À l’heure où le discours sur la France oscille trop souvent entre la repentance et le déclin, deux films viennent rappeler une autre mémoire nationale. La Bataille de Gaulle, de Antonin Baudry, et Les Héros du Louvre, d’Élie Chouraqui, racontent que la France a surtout une histoire de grandeur, de courage et de fidélité. Et touchent quelque chose de profond : le besoin de croire à des destins et à une certaine idée du bien commun. Ce retour aux heures héroïques n’a rien d’une fuite dans le passé. Il dit peut-être ce que notre époque attend de nouveau de ceux qui prétendent la conduire. Ces deux films font du bien.

Voilà une bonne nouvelle qui mérite qu’on s’y arrête : le cinéma français sait encore raconter de très belles histoires. Et surtout, le public est là pour les regarder, c’est la seule critique qui vaille. Deux films récents en donnent une illustration particulièrement intéressante : La Bataille de Gaulle, en deux épisodes, et Les Héros du Louvre.

Deux cinéaste, Baudry et Chouraqui : deux histoires, deux univers, deux manières de filmer la guerre, la défaite, la Résistance et le courage. Mais au fond, une même question : qu’est-ce qu’un homme de bien lorsque l’Histoire lui demande de choisir ? D’un côté, il y a les guerriers magnifiques. De Gaulle, Leclerc et ceux qui, dans la débâcle de 1940, refusent de croire que la France est vaincue et qui, jamais, ne se résignent. Ceux-là voient plus loin que les circonstances immédiates et, au milieu du désastre, continuent de croire en la France. Leur force vient d’abord d’une conviction : la France ne se résume pas à la situation dans laquelle elle se trouve à un moment donné. Elle est aussi une idée, une histoire, une promesse, un état d’âme.

De l’autre, il y a des types ordinaires qui deviennent extraordinaires. Ceux de Les Héros du Louvre ne sont pas des chefs de guerre, mais ont tout simplement fait ce qu’ils pensaient devoir faire. Babi Maklouf Benhamou, grand-père d’Elie Chouraqui est de ceux-là : ni général ni homme d’État, mais gardien de nuit au Louvre. C’est quelque chose, gardien du Louvre ! Gardien de la civilisation, de l’art et de la beauté…

Deux films, donc. Et deux façons de résister, deux façons de sauver l’honneur, deux façons d’être des hommes de bien, de garder l’échine droite et de ne pas baisser la tête sous les bras levés. C’est précisément ce qui les rend si précieux. Ils ne racontent pas la même chose, mais ils parlent, chacun à leur manière, d’une même exigence morale. L’héroïsme n’est pas réservé aux grands hommes. Il peut prendre la forme d’une décision extraordinaire, comme chez de Gaulle ou Leclerc, mais aussi celle d’un geste discret accompli par quelqu’un dont personne ne connaîtra jamais le nom, et c’est bien dommage. Réparez cette injustice en retenant celui-là : Babi Maklouf Benhamou.

Du grand cinéma français, donc. Il raconte l’histoire, donne chair à des personnages et fait revivre une époque sans avoir besoin de la transformer en leçon de morale. Et surtout, du cinéma qui semble rencontrer son public. Cette fréquentation des salles, notamment par un public jeune, dit quelque chose qu’on ferait bien d’entendre. Cela dit que le passé héroïque de la France fait encore rêver et qu’il peut être une source de vraie fierté. Mieux encore : ce passé peut-être une boussole pour l’avenir. Cela dit que la jeunesse n’a pas nécessairement envie qu’on lui présente toujours l’histoire de son pays comme une interminable suite de fautes, de hontes et de repentances. Elle peut aussi avoir envie d’entendre parler de courage, de sacrifice, de grandeur et de fidélité. La France est belle parce qu’il y a eu des hommes comme de Gaulle et Leclerc, Moulin et Koenig. Elle est belle parce qu’il y a eu Manouchian et Babi Benhamou, tous ces hommes et toutes ces femmes qui, à leur échelle, ont refusé de se coucher devant l’inacceptable. Le héros de Chouraqui appartient à cette France-là : celle des gens ordinaires capables, dans des circonstances extraordinaires, de devenir meilleurs qu’eux-mêmes. C’est bien de s’en souvenir, car un pays ne devient pas plus lucide ou plus ou intelligent en oubliant ses grandeurs ou ses compromissions. Il devient simplement plus pauvre.

Il serait pourtant trop simple, trop court, de voir dans ces succès une simple nostalgie. Il y a quelque chose de beaucoup plus actuel. Car en regardant ces hommes, on se demande inévitablement où sont les hommes de cette trempe aujourd’hui. Des hommes davantage liés à la grandeur de la France, à la République, à ses idéaux, au bien commun qu’à la réussite de leur carrière ou à leurs ambitions personnelles. Qui n’éprouvent pas le besoin de rouler des épaules, de se mettre en scène, de commenter chaque événement et de s’exhiber sur les réseaux sociaux pour donner l’impression d’exister. Les hommes que nous montrent ces films agissent, construisent, prennent des risques. Assument. Des personnalités qui n’ont pas besoin de proclamer leur grandeur parce qu’elle se voit dans chacun de leurs actes et qui savent que l’autorité n’est pas l’arrogance et que la grandeur n’est pas la vanité.

Ces films dépassent donc largement la simple reconstitution historique et nous parlent de nous, aujourd’hui. Et peut-être même de notre avenir : une nation ne vit pas seulement de la mémoire de ses grands hommes. Elle vit de sa capacité à en faire naître de nouveaux. Elle ne peut pas éternellement regarder derrière elle en répétant les noms de ceux qui l’ont sauvée. Elle doit aussi se demander quels hommes elle veut faire émerger pour sauvegarder et perpétuer ce qui fait la grandeur de la France : ses idéaux républicains. Et donc si ces films rencontrent leur public, si des jeunes vont les voir, s’ils sortent de la salle avec quelque chose en tête et peut-être quelque chose au cœur, alors il faut s’en féliciter : ce n’est sûrement pas un retour en arrière, c’est peut-être une recherche de repères. Dans cette époque saturée de communication, d’images, de postures et de déclarations, le spectacle d’hommes qui préfèrent l’action aux mots vains et creux rappelle en effet qu’une vie peut être consacrée à quelque chose de plus grand que soi. Qu’il existe des moments où l’on doit choisir. Et que l’honneur n’est pas une notion poussiéreuse lorsqu’il signifie simplement : faire ce que l’on estime devoir faire face à la barbarie, même lorsque cela coûte.

La véritable question est qu’allons-nous faire de cet héritage ? Le plus bel hommage que l’on puisse rendre aux hommes d’hier n’est pas de les admirer éternellement, mais de se montrer, à notre tour, à la hauteur. On aimerait alors croire que le passé héroïque d’un pays n’est jamais complètement passé mais qu’il reste, dans les consciences, comme une réserve de possibles.

C’est pourquoi il faut raconter ces histoires au cinéma. Pour que de Gaulle reste plus qu’un nom, pour que Leclerc reste plus qu’une statue et pour que Babi reste plus qu’un personnage de cinéma. Mais des exemples à suivre

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