dans la radicalité et l’extrémisme, tout en se parant des atours de la notabilité et de la modération.

Le problème est que cette radicalité n’a aucun frein, comme le prouva cette crise du covid : Premier ministre et gouvernement passe-plat de la parole présidentielle, députés godillots votant en bloc à toutes les volontés élyséennes, membres du Conseil constitutionnel tétanisés, Défenseur des droits inutile, CNIL impuissante… et, surtout, médias ne jouant plus leur rôle de contre-pouvoir :

  • Pour FranceInfo, M. Julien Pain, présentateur du « Vrai ou faux », le 12 septembre 2022 : « c’était une façon […] de prendre les gens pour des cons. C’est-à-dire qu’en gros le gouvernement nous disait les gens ne sont pas capables d’accepter cette incertitude parce qu’ils vont paniquer, […] donc […] même si on n’est pas sûr, on est obligé de leur dire des choses pour les rassurer. Et l’impression que les Français doivent absolument être rassurés avec des choses certaines et qu’ils sont trop bêtes pour comprendre qu’on ne sait pas tout, je pense que c’est ça qu’il ne faut pas reproduire comme erreur […] »[29].
  • Pour BFM TV, Mme Céline Pigalle, directrice de la rédaction, le 25 janvier 2022 (dans un Français plus qu’approximatif) : « Dans un moment aussi où on vous dit qu’on est en guerre, et où toute la notion de cohésion générale de la société, vous êtes rappelé au fait qu’il ne faut pas non plus trop troubler les gens, et finalement, […] pas trop aller à rebours de la parole officielle, puisque ce serait fragiliser un consensus social […] »[30].

Deux grandes chaînes de télévision avouent ainsi avoir volontairement passé sous silence les incertitudes de l’époque. Ajoutons qu’en allant dans le sens de la « parole officielle », Mme Pigalle ne créa-t-elle pas elle-même le « consensus social » qu’elle souhaitait ne pas « fragiliser » ? Et en avouant avoir menti, M. Pain ne fabriqua-t-il pas lui-même les soi-disant complotistes qu’il se fit fort de combattre ensuite ?

Lors de la prochaine pandémie, au moment où nous aurons besoin de nouveaux vaccins contre une nouvelle maladie, il est fort probable que ceux-ci seront, encore une fois, toujours en phase 3 d’essais cliniques ; faudra-t-il alors réitérer la stratégie du tout vaccinal ? Faudra-t-il mentir encore une fois aux Français ou les prendre pour des adultes ?

