Par Guillaume Bigot, député du Territoire de Belfort, membre de la commission des affaires étrangères, en charge du pôle géopolitique pour les Horaces.
Longtemps considérée à Paris comme une périphérie francophone pauvre, instable et secondaire, Madagascar est en train de devenir un théâtre stratégique majeur de la compétition d’influence dans l’océan Indien. La Grande Île concentre en effet trois caractéristiques décisives : une position géographique exceptionnelle au débouché du canal du Mozambique, un sous-sol riche en minerais critiques et une fragilité institutionnelle propice aux stratégies de pénétration étrangères.
Madagascar dispose de réserves importantes de nickel, cobalt, graphite, ilménite, zircon et terres rares, c’est-à-dire de matières premières essentielles aux industries de défense, aux batteries électriques et aux technologies de transition énergétique. L’US Geological Survey souligne déjà le rôle significatif du pays dans certaines productions mondiales stratégiques. Cette richesse minérale, longtemps sous-exploitée, attire désormais les grandes puissances dans un contexte mondial de compétition pour les ressources critiques.
Dans ce cadre, la Russie et la Chine avancent selon des méthodes différentes mais complémentaires.
La Chine agit dans le temps long. Depuis plus de vingt ans, elle développe à Madagascar une présence économique méthodique fondée sur le commerce, les infrastructures, les réseaux diasporiques et les investissements extractifs. Les travaux de l’IFRI montrent que Pékin a progressivement construit une influence discrète mais profonde, fondée moins sur l’idéologie que sur la dépendance économique. La Chine fournit des infrastructures, des financements, des débouchés commerciaux et s’insère dans les chaînes logistiques locales. Elle ne cherche pas nécessairement à apparaître comme une puissance dominante ; elle devient progressivement indispensable.
La Russie, elle, agit selon un mode beaucoup plus offensif et opportuniste. Depuis la crise politique malgache d’octobre 2025, Moscou accélère sa pénétration dans l’île. Selon plusieurs enquêtes du Monde et du Critical Threats Project, des instructeurs liés à Africa Corps, héritier des réseaux Wagner, sont désormais présents à Madagascar, aux côtés de livraisons d’armes, de drones et de coopérations sécuritaires renforcées. Parallèlement, les réseaux russes développent une stratégie informationnelle agressive : relais médiatiques, propagande anti-française, instrumentalisation du ressentiment postcolonial et valorisation d’un discours de souveraineté nationale opposé à l’Occident.
L’objectif russe n’est pas seulement économique. Il est géopolitique. Moscou cherche à installer dans l’océan Indien occidental un point d’appui susceptible de compléter ses avancées sahéliennes et centrafricaines. Madagascar devient ainsi une pièce d’un continuum stratégique reliant Afrique francophone, routes maritimes énergétiques et compétition indo-pacifique.
Face à cette offensive, la France apparaît affaiblie. Certes, elle conserve des liens historiques, culturels, humains et militaires importants avec Madagascar. Mais son influence s’érode rapidement. L’expulsion récente d’un diplomate français accusé d’activités de déstabilisation illustre la dégradation du climat bilatéral. Plus profondément, Paris paie à la fois l’usure du récit postcolonial, son incapacité à proposer une vision stratégique lisible et la montée de puissances moins regardantes sur les normes politiques et démocratiques.
Le cas malgache rappelle brutalement une vérité oubliée : l’influence ne disparaît jamais ; elle change simplement de mains. Pendant que la France parlait coopération et développement, ses compétiteurs travaillaient les imaginaires, les réseaux de sécurité, les dépendances économiques et les ressentiments historiques.
Le plus inquiétant est sans doute la complémentarité croissante des stratégies russe et chinoise. La Russie fournit protection politique, influence sécuritaire et guerre informationnelle. La Chine apporte investissements, infrastructures et captation des ressources. L’une déstabilise ; l’autre s’installe. Ensemble, elles peuvent progressivement marginaliser la présence française sans même provoquer de rupture spectaculaire.
