Loin d’avoir atteint le stade de la crise, ce n’est pas seulement une alerte sanitaire. Donc, il s’agit avant tout d’un test de confiance, de mémoire collective, de coordination internationale, de rapport aux experts et de capacité à parler à des citoyens devenus hypersensibles aux signaux faibles. Six ans après la pandémie de COVID-19, chaque foyer infectieux réactive un traumatisme politique autant qu’épidémiologique.
La communication des pouvoirs publics autour de l’hantavirus montre que l’État semble avoir retenu une leçon essentielle du Covid : en matière sanitaire, le déni coûte plus cher que l’excès de précaution. Transparence rapide, exposition des protocoles, mobilisation des autorités sanitaires, coordination internationale : les pouvoirs publics préfèrent manifestement être accusés d’en faire trop plutôt que de minimiser la menace.
L’histoire récente lui a appris qu’en matière de santé publique, la prudence excessive est politiquement moins coûteuse que le soupçon d’impréparation. Roselyne Bachelot, alors ministre de la Santé, en fit l’expérience en 2009, dès la première alerte de « gripette », lorsque sa stratégie de précaution face à la grippe A (H1N1) fut tournée en dérision. Quelques années plus tard, la pandémie de Covid-19 démontra combien ces critiques pouvaient paraître dérisoires au regard du coût humain, psychologique, économique et politique d’une sous-estimation du risque.
Cette approche rejoint les principes de communication du risque défendus par l’Organisation mondiale de la santé : communiquer tôt, dire ce que l’on sait, reconnaître ce que l’on ignore, expliciter les décisions et traiter le public comme un partenaire. Comme l’a montré Ulrich Beck dans sa théorie de la « société du risque », les démocraties contemporaines se caractérisent par leur capacité à rendre visibles, intelligibles et politiquement acceptables des menaces dont la probabilité est parfois faible, mais dont les conséquences potentielles sont considérables.
Au-delà de l’aspect communicationnel, le citoyen que je suis, acteur à sa façon de la crise du covid 19, reprend ses droits. La parole publique, même crédible, ne peut durablement compenser des fragilités logistiques, des choix organisationnels contestables ou des arbitrages insuffisamment explicités.
La première question que je pose concerne la préparation matérielle du pays. Les investigations récentes sur l’état des stocks stratégiques de masques suggèrent que certains retours d’expérience du Covid n’ont pas été pleinement traduits dans les faits. La mémoire administrative n’a de valeur que si elle se transforme en capacités opérationnelles.
La deuxième porte sur la nature de la réponse sanitaire. Alors que les autorités argentines ont privilégié l’isolement à domicile des personnes concernées, la France a retenu une approche hospitalo-centrée. Ce choix prolonge une culture administrative qui fait de l’hôpital la principale figure de l’autorité médicale. C’est regrettable. L’une des grandes victimes du Covid fut précisément la relation entre la médecine libérale et l’hôpital. La gestion de futures alertes sanitaires gagnerait en crédibilité si elle s’appuyait sur une meilleure articulation entre ces deux piliers du système de santé.
La troisième question concerne l’activation des peurs et appelle chacun, responsable politique et acteur du commentaire médical sur les plateaux de télévision, à la mesure. Soyons honnêtes, comparaison n’est pas raison. Les probabilités que l’hantavirus débouche sur une crise comparable à celle du Covid-19 sont relativement faibles. Mais l’intérêt de cette séquence tient moins à son ampleur sanitaire qu’à sa portée institutionnelle. Elle permet d’observer la manière dont l’État se comporte lorsqu’il doit gérer un risque encore mal cerné.
Ouvrons enfin une fenêtre politique, voire politicienne. Toute crise d’ampleur nationale produit ses figures tutélaires et ses contre-exemples. Durant la pandémie, Olivier Véran et Jean-François Delfraissy notamment ont incarné, chacun à leur manière, la parole sanitaire. Gabriel Attal a, pour sa part, consolidé sa stature nationale en démontrant, comme porte-parole du gouvernement, une réelle maîtrise de la communication en période de turbulences. Sa nomination à Matignon doit beaucoup à cette période. À quelques mois de l’élection présidentielle de 2027, de tels événements peuvent accélérer des trajectoires ou, au contraire, les briser. Il sera donc instructif d’observer quels responsables, au sein de l’exécutif comme de l’opposition, sauront se distinguer ou s’abîmer en pleine mer.
L’hantavirus n’est probablement pas un nouveau Covid. Mais il constitue un révélateur précieux. Il montre qu’en démocratie, la communication de crise ne consiste pas à donner l’illusion du contrôle. Elle vise à organiser la confiance dans l’incertitude ; nous l’avions rappelé alors dans une tribune au JDD avec Arnaud Benedetti, rédacteur en chef de la Nouvelle Revue Politique, et Arnaud Dupui-Castérès, directeur général de Vae-Solis Communications. Elle est aussi performative d’une forme de sécurité publique et psychologique. Dans ce domaine, le triptyque mots, images, symboles demeure l’un des premiers instruments de santé publique.
Jacky Isabello
Jacky Isabello dirige le cabinet Parlez-moi d’Impact, qu’il fonde en 2023 après la cession de son agence CorioLink. Diplômé de l’École Supérieure de Gestion de Paris, il débute au cabinet du ministre des PME Jean-Pierre Raffarin avant de créer, en 1998, Press & Vous, rachetée en 2010 par le groupe Wellcom. Il poursuit ensuite son parcours entrepreneurial en lançant AlgoLinked puis CorioLink en 2014. Co-auteur de plusieurs ouvrages consacrés à l’entreprise et au travail, dont En finir avec la dictature du salariat, écrit avec Thibault Lanxade, il a également contribué à un rapport remis au président du Sénat sur l’esprit d’entreprendre. Officier de réserve de la Marine nationale et administrateur du think tank Synopia, Jacky Isabello est membre du comité éditorial de La Nouvelle Revue Politique, où il publie régulièrement.
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