[1] Emmanuel Macron : « Le passe sanitaire ne sera jamais un droit d’accès qui différencie les Français. Il ne saurait être obligatoire pour accéder aux lieux de la vie de tous les jours comme les restaurants, théâtres et cinémas, ou pour aller chez des amis » – Le Parisien du 29 avril 2021, https://www.leparisien.fr/politique/etapes-du-deconfinement-vaccins-pass-sanitaire-linterview-demmanuel-macron-29-04-2021-GIV6GRBP4VF3TGBLBKKRAZEGMA.php
Généralisation du passe sanitaire aux restaurants, trains, avions, etc. par la loi n° 2021-1040 du 5 août 2021 relative à la gestion de la crise sanitaire.
[2] Conférence de Jean-François Delfraissy à Sciences Po Lille le 15 mars 2022. Vidéo disponible à l’époque sur le compte Facebook de Sciences Po Lille, mais retirée depuis (l’auteur en tient une copie à disposition). Extrait vers 1h 7min de la vidéo : « Dans la balance bénéfice-risque, au niveau individuel, en particulier chez les personnes les plus âgées, les plus fragiles, ayant un déficit immunitaire, oui, je vous dis ce soir, je suis très à l’aise, pour vous dire que la balance bénéfice-risque, elle reste en faveur d’un vaccin. Ça c’est un premier point. Par contre, là où vous pouvez m’argumenter [sic], c’est en population plus générale. C’est une vraie question, que je n’ai pas totalement résolue dans ma tête ».
[3] Il sera malheureusement difficile, ce moment venu, de demander des comptes : M. Fabius, par exemple, aura 100 ans.
[4] Considération également présente dans l’avis du Conseil d’Etat du 20 juillet 2021 : « 13. Le Conseil d’Etat souligne ainsi que l’application du passe sanitaire […] doit être justifiée par l’intérêt spécifique de la mesure pour limiter la propagation de l’épidémie, […] et non par un objectif qui consisterait à inciter les personnes concernées à se faire vacciner ».
[5] Olivier Véran le 18 décembre 2021, vidéo pour Brut reprise par TF1 : https://www.tf1info.fr/sante/cinquieme-vague-de-covid-19-le-pass-vaccinal-contre-le-coronavirus-est-une-forme-deguisee-d-obligation-vaccinale-reconnait-olivier-veran-le-ministre-de-la-sante-2204971.html
[6] Même si l’on trouvera toujours quelques juristes capables de la défendre au prix de quelques contorsions interprétatives. Notons qu’une cinquantaine de sénateurs du groupe socialiste, écologiste et républicain tenta sans succès de rendre la vaccination obligatoire par une proposition de loi déposée en août 2021 (dossier : https://www.senat.fr/dossier-legislatif/ppl20-811.html). La justification : la vaccination universelle obligatoire est un « outil puissant de réduction des inégalités sociales et territoriales » ; comme si la plupart des personnes non vaccinées l’étaient du fait qu’elles n’avaient pas accès au vaccin. Le contre-argumentaire à cette proposition de loi est parfaitement exposé dans cet amendement : https://www.senat.fr/amendements/2020-2021/811/Amdt_1.html
[7] Bien évidemment, en censurant une obligation vaccinale, les sages n’auraient pas affirmé nettement qu’il est anticonstitutionnel d’imposer un vaccin toujours en phase de test, créant ainsi un précédent trop engageant. Ils n’aiment pas se lier les mains pour l’avenir. Ils se seraient réfugiés derrière l’argument de proportionnalité, façonnable à leur guise : dans les circonstances du covid, le virus touchant essentiellement les personnes fragiles, il eût été disproportionné d’imposer directement le vaccin à toute la population.
[8] https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2021/07/08/covid-19-les-essais-de-phase-3-des-vaccins-sont-ils-termines-depuis-des-mois-comme-l-affirme-olivier-veran_6087580_4355770.html
[9] https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/le-vrai-du-faux/covid-19-les-vaccins-sont-ils-toujours-en-phase-d-etude-et-leurs-fabricants-degages-de-toute-responsabilite-comme-l-affirme-nicolas-dupont-aignan_4674915.html. Article surprenant puisqu’il donne tort dès le début à Nicolas Dupont-Aignan tout en allant ensuite dans son sens. Notons également qu’il est fait mention d’un suivi uniquement de la fréquence des effets indésirables, comme si les effets possibles étaient tous connus à ce moment-là.
[10] Y compris sur des femmes enceintes et sur des mineurs.
[11] Source AFP, 5 mai 2021 : https://factuel.afp.com/les-vaccins-sont-bien-efficaces-contre-les-formes-graves-du-covid
