Stéphanie Roza, philosophe et spécialiste des Lumières et de leur héritage depuis la Révolution française, et Amirpapasha Tavakkoli, politiste et spécialiste de la réception des Lumières dans le monde persanophone, viennent de publier aux PUF un important ouvrage à quatre mains intitulé Lumières et Anti-Lumières en Iran. Stéphanie Roza revient pour la NRP dans un entretien avec Olivier Dard sur ses principales conclusions et enseignements pour comprendre la situation présente.
Le premier mot que vous employez pour introduire votre livre est celui d’histoire. Une histoire qui se télescope avec notre présent. Comment vous est venue l’idée de mettre en chantier ce livre achevé en janvier 2026 alors que la révolte grondait en Iran ?
L’idée a commencé à germer après le 7 octobre 2023. D’abord stupéfaits par ce qui venait d’advenir, nous avons bientôt appris par la presse l’implication de la République islamique d’Iran, par le biais des Gardiens de la Révolution, dans la préparation du méga-pogrom perpétré par les milices du Hamas. Cette implication laissait entrevoir un pan de la politique extérieure des mollahs et de leurs ambitions à l’échelle internationale : nous avons voulu comprendre les ressorts de cette politique, ses raisons et ses enjeux.
Par ailleurs, je suis spécialiste de l’héritage des Lumières dans le monde contemporain. En nous intéressant au XXᵉ siècle iranien, nous avons vite découvert que l’Iran était un des premiers pays du Moyen-Orient à avoir connu l’influence des idées de 1789 à partir de la fin du XIXᵉ siècle, au point de connaître une Révolution constitutionnelle en 1906, la première du genre dans la région. Comment l’Iran était-il passé de cette position pionnière, au début du siècle, à celle de premier pays au monde à connaître l’avènement d’une théocratie islamiste en 1979 ? Comment était-on passé des Lumières aux anti-Lumières en Iran ? C’est pour comprendre ce paradoxe que nous avons souhaité écrire ce livre.
Selon vous, l’histoire de l’Iran contemporain se décline autour de trois grandes séquences : 1906-1941, 1941-1979 et la troisième qui s’ouvre avec la « révolution de 1979 » et l’avènement du régime des mollahs Si la dernière est la mieux identifiée, pourriez-vous présenter les deux précédentes pour remettre cette dernière en perspective ?
La séquence 1906-1941 est celle d’une première tentative de modernisation de l’Iran. La Révolution constitutionnelle de 1906 débouche en particulier sur la promulgation d’un Code civil partiellement inspiré de celui de Napoléon Iᵉʳ. Mais ce Code civil n’émancipe que partiellement les Iraniens : d’abord parce que le clergé, au début favorable à la Révolution pour tempérer l’autocratie monarchique et mettre fin à la mainmise étrangère sur les ressources naturelles de l’Iran, se retourne rapidement contre les projets de l’aile libérale de la Révolution. Il défend la suprématie de la religion musulmane, s’oppose à l’émancipation féminine, à celle des minorités religieuses, avec un certain succès. Par la suite, l’héritage révolutionnaire – ou ce qu’il en reste – est à nouveau contesté, cette fois-ci par la monarchie. Le nouveau shah, Reza Pahlavi, impose peu à peu dans les années 20 un régime autoritaire, tout en s’employant à moderniser l’Iran sur le terrain de ses infrastructures économiques, de l’alphabétisation des populations, en s’en prenant aux prérogatives étendues du clergé chiite, etc.
La deuxième période correspond au règne du second Pahlavi. Elle est marquée par deux crises majeures : d’abord, l’échec, en 1951, de la tentative du premier ministre Mossadegh de mettre l’Iran sur la voie d’une modernisation indépendante, en nationalisant l’industrie pétrolière, jusqu’ici sous contrôle britannique. L’aventure se termine par un coup d’État contre Mossadegh orchestré par la CIA. Pour toute une génération d’Iraniens et notamment d’intellectuels, c’est la preuve que l’Iran doit se détourner de l’influence occidentale sur tous les terrains : non seulement économique, mais également politique et culturel, en rejetant les acquis de la modernité.
La deuxième crise de la période survient en 1963 avec le projet royal de « révolution blanche » : réforme agraire, droit de vote des femmes, campagne d’alphabétisation. Cette fois, c’est le clergé khomeyniste qui s’insurge violemment contre un projet qu’il estime téléguidé par les Juifs pour détruire l’identité iranienne. À l’issue de la confrontation avec le pouvoir, Khomeyni est expulsé de son pays.
