« La surpuissance, c’est le refus des limites — pas la toute-puissance »

Après avoir théorisé l’individualisme hédoniste puis l’hypermodernité, le philosophe Gilles Lipovetsky publie L’Odyssée de la surpuissance. Hyperpouvoir et fragilité (Odile Jacob, janvier 2026, 384 p.), un essai à la croisée de l’anthropologie et de l’histoire. Sa thèse est la suivante : depuis 1945, nos sociétés sont entrées dans un second âge de la modernité, où la dynamique de puissance — longtemps réservée au divin, puis incarnée par l’État moderne jusqu’aux puissances totalitaires — s’est déplacée vers la techno-science et le capitalisme financier, deux forces qui repoussent désormais toutes les limites, y compris les plus naturelles. Dans cet entretien, Gilles Lipovetsky détaille la généalogie de ce basculement, de Hiroshima à l’intelligence artificielle, interroge le paradoxe d’une puissance qui engendre sa propre impuissance face au dérèglement climatique, au terrorisme et au narcotrafic, distingue un individualisme « cool », héritier de Mai 68, d’un individualisme « hard » aussi susceptible qu’intolérant, obsédé de dépassement de soi, et s’inquiète de l’érosion démocratique qui accompagne cette fuite en avant. Il esquisse enfin quatre priorités pour que l’Europe échappe à l’affaissement face aux États-Unis et à la Chine, dont le modèle et ses réussites doivent être pris au sérieux.

Le concept de « puissance » fait l’objet d’un retour en force dans le débat public européen. Vous lui ajouter un préfixe et parlez de « surpuissance ». Selon vous, la surpuissance est le « deuxième moment de l’ère moderne, en même temps que son parachèvement ». De quoi s’agit-il précisément ? A quel moment succède l’ère de la surpuissance ?

Ce livre aurait pu prendre pour titre la « civilisation de surpuissance ». Car ce sont toutes les grandes structures de notre monde qui obéissent désormais à la dynamique de surpuissance. Et ceci est tout fait nouveau. Bien sûr, la surpuissance n’est pas une idée contemporaine. Comme toute idée, elle nait d’abord dans l’esprit des hommes avant de prendre corps. L’idée de « surpuissance » a au moins 5000 ans. Elle « nait dans le ciel », puisqu’elle s’est incarnée dans les premiers polythéismes et monothéismes. Dans le polythéisme romain , Neptune dispose d’une toute-puissance sur la mer et les océans. Avec le passage au monothéisme, la toute-puissance s’incarne dans un Dieu unique. Dans le Judaïsme, le Christianisme ou l’Islam, Dieu est à l’origine de tout. Il sait tout, voit tout, prévoit tout, commande tout. Il est le maître absolu du monde et l’on ne peut pas imaginer de puissance plus grande que celle du Créateur. Dans le cadre monothéiste, les humains ont donc forgé l’idée d’une puissance colossale, phénoménale, qui dépasse la puissance terrestre qui elle, est limitée. En parallèle, les grands empires ont longtemps offert une illustration terrestre de l’idée de puissance repoussant les limites de la cité par la conquête et la guerre, mais sans jamais s’en affranchir totalement. La puissance politique des empereurs s’arrêtait où commence le divin. Elle n’était donc pas toute-puissante.

Pour reprendre une distinction issue de la Rome antique, on peut dire que les empereurs ne disposaient de la potestas, du pouvoir séculier (politique, terrestre) que parce que celui-ci procédait, en dernière instance, d’une auctoritas, d’une autorité à la fois antérieure et supérieure, divine, métaphysique ?

Oui, les empires, comme l’Empire Romain, ne devaient leur légitimité qu’en fonction d’un mandat octroyé à l’empereur. Octroyé par qui ? La puissance des dieux. Tout change, en vérité, à partir du XVIIIème siècle, avec l’émergence de ce que l’on a appelé : la modernité, ou l’avènement de la « société autonome » chère à Castoriadis ; c’est-à-dire de la société qui se donne à elle-même ses propres lois. Dans les sociétés hétéronomes les lois, les normes venaient de Dieu, des ancêtres, de la tradition. Elles répliquaient le passé mythique de la fondation de la Cité… Avec l’avènement de la modernité, la société s’autonomise, devient maitresse d’elle-même et de son devenir. C’est l’acte de naissance de la surpuissance sécularisée ,de la pleine disposition de la collectivité sur elle-même, sans en référer à une instance supérieure céleste. La Révolution française l’illustre. Elle est l’épisode paroxystique de cette montée en puissance de collectivités humaines – la « République française » en l’occurrence – qui, à travers le concept de « souveraineté du peuple », vont s’octroyer le droit et le pouvoir de s’auto-construire de part en part, au point de prétendre s’affranchir des héritages du passé, comme le concrétisera le choix des révolutionnaires de doter la France d’un nouveau calendrier, émancipé du référentiel chrétien. Tout doit procède du peuple. D’où l’idée de Raison, à qui l’on dresse des temples laïcs prenant la place de ceux dédiés à Dieu.

