Après la publication du classement PISA, le professeur Éric Anceau en appelle à une révolution de l’École républicaine.

La publication, lundi 7 septembre, des résultats de PISA (le programme international de l’OCDE pour le suivi des acquis des élèves) a montré la chute vertigineuse, mais malheureusement prévisible, de la France et de ses élèves dans le classement. Notre pays figure désormais au 27e rang sur les 85 pays évalués, ce qui le place au niveau de la Slovénie, du Portugal et de la Hongrie, loin derrière la Turquie, l’Irlande et la Pologne et, a fortiori, des pays asiatiques qui se partagent les premières places, mais aussi du Royaume-Uni qui a su se redresser, en une décennie, alors que dans le même temps la France dévissait totalement. En 2000, lors du premier classement PISA, elle tutoyait la dixième place avec, il est vrai, deux fois moins de pays évalués et pourtant, à l’époque, le système scolaire français n’était déjà plus envié et copié comme il avait pu l’être au milieu du XXe siècle.

Ce drame, car drame il y a, s’inscrit en fait dans une crise de longue durée, profonde et systémique de l’École de la République. Les causes en sont multiples et de tous ordres et il serait malhonnête d’en distinguer une plutôt qu’une autre. J’aurais d’ailleurs ici autant de mauvais points à distribuer à nos gouvernements de gauche, de droite et du centre qui se sont partagés le pouvoir au cours du dernier demi-siècle. Par démagogie, par manque de courage, par absence de clairvoyance, par incapacité à tenir les deux bouts de la réflexion politique – d’une part l’aptitude à penser les problèmes dans leur globalité et d’autre part le recours systématique et sans idéologie au pragmatisme -, ils ont laissé inexorablement se déconstruire l’École de la République qui était loin d’être parfaite et maintenait indéniablement de fortes inégalités sociales, mais qui formait beaucoup mieux notre jeunesse qu’elle ne le fait aujourd’hui. Tous ces politiques sont coresponsables de la situation actuelle et, lorsque je dis que celle-ci est dramatique, je pèse mes mots.

La crise de l’École de la République est en effet la mère des crises car elle concerne notre jeunesse, touche les fondements de notre cohésion sociale et nationale et menace notre devenir de pays libre, démocratique et prospère. Sait-on par exemple que 25 points PISA qui s’envolent équivalent à la perte de croissance annuelle de 0,5 point de PIB par habitant ? Et la France a perdu depuis le dernier classement PISA 18 points en compréhension de l’écrit, 16 en mathématiques et 4 en sciences !

Le navire Éducation nationale est énorme et pour lui faire changer de cap, le capitaine doit anticiper sa manœuvre, celle-ci est difficile et la nouvelle route à emprunter est à la fois parsemée de récifs et fort longue avant d’espérer atteindre la Terre promise. Le Royaume-Uni a entamé ce voyage avec courage. Il faut l’en féliciter et espérer le voir persévérer. Mais pas plus lui-même qu’au préalable Singapour, la Suisse ou la Finlande ne doivent nous servir de modèles absolus. Ce qui se fait à l’étranger n’est jamais transposable à l’identique car chaque pays possède sa propre histoire éducative, sa culture spécifique et son contexte particulier. La solution ne peut venir de la transplantation d’un autre modèle mais de la réforme du nôtre, en l’occurrence désormais d’une vraie révolution.

La chute de notre natalité devrait réduire le nombre d’élèves d’1,7 million en dix ans. De ce problème démographique sachons au moins profiter pour réformer radicalement notre système éducatif grâce aux marges de manœuvre qu’elle dégagera. Espérons aussi que nos dirigeants politiques fassent enfin preuve de bon sens et de courage. Comme le disait notre grand homme d’État, Waldeck-Rousseau, dans son discours de Lyon, le 3 février 1895 : « gouverner, c’est vouloir » !

En 2017 comme en 2022, les Français ont été privés d’une véritable campagne présidentielle en général et d’un grand débat sur cet enjeu crucial de l’éducation en particulier, en raison de l’affaire Fillon d’une part et des débuts de la guerre en Ukraine de l’autre. Souhaitons que ce grand débat ait enfin lieu en 2027.

Fort d’une expérience dans l’enseignement secondaire et supérieur de plus de trente-cinq ans, de nombreux travaux d’expertise et de discussions régulières et nourries avec les acteurs et les actrices de terrain, je propose ici 50 mesures pragmatiques qui rompent radicalement avec les idéologies d’un autre temps, les facilités de notre époque et les prétendues fatalités. Elles sont conçues pour faire système et permettre la révolution dont notre École a tant besoin.