Les années 1970 sont celles de l’agonie de la monarchie des Pahlavi et débouchent sur la Révolution de 1979. À cette date commence l’ère de la République islamique que nous caractérisons comme un régime à tendance totalitaire. Dans l’ouvrage, nous décrivons la structure politique, économique et idéologique de ce régime qui semble avoir, bien involontairement, définitivement détourné la majorité des Iraniens de la religion.
À vous lire, on mesure toute l’importance que vous donnez à des concepts réputés d’abord renvoyer au monde européen ou occidental : citons (et la liste n’est pas limitative) la modernité, les Lumières, le constitutionnalisme, ou encore la « révolution conservatrice » communément associée à l’Allemagne de Weimar. En quoi le recours à ces concepts est-il opératoire pour comprendre l’Iran contemporain ?
Comme il a été dit plus haut, l’Iran connaît l’arrivée des idées modernes à la fin du XIXᵉ siècle : elles bouleversent les équilibres traditionnels au point de provoquer une révolution. Désormais, chacun se positionne pour ou contre ces idées : les libéraux, la gauche naissante, mais également le shah et bien sûr le clergé. On assiste alors en Iran aux premières escarmouches d’un long affrontement entre les héritiers iraniens des Lumières européennes et leurs adversaires antilluministes qui, comme nous essayons de le montrer, ne puisent pas seulement dans le répertoire traditionnel de l’islam pour répondre à ces derniers, mais vont directement chercher dans la tradition antimoderne européenne de quoi alimenter leur propre rejet. C’est ainsi que les intellectuels iraniens des années 60 et 70 comme Fardid, Al-e Ahmad ou Shariati rejettent « l’occidentalité » de leurs compatriotes… en allant chercher chez Heidegger ou Ernst Jünger des arguments pour critiquer l’Occident. C’est un paradoxe saisissant.
De même, en 1979, ce n’est pas l’islam traditionnel qui prend le pouvoir en Iran, mais un projet politique que le monde a, depuis, appris à bien connaître : l’islamisme. Or ce projet politique a pris naissance en Égypte à la fin des années 20 : il est, lui aussi, une réaction à la modernité politique, qui arrive à la même période dans le monde musulman par le biais de dirigeants comme Mustapha Kemal. Les fondateurs de l’islamisme ne sont pas des « musulmans traditionnels » : au contraire, ils s’inspirent largement du fascisme européen, qui se développe en même temps, pour structurer leur propre organisation (les Frères musulmans) et pour nourrir leur idéologie, en reprenant notamment à leur propre compte les thèmes et les arguments de l’antisémitisme européen.
Notre hypothèse est la suivante : à partir du XXᵉ siècle, il n’y a plus de frontière étanche entre Orient et Occident, si tant est qu’il y en ait jamais eu une. Les logiques politiques deviennent transnationales et même transcivilisationnelles C’est ce que l’exemple iranien montre par excellence, me semble-t-il.
Les Juifs, l’antisémitisme et l’antisionisme sont une sorte de fil rouge ou de miroir qui court tout au long de votre livre, du premier chapitre au dernier, qui rappelle, des années après Pierre-André Taguieff, à quel point les Protocoles des sages de Sion, republiés à douze reprises depuis leur première édition en 1994 par la Fondation des études islamiques, ont compté et comptent dans la vision géopolitique proposée par le régime des mollahs Comment comprendre la fortune de ce faux ? Que nous dit-il de l’importance jouée par l’Iran dans la diffusion du négationnisme ? Que nous enseigne-t-il sur le terrain souvent glissant de l’antisémitisme à l’antisionisme ?
Les Protocoles sont un best-seller au XXᵉ siècle à travers le monde. Le fait qu’on sache depuis très longtemps qu’il s’agit d’un faux fabriqué par la police secrète du tsar russe n’a jamais arrêté leur propagation. Dès les années 20, ils sont traduits en arabe par des chrétiens originaires de la région et se diffusent dans le monde musulman. La création d’un foyer national juif en Palestine, puis celle de l’État d’Israël en 1948, qui sont globalement vécues comme des événements insupportables et vilipendés par l’ensemble du clergé musulman, chiite et sunnite, donne un nouvel élan à la diffusion du texte dans les années 50 et 60. Jusqu’à aujourd’hui, le texte se vend partout et a même inspiré plusieurs séries télévisées en Égypte, au Liban, et bien sûr en Iran.
Donc les mollahs ne font pas exception de ce point de vue. De même, leur obsession antisioniste et leur acharnement à souhaiter la destruction de l’État d’Israël sont partagés par un certain nombre de dirigeants et de clercs du monde arabe. Mais bien sûr, eux poussent cette obsession jusqu’à des conséquences pratiques : c’est elle qui les a amenés depuis 47 ans à financer et entrainer les organisations terroristes du Hezbollah, puis du Hamas, et c’est elle aussi qui les pousse à se doter de l’arme nucléaire.