Cette idée de toute puissance sur l’organisation de la cité va trouver son plein achèvement au XXème siècle, avec les totalitarismes. Ne perdons pas de vue que le totalitarisme est le grand rejeton de la modernité, de cette prétention d’autonomie sociale ne se reconnaissant aucune limite, sinon celle fixée par l’Etat, monstre froid de la sécularisation du monde. Ainsi la société totalitaire s’incarne-t-elle dans un chef accaparant tous les pouvoirs – politiques, économiques, idéologiques, juridiques, militaires, policiers – et se donnant pour mission de remodeler intégralement la société, éliminer tous les opposants, les institutions libérales et religieuses, les coutumes… tout ce qui fait obstacle à la puissance de s’auto-édifier.

Le grand penseur antitotalitaire polonais, Leszek Kolakowski parlait de « chimère nietzschéenne » pour qualifier cette humanité, caractéristique en effet du siècle dernier, prétendant « se libérer de tout (…) et qui proclame que tout sens se laisse décréter selon une volonté ou un caprice arbitraires »…

Oui sauf que là aussi, comme au temps de la société hétéronome et des monarchies de droit divin, des limites vont continuer de résister à la volonté désinhibée du Léviathan totalitaire. Le dictateur nazi ou communiste disposait, de fait, d’une puissance essentiellement politique ou étatique. Dans la modernité, c’est l’Etat qui incarne par excellence la surpuissance, la capacité des hommes à contrôler et à transformer l’existant, faire advenir l’homme nouveau, changer le monde par le « génie » de Staline ou d’Hitler . Cependant tout n’était pas à disposition. Certaines choses lui échappaient, lui résistaient. Au siècle dernier, l’Etat ne pouvait prétendre vaincre la biologie, conquérir l’espace infini, viser l’immortalité comme aujourd’hui le prétendent les nouveaux seigneurs de la tech et les apôtres du transhumanisme. Un certain nombre d’éléments, comme la différence des sexes ou la finitude de l’existence humaine, échappaient à son pouvoir tellurique.

L’hypothèse du livre c’est qu’après 1945, nous sommes entrés dans la deuxième phase de la surpuissance, celle de « l’hyper-modernité ». Désormais la surpuissance ne s’incarne plus dans l’Etat moderne ( révolutionnaire, colonial ou totalitaire ), mais dans des organisations infra et supra politiques poussées par deux grands pôles : la techno-science et le capitalisme financier néolibéral. Dans ce nouvel âge de modernité qui est le nôtre, l’Etat demeure central, nous le mesurons tous les jours, mais l’infrastructure de la surpuissance a radicalement changé. C’est aujourd’hui le règne hyperbolique du techno-capitalisme.

Vous êtes décidemment très arendtien ! La philosophe revient également sur la rupture introduite par les grandes ruptures scientifiques du second XXème siècle, comme la conquête de l’espace et les premiers pas de l’homme sur la Lune… Arendt craignait que l’homme, en atteignant les étoiles, mette le monde à distance comme un scientifique validant ses froides expériences sur un rat de laboratoire.