La France ne peut répondre à cette offensive par des réflexes diplomatiques classiques ou par une simple rhétorique mémorielle. Madagascar n’est pas un dossier humanitaire exotique ; c’est un enjeu de puissance dans l’océan Indien. Paris doit donc assumer une doctrine stratégique claire : protection de ses intérêts maritimes, sécurisation des approvisionnements critiques et lutte contre les dispositifs d’influence hostiles.
Cela suppose d’abord de sortir d’une diplomatie exclusivement défensive. Les Russes obtiennent des résultats parce qu’ils combinent sécurité, renseignement, propagande et réseaux politiques. La France dispose de moyens incomparablement supérieurs mais les emploie de manière fragmentée et bureaucratique. Elle doit reconstruire une véritable capacité d’action hybride : réseaux locaux, influence numérique, renseignement économique, coopération sécuritaire offensive, soutien aux relais favorables à une présence française dans l’île et riposte rapide aux campagnes informationnelles adverses.
En réalité, la France a besoin d’une capacité d’action stratégique intégrée, contrôlée et compatible avec l’État de droit, mais capable d’agir avec rapidité, cohérence et profondeur sur les terrains d’influence. Les compétitions contemporaines ne se gagnent plus uniquement dans les chancelleries ; elles se jouent dans les perceptions, les réseaux sociaux, les appareils sécuritaires et les dépendances économiques.
La France doit également réinvestir massivement l’océan Indien occidental comme espace stratégique global. Mayotte, La Réunion, les îles Éparses, le canal du Mozambique et Madagascar forment un ensemble géopolitique cohérent. Toute implantation durable de puissances hostiles dans cette zone aurait des conséquences directes sur les intérêts français.
Enfin, Paris doit cesser de croire qu’il suffit d’être moralement vertueux pour demeurer influent. La Russie et la Chine avancent parce qu’elles proposent puissance, protection ou financement. Si la France veut demeurer une puissance indo-pacifique crédible, elle devra redevenir capable d’assumer le rapport de force, de protéger ses intérêts stratégiques et de reconstruire des réseaux d’influence enracinés dans la durée.
Madagascar constitue à cet égard un avertissement. Ce qui se joue aujourd’hui dans la Grande Île préfigure probablement les futurs affrontements d’influence dans l’espace francophone africain : compétition pour les ressources critiques, guerre informationnelle, retour des stratégies de puissance et effacement progressif des illusions posthistoriques européennes.
Voir aussi
1 juin 2026
Victoire sportive, défaite nationale
par Arnaud BenedettiFondateur et directeur de la Nouvelle Revue Politique.
0 Commentaire6 minutes de lecture
23 décembre 2025
Boualem Sansal raconte à la NRP l’après-prison : « Apprendre à vivre dans la liberté »
De retour en France après un an de détention en Algérie, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a livré un témoignage rare dans un entretien accordé à La Nouvelle Revue Politique, animé par Arnaud Benedetti.
0 Commentaire2 minutes de lecture
30 novembre 2025
En Côte d’Ivoire, les moutons et les chiens
Stabilité : Alassane Ouattara a abusé de cette promesse pour justifier un quatrième mandat auprès de partenaires internationaux réticents. Sur le papier, le président sortant a réussi son « coup KO ». Mais braver l’aspiration d’un peuple au changement comporte aussi des risques.
0 Commentaire10 minutes de lecture
3 décembre 2025
Législative partielle aux États-Unis : le sentiment anti-Trump gagne même les terres les plus conservatrices
par Eliott MamaneJournaliste et chroniqueur.
Ce mardi 2 décembre, une élection « spéciale » au Tennessee, État le plus évangélique d’Amérique, a permis de combler un siège vacant à la Chambre des représentants. Bien que gagné par les Républicains, le scrutin témoigne de l’érosion de la base trumpiste.
0 Commentaire7 minutes de lecture
4 décembre 2025
Hezbollah-Israël : une nouvelle guerre aux portes du Liban ?
par Maya KhadraEnseignante et journaliste franco-libanaise spécialiste du Moyen-Orient.
Un an après l’accord de cessez-le-feu entre Israël et le Liban, le gouvernement libanais a pris des décisions presque révolutionnaires pour désarmer le Hezbollah.
0 Commentaire5 minutes de lecture