[12] Question posée à 15h 22min 50sec de la vidéo et réponse à 15h 31min 45sec (sélectionner la piste en anglais pour plus de clarté) : https://multimedia.europarl.europa.eu/fr/webstreaming/covi-committee-meeting_20221010-1430-COMMITTEE-COVI
[13] Vidéo mentionnée en début d’article, en note n°2. Notons la saveur particulière de ce « modérément » de M. Delfraissy, comparé au « fortement » employé par le Conseil constitutionnel en août 2021 pour justifier la caution qu’il apportait au gouvernement : « 38. […] le législateur a estimé que, en l’état des connaissances scientifiques dont il disposait, les risques de circulation du virus de la covid-19 sont fortement (sic) réduits entre des personnes vaccinées […] ».
[14] https://www.ccne-ethique.fr/fr/reponse-au-ministere-des-solidarites-et-de-la-sante-sur-les-enjeux-ethiques-de-la-vaccination-des
[15] Population initialement concernée par le vaccin AstraZeneca : recommandation de la HAS en février 2021 https://sante.gouv.fr/archives/archives-presse/archives-communiques-de-presse/article/vaccin-anti-covid-premiere-livraison-de-doses-du-vaccin-astrazeneca-ce-samedi-6
Nombre de personnes vaccinées au moment du retrait : communiqué d’AstraZeneca du 14 mars 2021 https://www.astrazeneca.com/media-centre/press-releases/2021/update-on-the-safety-of-covid-19-vaccine-astrazeneca.html#
Suspicion de thromboses : Euronews https://fr.euronews.com/2021/03/15/l-allemagne-suspend-la-vaccination-avec-astrazeneca-ministere
[16] https://www.has-sante.fr/jcms/p_3260361/fr/avis-n-2021-0027/ac/seesp-du-8-avril-2021-du-college-de-la-haute-autorite-de-sante-concernant-le-type-de-vaccin-a-utiliser-pour-la-seconde-dose-chez-les-personnes-de-moins-de-55-ans-ayant-recu-une-premiere-dose-du-vaccin-astrazeneca-nouvellement-appele-vaxzevria-contre-la-covid-19
[17] L’ANSM contredit AstraZeneca un mois plus tard, le 16 avril 2021 : « Bien que de tels effets indésirables soient très rares, leur fréquence dépasse ce que l’on pourrait attendre dans la population générale. »
https://ansm.sante.fr/informations-de-securite/vaxzevria-covid-19-vaccine-astrazeneca-lien-entre-le-vaccin-et-la-survenue-de-thromboses-en-association-avec-une-thrombocytopenie
[18] https://www.instagram.com/emmanuelmacron/reel/CSHZzY-DJc4/?hl=fr
[19] https://www.instagram.com/emmanuelmacron/reel/CSGiYARDXzE/?hl=fr
[20] A 5 min 30 sec de la vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=e-UmiRY2HNU. Notons au passage cette précaution sibylline : « Après, je ne peux pas vous donner un pourcentage de risque parce que les études sont extrêmement rassurantes » ; rationalité digne d’une décision du Conseil constitutionnel : Merck France ne peut pas donner de chiffre sur les effets secondaires « parce que » les études sont rassurantes. Comprendra qui pourra.
[21] https://www.youtube.com/watch?v=FYbmmD6-SJg
[22] https://www.has-sante.fr/jcms/p_3304143/fr/lagevrio-molnupiravir
[23] Epi-Phare, une association de la Cnam et de l’ANSM : https://www.epi-phare.fr/rapports-detudes-et-publications/impact-vaccination-covid-octobre-2021/
[24] p. 26 de l’étude, dans le suivi du 14e jour après la 2e dose.
[25] Sans savoir si ces personnes hospitalisées furent traitées en soins critiques ou non, paramètre qui est pourtant disponible dans les données de la DREES.
[26] Données DREES : https://data.drees.solidarites-sante.gouv.fr/explore/dataset/covid-19-resultats-issus-des-appariements-entre-si-vic-si-dep-et-vac-si/export/?disjunctive.vac_statut. Analyse de l’auteur disponible sur demande.
[27] Au-delà même du fait que l’attaque morale envers les non-vaccinés, qui, désormais, occupent moins de lits que les vaccinés, perd de sa portée.
[28] Sans même rappeler qu’aucun vaccin n’a jamais été suffisamment efficace pour éviter les morts d’un virus à ARN, comme la grippe, puisqu’un tel virus, du fait de l’instabilité de la molécule d’ARN, mute sans cesse.
[29] Au REC de Toulouse (les Rencontres de l’Esprit Critique), à 32 min 15 sec de la vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=d_tONJ4pN0o
[30] Au cours d’une journée de discussion intitulée « Raconter la science en temps de crise », organisée notamment par l’AJSPI (Association des Journalistes Scientifiques de la Presse d’Information), à environ 1 h 39 min de la vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=OvOUjkXFphM&t=5950s

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