La rupture, c’est d’abord Hiroshima ! Arendt l’évoque également. Pour la première fois, à travers la bombe atomique, l’humanité dispose des moyens de s’auto-détruire, accède à un monopole jusqu’ici réserver à la toute-puissance divine : le droit de vie ou de mort sur l’ensemble de l’humanité. Et le mouvement se poursuit. Avec la techno-science, c’est-à-dire l’hybridation de la recherche et des entreprises, de la science et de l’armée, matérialisée par ce que l’on a appelé le « complexe militaro-industriel », toutes les limites qui étaient pensées comme infranchissables ne cessent de reculer. Nous sommes entrés dans l’ère de l’illimité, du dépassement des bornes du pensable et du croyable, de la nature et du temps , du possible et de la finitude humaine . Grâce aux progrès dans le domaine de l’astrophysique, nous sommes désormais capables de remonter à 13 milliards d’années. Qu’est-ce que cela signifie concrètement, 13 milliards d’années ? Ce n’est pas tangible. Les camps de la mort, signe horrifique de la surpuissance totalitaire, l’étaient. Les nanotechnologies, figures de proue de la surpuissance hypermoderne, ne le sont pas. Elles travaillent à l’échelle de l’infiniment petit, du milliardième de mètre… ! Les supercalculateurs exaflopiques sont capables d’effectuer un milliard de milliards d’opérations par seconde. La surpuissance en marche devient proprement infigurable , irreprésentable: elle défie nos facultés de représentation et d’imagination. Pensons aussi aux biotechnologies et aux neurotechnologies, à l’Intelligence artificielle, nouvelle bombe atomique du XXIème siècle ! Avec elle, la machine peut désormais surpasser l’homme et ses limites cognitives. La surpuissance, c’est cela : la dynamique de puissance qui s’affranchit de toutes les limites, y compris les plus naturelles. C’est le stade de l’humanité qui part à la conquête des frontières ultimes.

Et ce d’autant que le capitalisme financier fournit à la techno-science les moyens de ses ambitions. Marx avait donc raison. Le capitalisme est la plus grande force révolutionnaire qu’ait connu l’humanité ?

Le capitalisme financier néo-libéral représente le deuxième grand dispositif de la surpuissance à l’ère hypermoderne. Ce dernier a lui aussi dépassé toutes les limites caractéristiques des anciens systèmes économiques. Il a réussi à terrasser tous ses concurrents. Plus aucun système n’est capable d’offrir une alternative crédible à l’économie de marché. Le triomphe du capitalisme est mondial, total, sans limite géographique ! Le marché ne cesse de repousser toutes les frontières : il s’est engouffré dans toutes les sphères de l’activité humaine. Le spatial, la procréation, les gènes, le sport, la minceur, le patrimoine, le silence, la beauté, l’équilibre , le développement personnel : plus aucune sphère n’échappe à la marchandisation du monde. Même les activités les plus basiques de l’existence sont monétarisées : courir, dormir, parler, être écouté, rire, jouer, se détendre. Le capitalisme est la grande force impériale de notre temps. Il détient une puissance que n’avaient pas les empereurs :celui de transformer les gestes les plus élémentaires du quotidien. César conquiert des territoires, y construit des aqueducs et des temples, renverse quelques élites locales et impose certains codes culturels ; mais, dans l’ensemble, les modes de vie et les mœurs demeurent relativement stables. Le capitalisme, lui, a révolutionné, tous les modes de vie – , nos manières d’acheter, de consommer, de travailler, de voyager, de communiquer, de rencontrer autrui – et cela , sans violence de sang, mais selon une logique de séduction proprement irrésistible s’exerçant sur toute la population du globe.

La surpuissance du capitalisme, c’est la puissance de frappe vertigineuse de l’offre marchande. Le géant chinois Shein, accrochez-vous, c’est plus de 7000 nouveautés par jour ! Un demi-million de référentiels de vêtements ! Youtube, c’est 500 visuels nouveaux par minute, 30 000 nouveautés toutes les heures ! Le catalogue de Spotify, c’est 100 millions de titres musicaux ! Cela donne aux géants du numérique, comme Google ou Amazon, une puissance financière bien supérieure aux Etats. Le budget R&D d’Amazon, c’est plus de 100 milliards d’euro par an ! L’Europe, ce sont quelques dizaines de milliards… L’incarnation de la surpuissance ce n’est plus l’Etat, mais les nouveaux titans du techno-capitalisme

Le grand penseur chinois Liang Shuming présentait l’Occident comme la « civilisation qui va de l’avant ». Dans quelle mesure l’odyssée de la surpuissance est-elle une odyssée occidentale, le produit d’une trajectoire, d’un terreau spécifiques ?