Le négationnisme lui-même est introduit en Iran à partir de la fin des années 1990 par Roger Garaudy, qui devient un intellectuel organique du régime. C’est donc, là encore, un produit d’importation ! Bientôt vont se multiplier à Téhéran les conférences internationales, les publications, les festivals de caricatures, qui vont drainer les négationnistes du monde entier.
Contrairement à ce qu’on entend parfois, l’antisémitisme, le négationnisme et l’antisionisme ne sont pas étrangers les uns aux autres. En effet, le négationnisme provient du refus passionné d’accepter que les Juifs aient été victimes du pire des traitements possibles, que leur statut de victime soit indéniable. Il alimente l’antisionisme en particulier dans le monde arabe, où on considère très largement que la Palestine a été accordée aux Juifs en compensation de la Shoah, donc que le monde arabe a « payé » pour le génocide juif à la place des Européens. Mais s’il n’y a plus de génocide, alors la création de l’État d’Israël devient entièrement injustifiée et peut (doit) être légitimement contestée…
La nazification des Israéliens (auxquels on assimile les « sionistes », donc à peu près tous les Juifs) est une manière convergente de relativiser la Shoah : si les Juifs sont eux-mêmes des nazis, des génocidaires, de quoi se plaignent-ils ? Et que vaut leur droit à l’autodétermination dans une telle perspective ? Cette accusation se généralise à partir des années 60 dans la propagande soviétique. Les mollahs la reprennent particulièrement au début des années 2000, c’est-à-dire au moment où ils adoptent officiellement les thèses négationnistes. Ils commencent alors à affirmer que les Israéliens commettent un génocide à Gaza. Cette accusation a, depuis, pris une ampleur inégalée, à laquelle les efforts de propagande de la République islamique (sur les réseaux sociaux notamment) ne sont sans doute pas étrangers.
Enfin, dans le discours des Soviétiques, d’une large partie de la gauche radicale à travers le monde, et des khomeynistes à partir des années 60 et 70, on repère le même glissement permanent entre les catégories de « sioniste » et celui de « Juif », qui s’avèrent en fait interchangeables. Chez les dirigeants soviétiques, l’antisionisme sert à condamner l’État d’Israël, mais aussi à formuler de fausses accusations contre un dirigeant juif du Parti dont on cherche à se débarrasser ; de même chez Khomeyni, il sert à menacer l’État hébreu de destruction, mais aussi à dénoncer une prétendue mainmise sur le monde ou sur la politique occidentale.
Vous vous attachez tout au long de votre livre à brosser l’histoire du chiisme depuis les réactions du clergé à la révolution constitutionnelle de 1906 jusqu’au fondamentalisme des mollahs en passant par les controverses sur l’islamo-marxisme des Moudjahidines du peuple. Comment saisir et comprendre ces évolutions du chiisme et les articuler au projet qui conduit à la révolution de 1979 et à ses suites.
Je ne suis pas spécialiste de théologie chiite. Mais selon l’islamologue Christian Jambet, rien dans le chiisme traditionnel ne prédisposait les clercs à devenir les maîtres tyranniques de l’Iran. De fait, selon l’eschatologie chiite, le douzième imam, dont le retour correspondra à l’avènement de la loi divine sur la Terre, a disparu (il est « occulté ») depuis des siècles. En attendant son retour, la plupart des clercs se sont longtemps repliés sur une attitude quiétiste, qui consistait à s’occuper de théologie et des affaires internes du culte sans se mêler de politique.
L’évolution doctrinale qui se produit dans l’entourage de Khomeyni à partir des années 1950 est directement liée à l’introduction des thèses des Frères musulmans égyptiens, et notamment de celles de leur intellectuel organique, Sayyid Qutb. Il est notamment traduit en persan par des jeunes clercs comme Ali Khamenei dans les années 60. Quelques temps plus tard, Khomeyni formule son projet de « gouvernement du juriste » : il est ainsi le premier ayatollah à revendiquer le pouvoir, tout le pouvoir, pour le juriste théologien le plus compétent. C’est cette doctrine qui sera appliquée à partir de 1979.