Un grand ministère mieux administré, plus efficace et plus humain

  1. Créer un ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche car les trois niveaux d’enseignement que sont le primaire, le secondaire et le supérieur font système et doivent donc être pensés et dirigés conjointement
  2. Procéder à une reprise en main par le ministre de son administration en réduisant, en particulier, le poids des directions, à commencer par la DGESCO
  3. Supprimer la plupart des conseils et des comités contreproductifs dont le Conseil d’évaluation de l’école
  4. Conserver la prise de décision et la dernière instance à l’échelon national, garanties indispensables de l’égalité républicaine, mais appliquer pour le reste le principe de subsidiarité
  5. En finir avec l’administration pléthorique en rationalisant les services et en réduisant les couches du millefeuille
  6. Rapprocher les personnels de terrain du sommet de leur hiérarchie
  7. Mettre fin à l’inflation normative et à la paperasse chronophage
  8. Procéder à une révision générale des commandes publiques, source majeure de gabegie
  9. Pratiquer une politique de vérité et en finir avec le « pas de vague »

Un corps enseignant mieux formé, mieux considéré et mieux rémunéré

  1. Réformer les concours de recrutement en redonnant toute leur part aux contenus disciplinaires, gage de la qualité du corps enseignant
  2. Remplacer les actuels Instituts nationaux supérieurs du professorat et de l’éducation par des Instituts de préparation aux enseignements rémunérant les élèves enseignants
  3. Réformer les règles d’affectation des néo-titulaires
  4. Faciliter l’accès au logement des enseignants débutants
  5. Augmenter significativement la rémunération du corps enseignant
  6. Développer son avancement au mérite
  7. Créer des assistants d’éducation pour seconder les enseignants
  8. Ouvrir des écoles académiques de formation continue pour les personnels de l’éducation

Un préalable indispensable : le retour de l’autorité et du respect

  1. Rétablir pleinement l’autorité du maître sur sa classe et vis-à-vis des parents d’élèves
  2. Appliquer une tolérance zéro face aux incivilités
  3. Développer un rituel d’entrée et de sortie de classe dans le primaire et au collège
  4. Réinstaurer des notes de bonne conduite dans le primaire et au collège
  5. Instaurer une tenue scolaire en primaire et au collège
  6. Augmenter la présence des surveillants
  7. Créer des centres éducatifs fermés pour les jeunes très violents
  8. Renforcer la responsabilisation des parents en leur ouvrant par exemple des formations pour leur expliquer leur rôle
  9. Faire mieux respecter par les personnels leurs devoirs de neutralité et de réserve

Les grandes priorités éducatives

  1. Replacer les savoirs au centre du système éducatif
  2. Porter l’accent sur le primaire et sur les fondamentaux qui constituent le socle indispensable
  3. Mettre fin à l’approche par compétences
  4. Remplacer le collège unique par le collège modulaire
  5. Revenir à l’apprentissage par cœur et aux devoirs
  6. Rétablir les grandes filières au lycée
  7. Relever le niveau général d’exigence et établir une politique de vérité aux examens
  8. Réinstaurer là où ils ont été supprimés les systèmes de notation, les distinctions scolaires et les remises de prix
  9. Développer davantage la réflexion, l’usage de la raison, l’éducation à la laïcité et à la citoyenneté dans le secondaire
  10. Exclure des écoles, des collèges et des lycées les associations qui se livrent à des activités militantes
  11. Interdire les réseaux sociaux avant 14 ans et les limiter de 14 à 16 ans comme cela se fait dans certains pays
  12. Former les élèves à l’usage critique de l’Intelligence artificielle
  13. Doter les universités de moyens supplémentaires
  14. Doubler le budget de la recherche

Un système éducatif qui ne laisse personne au bord de la route

  1. Réduire les effectifs par classe dans les collèges
  2. Multiplier les internats d’excellence pour les élèves en situation précaire
  3. Développer les parcours différenciés et les passerelles tout au long de la scolarité
  4. Revaloriser l’enseignement technique et professionnel en le dotant de nouveaux moyens
  5. Lutter contre la massification en BTS et réduire les filières sans débouché
  6. Renforcer l’équité territoriale en particulier en faveur de la ruralité notoirement sous-dotée
  7. Rompre avec l’idéologie de l’inclusivité qui donne de mauvais résultats et entraîne du mal être et créer des institutions spécialisées dotées de vrais moyens
  8. Réformer le mode d’accès à l’enseignement supérieur
  9. Faire de la lutte contre la précarité étudiante une priorité
  10. Lancer un grand plan national de santé mentale

Éric Anceau

Éric Anceau est professeur d’histoire contemporaine à l’université de Lorraine où il enseigne l’histoire politique et sociale de la France et de l’Europe contemporaine. Ses recherches portent principalement sur l’histoire de l’État, des pouvoirs, de l’expertise appliquée au politique et des rapports entre les élites et le peuple et de la laïcité. Directeur de collection chez Tallandier, co-directeur d’HES, membre du comité de rédaction de plusieurs autres revues scientifiques et de plusieurs conseils et comités scientifiques dont le Comité d’histoire du Conseil d’État et de la Juridiction administrative, il a publié une quarantaine d’ouvrages dont plusieurs ont été couronnés par des prix. Parmi ses publications les plus récentes, on citera Les Élites françaises des Lumières au grand confinement (Passés Composés, 2020 et Alpha 2022), Laïcité, un principe. De l’Antiquité au temps présent (Passés Composés, 2022 et Alpha 2024), Histoire mondiale des impôts de l’Antiquité à nos jours (Passés Composés, 2023), Histoire de la nation française du mythe des origines à nos jours (Tallandier), Gambetta, fondateur de la République (PUF) et Nouvelle Histoire de France, collectif de 100 autrices et auteurs (Passés Composés).

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