Dans la mesure où le projet de société autonome s’est affirmé en Grèce antique, puis dans l’Europe des Lumières, l’Occident est bien le berceau de la modernité démiurgique et des ambitions de surpuissance sécularisée. Simplement aujourd’hui, le processus d’organisation intégralement autonome de la société, ne suffit pas pour comprendre la dynamique à l’œuvre dans le nouveau monde , à savoir celle de la surpuissance, du « toujours plus » de pouvoir. Cette logique a une consistance propre qui ne se déduit pas inévitablement du projet social d’autonomie. Les hommes hypermodernes partent à la conquête de tous les infinis, ils veulent aller toujours plus vite et toujours plus loin, acquérir toujours plus de savoir et de pouvoir sur toute chose. Les Américains ne veulent pas seulement construire un monde radicalement autonome, délivré des dernières traces des assujettissements au passé : ils veulent être la plus grande puissance militaire et économique , empêcher la Chine d’exercer le leadership mondial. Et l’ambition ultime de la Chine est de prendre sa revanche sur l’Occident, l’emporter sur les Etats Unis, devenir la puissance numéro un mondiale. La dynamique historique contemporaine relève moins du projet d’autonomisation sociale que du déchaînement sans limite de la libido cognoscendi et de la libido dominandi. C’est la logique de domination et de la guerre au sens large qui triomphe, donnant raison Nietzsche, pour qui l’homme ne peut être défini sans la logique de surpassement de soi, de conquête infinie d’un plus de pouvoir ou de puissance. Au plus profond, l’homme ne cherche pas à se conserver en vie , mais à « être plus », davantage, conquérir, découvrir, triompher , vaincre les obstacles. Ce qui vaut pour homo sapiens vaut pour les sociétés. La civilisation qui s’agence ne sera pas seulement commandée par l’accentuation du processus de déthéologisation du monde social , mais par l’affrontement, la rivalité, la compétition, la visée de domination et d’augmentation sans fin de la puissance militaire, techno-scientifique et géo-stratégique. Non pas seulement le parachèvement de l’autonomisation du monde social-historique, mais l’ escalade illimitée, exponentielle, de la puissance visant toujours plus de savoir, de maîtrise et de domination.

Vous soulignez ensuite un étonnant paradoxe : plus nous sommes puissants, forts, dominateurs, riches, plus nous sommes, en vérité, impuissants… Algorithme et système de surveillance, dites-vous, n’empêchent pas le terrorisme. De même que la puissance de l’armée américaine n’a pas empêché les échecs vietnamien et irakien. Comment expliquer ce paradoxe ?

Ne confondons pas surpuissance techno-scientifique et toute-puissance..La surpuissance n’est pas la toute-puissance humaine . La toute-puissance est divine. La surpuissance, ce n’est pas réussir en tout, c’est le refus des limites infranchissables , le toujours plus de puissance technicienne et économique et donc une certaine fuite en avant. Ce qui est visé ce n’est pas le plus de bien être et de bonheur, mais le plus d’efficience , de productivité et de rendement. Dès lors la surpuissance peut amener autant de malheurs que de progrès, autant d’espoirs de trouver un nouveau vaccin que de désastres écologiques ou sociaux. Dans la surpuissance, Il y a du pouvoir mais il y a aussi de l’impouvoir. D’ores et déjà, certains effets du changement climatique sont irréversibles : fonte des glaciers et des calottes glaciaires au Groenland, disparition des écosystèmes marins et côtiers, acidification des océans, extinctions d’espèces vivantes. Nous ne pouvons parvenir à freiner la multiplication des catastrophes : incendies géants, vagues de chaleur extrême, inondations d’une ampleur inédite. La crise climatique révèle notre impuissance face aux conséquences de notre modèle de développement. Nous ne pouvons rétablir ce que l’hyperdéveloppement techno-scientifique a détruit ou perturbé. Mais cette impuissance à son tour a des limites. Le progrès a crée des désastres écologiques mais il invente aussi de nouvelles solutions énergétiques bas-carbone. Ce qui montre que l’homme peut corriger le mouvement : il ne faut pas diaboliser la surpuissance.

Autre paradoxe inhérent à l’ère hyper-moderne de la surpuissance, cette fois dans la sphère culturelle ; où l’on aime les super héros mais où l’on aime aussi se victimiser… Ou bien dans la sphère sociale ; où le désir de reconnaissance de soi, de sa différence, de ses désirs n’a peut-être jamais été aussi central que notre société mais où l’angoisse et la dépression progressent, notamment dans les plus jeunes générations…