Mais on doit souligner aussi que Khomeyni ne serait peut-être pas arrivé à ses fins si son projet n’avait pas été toléré (pour le moins) par une partie significative de la gauche iranienne. Je pense notamment à certains groupes comme les Moudjahidines du peuple qui, inspirés par les thèses de l’intellectuel Ali Shariati, ont défendu l’idée que la voie iranienne vers l’émancipation, et même vers le socialisme, passait obligatoirement par un « retour à soi » désaliéné de la culture occidentale, et qui n’était autre qu’un retour à l’islam chiite. Cette conviction les a poussés à une alliance qui n’était pas uniquement stratégique avec le clergé khomeyniste, contre le shah et les impérialistes occidentaux dans les années 70, jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour faire machine arrière. Elle les a empêchés de mettre en garde la population iranienne contre le danger théocratique : au contraire, elle a poussé les masses iraniennes en colère dans les bras de Khomeyni. Par la suite, les « islamo-marxistes », comme on les appelait à l’époque, ont payé cher cet aveuglement.
Que répondez-vous aux discours insistant sur l’existence d’une spécificité et plus encore d’une irréductibilité iranienne, vous qui insistez pour présenter l’Iran comme « un laboratoire de l’expérience politique contemporaine » ?
Notre objectif avec ce livre n’est assurément pas de gommer toute spécificité : au contraire, nous cherchons précisément à retracer la trajectoire de l’Iran au XXᵉ siècle et les particularités de son histoire, qui l’ont mené à la Révolution islamique. Mais nous voulons en même temps déconstruire un préjugé, que l’on pourrait considérer comme une forme renouvelée d’orientalisme, et qui amène à rendre cette évolution même incompréhensible. En effet, si on ne prend pas en compte l’importance de l’arrivée des idées modernes en Iran à la fin du XIXᵉ siècle, si on ne prend pas en compte les intentions modernisatrices des monarques successifs, qui ont profondément transformé le pays, si on ne prend pas en compte, enfin, le caractère réactionnel du projet politique antimoderne formulé par les khomeynistes à partir des années 50, alors il me semble que l’on ne comprend rien au XXᵉ siècle iranien.
Ce préjugé est alimenté par un regard occidental biaisé sur le monde non occidental, mais également par les mollahs eux-mêmes ou leurs homologues islamistes à travers le monde, qui aimeraient faire croire que l’Iran, et plus largement le monde musulman dans son ensemble, est incompatible avec la modernité, avec le sécularisme, l’égalité homme-femme, les droits des minorités, la démocratie. Mais la meilleure preuve de leur erreur, ou plutôt de leur mensonge, est l’état actuel de l’opinion iranienne.
Sur 75 000 mosquées existant auparavant, 50 000 ont fermé ces dernières années faute de fidèles, tandis que les 25 000 restantes sont à moitié vides. Désertant les mosquées, les Iraniens manifestent massivement leur état d’esprit sécularisé et leur aspiration collective aux droits fondamentaux dont on les prive. Ils se battent par tous les moyens possibles pour contourner ou braver les prescriptions religieuses : voile obligatoire, non-mixité, etc. Depuis les années 90, ils ne cessent de descendre et de redescendre dans la rue pour crier leur rejet de la théocratie et leur aspiration à une démocratie à l’occidentale. 47 ans de théocratie dictatoriale ont parachevé une modernisation que des décennies de monarchie autoritaire n’avaient pu obtenir : la modernisation des consciences. Dès lors, que n’écoute-t-on les Iraniens eux-mêmes ?
Olivier Dard
Olivier Dard est professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université et spécialiste d’histoire politique. Spécialiste de l’histoire des idées et des forces politiques, en particulier des courants conservateurs, libéraux, nationalistes, populistes, réactionnaires et technocratiques, il a publié de nombreux ouvrages portant sur Février 1934, l'OAS, le salazarisme ou la synarchie. Mais aussi des biographies de Charles Maurras, Bertrand de Jouvenel, Jean Coutrot. Il a codirigé des dictionnaires du conservatisme, des populismes ou du progressisme et de nombreux collectifs dont les plus récents portent sur l’anticommunisme et l’ordre moral.
Voir aussi
23 décembre 2025
Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »
De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.
0 Commentaire2 minutes de lecture
4 décembre 2025
« L’Histoire, une passion française » : entretien avec Éric Anceau
par Stéphane RozèsPolitologue, président du cabinet de conseil Cap.
Dans cet entretien avec Éric Anceau réalisé par Stéphane Rozès, découvrez « L’Histoire, une passion française » et ses nouvelles perspectives sur l'histoire de France et ses enjeux contemporains.
0 Commentaire15 minutes de lecture
5 décembre 2025
Les rendez-vous de la mémoire : comment honorer les morts de la guerre d’Algérie ? Le choix du 5 décembre
par François CochetProfesseur émérite d’histoire contemporaine de l’université de Lorraine-Metz.
La date du 19 mars est-elle pertinente pour marquer la fin de la guerre d’Algérie ? L’historien constatera que c’est après cette date que se déroule un certain nombre de massacres de masse.
0 Commentaire4 minutes de lecture