Il vient de paraître.
aux éditions Lyre de Mercure à Paris le dernier ouvrage de l’écrivain, journaliste et membre de l’Institut d’Égypte (fondé par Bonaparte au Caire en 1798) Ahmed Youssef. En effet, les œuvres de ce Franco-égyptien en matière des relations France-Égypte – notamment et surtout l’histoire de Napoléon et l’Orient – font autorité. Son livre « Bonabarta, Napoléon, une passion arabe » eut le prix de l’Académie des sciences morales et politiques en 2024.
Son livre sur le plus célèbre des tableaux du XIXᵉ siècle, L’Origine du monde de Gustave Courbet, révèle l’histoire méconnue du tableau controversé.
En effet, son destin fut façonné par la relation du peintre avec le diplomate égyptien (et non pas turc) Khalil Chérif Pacha, commissaire de la délégation artistique égyptienne à l’Exposition universelle de Paris en 1855. Ce dernier, dont le père fut le ministre des Finances de Mohamed Ali d’Égypte, fut en réalité le commanditaire du fameux tableau mais aussi l’acheteur de l’autre tableau sulfureux de Courbet, « Le Sommeil ».

L’ouvrage d’Ahmed Youssef met en lumière la situation politique de Khalil Chérif Pacha (Le Caire 1831 – Istanbul 1879). Il fut élève de l’École militaire égyptienne fondée à Paris par Mohammed Ali d’Égypte et son chef d’état-major Soliman Pacha (de son vrai nom Joseph Sève, un ancien des guerres napoléoniennes) d’un côté, et le gouvernement de Louis-Philippe de l’autre, et ce selon un accord unique dans l’histoire des relations entre nations.
Cette école fut installée à la rue du Regard dans le 6ᵉ arrondissement. Elle avait pour président le maréchal Soult, grand chef des armées napoléoniennes, et pour directeur scientifique Edme-François Jomard (1777–1862), surnommé « le dernier des Égyptiens », dernier survivant de l’expédition française en Égypte. Jomard fut surtout le maître d’œuvre de la publication monumentale de la « Description de l’Égypte ».

Khalil Chérif Pacha ne fut pas seul dans cette école : il y côtoya celui qui allait devenir khédive d’Égypte, Ismaïl Pacha, ainsi que les fils de Soliman Pacha. Une vive rivalité opposa alors à Paris les deux élèves, Ismaïl et notre futur commanditaire de l’Origine du monde.
Lorsque Ismaïl accéda plus tard au pouvoir en 1863, Khalil Chérif Pacha décida de vivre à Paris. Doté d’une fortune colossale, il fut le pacha dandy très en vue notamment auprès des politiques et des courtisanes du Second Empire.
Il s’impliqua dans une grave conspiration politique visant à évincer le khédive d’Égypte et à empêcher la réalisation du projet du canal de Suez. Heureusement que Napoléon III et l’impératrice Eugénie veillaient sur le chantier du canal Résultat, Khalil Pacha est devenu un presque persona non grata.
Devenu ambassadeur de la Sublime Porte à Saint-Pétersbourg, Khalil Chérif Pacha dut se défaire du tableau, dont la réputation circulait dans les milieux politiques parisiens mais aussi dans les chancelleries en Europe. Il finit par le vendre avec le reste de sa collection lors d’une célèbre vente aux enchères en 1867, dont le catalogue fut préfacé par son ami, le grand écrivain Théophile Gautier.

Khalil Chérif Pacha épousa par la suite la princesse Nazli Fazil, fille du prince Moustafa Fazil, un autre farouche rival du khédive.
À la mort de Khalil Shérif pacha en 1879, l’Égypte refusa qu’il y soit enterré. Il fut finalement inhumé à Istanbul. Au même moment, Gustave Courbet, exilé en Suisse après s’être opposé à l’empereur Napoléon III — jusqu’à sa chute après la guerre contre la Prusse en 1870 —, s’était engagé personnellement dans la guerre civile connue sous le nom de la Commune de Paris, où il trouva sa perte.

Comme si une malédiction politique poursuivait le tableau de Courbet. Ainsi, Staline puis Hitler tentèrent de s’en emparer. Disparue pendant la Seconde Guerre mondiale, l’œuvre fut retrouvée chez les enfants du célèbre psychanalyste français Jacques Lacan, qui le cédèrent par dation à l’État français. Aujourd’hui, il est exposé au musée d’Orsay à Paris, où il est surnommé « la seconde Joconde ».

« L’origine du monde de Gustave Courbet, un destin égyptien »
Ahmed Youssef
Édition Lyre de Mercure 2025
Prix des deux rives I SCEMI ASTUTTI en 2025

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