Ce tableau renvoie à ce que j’appelle l’hyper-individualisme contemporain. Pendant deux siècles, de la Révolution au milieu du siècle dernier, le droit de s’auto-administrer et d’être soi-même était limitée socialement. Les femmes ne votaient pas. Les minorités sexuelles étaient renvoyées dans les marges de la perversion. La logique de l’homme maitre et possesseur du monde existait mais le droit à disposer de soi était, lui , limité. Ce n’est plus le cas. Aujourd’hui,on a basculé dans l’ère de l’individualisme total, achevé. . Cela étant, nous devons faire la distinction entre deux figures de l’individualisme contemporain :d’un côté , un individualisme de jouissance, cool, dont j’ai beaucoup parlé dans mes livres, au début des années 1980. De l’autre un individualisme de surpuissance. Le premier refuse les contraintes sociales au nom du référentiel hédonistique, il est l’héritier de Mai 68, et contemporain de l’éclatement des couples, de la sexualité libre, du self-service, des sports non compétitifs, des sports icariens de glisse… Le second se lit dans la GPA, la PMA, la paternité post-mortem., les revendications transidentitaires, la chirurgie esthétique, le bodybuilding, les pilules antivieillissement, le dopage, les sports extrêmes, les sports d’endurance ( ultra-trail, ultra-cyclisme, raids multisport), les « jeux augmentés ». Nous vivons le passage de l’individualisme cool à l’individualisme hard, qui se rapproche de celle des athlètes de haut niveau en quête de records qu’ils cherchent sans cesse à dépasser. C’est davantage la volonté de puissance (dépassement de soi, effort, performance, défi intrapersonnel, refus des limites naturelles du sexe) que l’esprit hédonistique qui est au principe de ces activités. Le « toujours mieux », le surpassement de soi, l’outrepassement des limites physiques a gagné la culture de l’individualité subjective.

La démocratie, qui suppose un collectif et donc des limites, le sentiment d’appartenance à une communauté singulière, l’acceptation d’un cadre normé et collectivement déterminé, peut-elle survivre au règne de la surpuissance?

Avec l’implosion de l’URSS en 1991, nous avons cru au triomphe universel de la démocratie libérale. Or, il est clair que les choses ne se sont pas passées ainsi. Ce qui paraissait doté d’une légitimité absolue – l’extension des droits de l’homme, le libéralisme politique, l’ouverture des frontières économiques, le droit international – est fragilisé. Le nombre de démocraties est en net recul dans le monde. De plus en plus se multiplient les régimes illibéraux et populistes. L’époque voit s’affirmer de nouveaux « prédateurs » , y compris dans les grandes démocraties, qui se caractérisent par le refus de toute limite à leur volonté de puissance, le rejet des contraintes de l’État de droit et du droit international, l’usage de la guerre à des fins nationalistes et néo-impériales. Avec Trump en particulier, les limites de la civilité, de la politesse, des alliances internationales et même de l’objectivité scientifiques sont balayées d’un trait. Ces prédateurs, mus par la passion de la toute-puissance, œuvrent à façonner un monde sans garde-fous, dans lequel est bafoué le respect les droits de l’homme, l’ordre international, l’indépendance de la justice.

De l’intérieur, la démocratie est donc mise à mal, mais je pense que les démocraties libérales historiques sont plus fortes qu’on ne le dit. Et ce, en dépit de l’escalade hyperindividualiste. Il ne faut pas confondre en effet hyperindividualisme, égocentrisme et désert des valeurs. En dépit des problèmes de l’immigration et des attentats islamistes, on observe peu de mouvements xénophobes, appelant à une guerre civile ou à la négation des droits des minorités. Le goût du bien-être personnel est devenu la chose la plus importante, mais les gens demeurent aussi attachés à une forme de civilité qui empêche nos démocraties de dériver vers un chaos interne décivilisateur. Certains y verront une faiblesse. Je crois qu’au contraire, cela témoigne d’une envie de faire communauté, y compris dans l’épreuve, comme à l’occasion du Covid où la solidarité des citoyens, la peur certes mais aussi le souci des plus vulnérables, la gratitude envers les soignants ont représenté des affects majoritaires. Par ailleurs les manifestations de solidarité sont puissantes lorsqu’une nation subit un désastre gigantesque.

La surpuissance des nouvelles technologies ne conduit elle pas à l’éradication de l’autonomie individualiste ?

En dépit des progrès spectaculaires de l’intelligence artificielle, les êtres humains continuent et continueront à jouer un rôle irremplaçable dans la décision, l’innovation et la résolution des problèmes complexes. Les thèses selon lesquelles les IA finiront par nous connaître mieux que nous-mêmes et décider à notre place reposent sur une vision sans aucun fondement anthropologique. Les désirs humains sont trop changeants, pluriels, contradictoires et contextuels pour être entièrement prédits par des algorithmes. Aucune intelligence artificielle ne peut savoir avec certitude ce que je désire ici et maintenant, ni se substituer à moi dans les choix qui engagent le sens de mon existence.

Si les IA et les recommandations algorithmiques personnalisées peuvent orienter certains choix de consommation, de loisirs ou de mobilité, elles ne sauraient remplacer l’individu dans les décisions essentielles de la vie : engagement affectif, religieux, politique ou familial, choix d’une profession, désir d’avoir un enfant ou de consacrer sa vie à une cause. L’essor de l’intelligence artificielle n’annonce ni la disparition de l’autonomie subjective ni celle de l’individu, mais une coexistence entre des décisions assistées et le maintien de la liberté humaine dans les orientations fondamentales de l’existence.

Il n’y a pas davantage de désubjectivisation lorsque l’on considère les grandes décisions stratégiques, qu’elles soient militaires, économiques ou politiques. Les systèmes d’IA peuvent fournir des simulations, des analyses ou des recommandations ; ils ne décident ni des finalités ni des valeurs qui orientent l’action. La décision d’envahir l’Ukraine ne procède pas de l’automaticité de la raison numérique ni de la puissance des supercalculateurs : elle renvoie, en dernière instance, à une décision proprement humaine, nourrie par la vision du monde, les croyances, l’obsession paranoïaque et les ambitions mégalomaniaques de Vladimir Poutine. De même, dans les activités créatrices, les architectes, les designers, les décorateurs, les écrivains ou les artistes utilisent désormais les intelligences artificielles comme des instruments de travail, mais celles-ci ne déterminent ni le projet, ni l’intention, ni le jugement esthétique. L’IA accroît les capacités humaines ; elle ne se substitue pas au sujet qui décide, crée et assume la responsabilité de ses choix. La thèse de l’« obsolescence de l’homme » chère à Gunter Anders n’est pas à l’ordre du jour.

La surpuissance permise par les nouvelles technologies, comme l’IA, seront mises au service d’une volonté restant humaine. Ce qui pose les conditions de sa bonne utilisation. L’enjeu est donc aussi éducatif ?

Je suis un homme des Lumières et reste donc convaincu que l’éducation constitue notre bien le plus précieux. Mais force est de constater qu’elle est aujourd’hui en crise. Je suis favorable à une véritable révolution en matière éducative ! Il faut réhabiliter la culture générale afin de donner des grands repères historico-culturels aux nouvelles générations. Mais aussi développer une culture artistique de masse. Sur le long terme, le temps de travail va reculer avec la robotisation de l’économie. Quel mode de vie, quelle existence digne va-t-on offrir aux hommes ? La question de la vie bonne, centrale chez les Grecs, revient au centre. A part le supermarché et la mode, qu’est ce qui va intéresser nos enfants ? Quelle éducation à l’âge de la surpuissance ? Elle suppose à présent, outre des professeurs, des acteurs de la vie économique et culturelle nécessaires pour susciter du désir chez les jeunes.

Les lumières mettaient l’accent sur la raison, le respect des principes humanistes, mais l’école doit être aussi le lieu de la passion, celle où on apprend à aimer faire des choses, où l’on se déconnecte pour apprendre la sculpture, la danse, le théâtre, la musique, jardiner, faire du cinéma… s’éveiller à d’autres passions. Un des symptômes de la maladie de nos sociétés est la trop grande place occupée par l’univers consumériste. La civilisation de surpuissance crée des êtres obsédés de consommation dont les désirs se portent sur les loisirs, les marques et la mode. Ce n’est pas un drame abyssal mais cela construit un monde symboliquement pauvre et des hommes sans ressources intérieures. Jadis, les hommes étaient solides grâce à la foi religieuse et à l’incorporation subjective des principes structurants de l’ordre social. Ceci s’éclipse. C’est pourquoi, il faut réarmer les individus, les armer de goûts et de passions riches et personnelles. Ce devrait être l’une des grandes tâches d’une éducation humaniste visant à enrichir l’existence des êtres.

Bien sûr et je ne relativise pas l’importance de pouvoir vivre mieux de son travail. Ce qui m’inquiète d’abord, c’est la faible proportion de ceux qui, à l’avenir , pourront s’y accomplir : sur ce plan la multiplication des bullshit jobs n’incite guère à l’optimisme. Ensuite, on voit que tout ce qui permettait jadis le développement de passions désintéressées, et qui donnait aux hommes une force d’âme, une résilience, dirions-nous aujourd’hui, essentielle à la solidité d’une société, cède sous l’empire de la rentabilité, de la performance et de la consommation. Prenez le yoga. Il était synonyme de détachement, de capacité à se connecter aux forces non matérielles de notre humanité. Il est désormais pratiqué par les cadres d’entreprises des grandes centres urbains à des fin d’amélioration de sa propre performance au travail.

Cet homme unidimensionnel, matérialo-centré, m’inquiète. Il s’accompagne d’une fragilité intérieure devenue structurelle. Nos sociétés sont soumises à une insécurité systémique, climatique, professionnelle, sanitaire, existentielle… Les burn out se multiplient. L’individu n’a jamais autant de pouvoir (choisir son genre, l’éducation de ses enfants…), mais on côtoie des adolescents dont les pensées suicidaires croissent. On élève les enfants dans la toute-jouissance et toute-puissance, agençant ce qu’on appelle de nos jours l’enfant-roi sans limites. Résultat : un enfant hyper actif s’affirme, incapable d’affronter l’épreuve du réel, les obstacles et les frustrations inévitables de la vie. Il faut en prendre notre parti : il n’y a pas d’éducation digne de ce nom sans limites, sans autorité, sans contraintes.

La crise de l’autorité sociale a été souvent rattachée à la déconstruction de l’Eglise, de la famille et des grandes croyances collectives qui donnaient un sens, une direction à l’ensemble social. Que devient la démocratie au moment où un nouvel éclatement des autorités se dessine ?

Les démocraties sont désormais confrontées à un vaste mouvement de dépolitisation, marqué par la progression de l’abstention et une défiance généralisée envers les institutions. En France, selon le Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF, près de sept Français sur dix déclaraient en 2024 ne pas faire confiance aux responsables politiques. Cette crise de confiance n’épargne pratiquement aucune institution : partis politiques, Parlement, gouvernement, élus, présidence de la République, médias, tous sont atteints par une même suspicion.

Ce phénomène est indissociable de la société de surpuissance. Celle-ci se caractérise par une montée en puissance sans précédent des capacités scientifiques, technologiques, économiques, financières et informationnelles. Mais cette spirale de la puissance ne se traduit pas par une plus grande maîtrise collective du devenir des sociétés. Bien au contraire. Les États demeurent des acteurs majeurs, mais leurs marges de manœuvre se réduisent face à des forces qui les dépassent : marchés financiers mondialisés, multinationales, plateformes numériques, intelligence artificielle, crises climatiques, pandémies, conflits géopolitiques ou flux migratoires.

Ainsi s’impose un paradoxe historique inédit : jamais les sociétés n’ont disposé d’autant de moyens pour transformer le monde, jamais, dans le même temps, les gouvernants n’ont donné autant le sentiment de subir les événements plutôt que de les orienter. Plus la puissance des systèmes technico-économiques s’accroît, plus la capacité du pouvoir politique à les orienter diminue. La société de surpuissance coïncide avec le règne d’une puissance sans pilote : les capacités d’action augmentent sans cesse, mais les capacités de direction collective s’affaiblissent.

Cette dissociation entre puissance et maîtrise nourrit le désenchantement démocratique. Les gouvernants promettent de reprendre le contrôle, de protéger, de réformer, mais les résultats apparaissent très deçà des attentes. Les promesses non tenues alimentent la désillusion et renforcent la défiance à l’égard du personnel politique. L’impuissance publique s’étale. Les citoyens le mesurent chaque jour et instruisent un procès en incompétences de leurs élus. La France est le pays où les prélèvements obligatoires figurent parmi les plus élevés d’Europe. Pourtant, cette pression fiscale ne se traduit pas par des services publics dont l’efficacité est à la hauteur des moyens engagés. L’affaire Lyhanna a tragiquement mis en lumière les défaillances de notre système judiciaire. De même, malgré l’importance des dépenses de santé, l’accès aux soins demeure souvent plus difficile que chez certains de nos voisins, notamment en Allemagne. Dans de nombreux territoires, obtenir un rendez-vous chez un dermatologue, un ophtalmologue ou un autre spécialiste exige plusieurs mois d’attente, parfois six mois ou davantage ! Aux yeux de nombreux citoyens, cet écart entre le niveau des prélèvements et la qualité des services rendus alimente le sentiment d’une puissance publique coûteuse, mais de moins en moins efficace. Les citoyens en tirent la conclusion que leurs dirigeants sont incapables de résoudre les problèmes auxquels ils sont confrontés. La démocratie est malade quand les citoyens pensent que les élites politiques mentent, ne songent qu’à leur carrière ou sont incompétentes. Nous y sommes.

Le processus que vous décrivez, mêlant impuissance et polarisaition croissante du corps social, n’est-elle pas au cœur de la critique des modèles occidentaux, jugés à la fois permissifs et inefficaces, par les pays dites du Sud ? A commencer par la Chine où l’on prétend asseoir une « modernisation à la chinoise » conjuguant résultats (développement) et cohésion sociale…Dans ce nouveau contexte comment penser l’avenir européen ?

Notre attachement à la liberté condamne toute importation du modèle chinois, mais il faut reconnaître son efficacité. La montée en puissance de la Chine est indéniable. Et elle n’est pas prête de décliner. La Chine dispose d’une volonté et d’un projet de puissance. C’est ce qu’il manque aux Européens. Privée de grands leaders technologiques, distancée dans la course à l’intelligence artificielle et freinée par une croissance atone, l’Europe paraît désarmée face aux géants du XXIᵉ siècle. Pourtant, le déclin n’est pas une fatalité. Le continent qui a su transformer un millénaire de guerres en un espace de paix peut relever les défis de la surpuissance et retrouver une place de premier plan.L’Europe dispose d’atouts considérables : des chercheurs de premier ordre, une épargne abondante et des laboratoires d’excellence. Mais ce potentiel est entravé par une bureaucratie excessive, la fragmentation des réglementations et un marché des capitaux insuffisamment intégré. Pour renouer avec la puissance, quatre priorités s’imposent.

La première est de construire une véritable union des marchés de capitaux , une sorte de marché financier unique européen afin d’orienter l’épargne européenne vers l’innovation, le capital-risque et les infrastructures stratégiques, au lieu de financer les entreprises américaines.

La deuxième consiste à bâtir une autonomie stratégique. L’Europe ne doit plus dépendre durablement de la protection américaine. Elle doit renforcer son industrie de défense, harmoniser ses équipements, développer des capacités militaires communes et une alternative européenne aux logiciels stratégiques américains.

La troisième est de sortir de la paralysie institutionnelle. L’exigence de l’unanimité à vingt-sept paralyse l’action et condamne les projets les plus ambitieux. L’Europe doit privilégier des coalitions de pays volontaires et des alliances de nations autour de projets communs, à l’image d’Airbus ou d’Ariane, afin d’avancer plus rapidement dans les domaines de la défense, des technologies stratégiques et du renseignement. L’avenir de l’Europe passe par moins de bureaucratie bruxelloise et davantage de décisions d’Etats capables de s’associer librement autour de projets concrets et stratégiques.

Enfin, l’Europe doit viser la souveraineté technologique. Plutôt que de se limiter à réguler les géants étrangers, elle doit favoriser l’émergence de ses propres champions dans l’intelligence artificielle, le quantique, les biotechnologies ou l’énergie de fusion.

Le choix est clair : soit l’Europe subit la puissance des autres et s’efface progressivement, soit elle devient elle-même une puissance capable de défendre ses libertés, son modèle de civilisation et ses valeurs démocratiques.

La conquête de la surpuissance ne saurait en effet signifier l’abandon de l’héritage humaniste. L’Europe doit associer investissement massif dans les technologies d’avenir et maintien d’un cadre éthique, juridique et politique exigeant. La maîtrise de la surpuissance est indispensable : elle ne sera légitime qu’à la condition de demeurer au service de la démocratie, des libertés et de la paix.

Propos recueillis par Max-Erwann Gastineau


Max-Erwann Gastineau

Max-Erwann Gastineau est un essayiste, politologue et chroniqueur français. Diplômé en histoire et en relations internationales, il a étudié au Canada puis à Trinité-et-Tobago. Son parcours professionnel l’a conduit en Chine, aux Nations unies, à l’Assemblée nationale ainsi que dans le secteur de l’énergie, où il a notamment occupé le poste de directeur des affaires publiques et territoires chez France Gaz. Il est l’auteur de deux ouvrages publiés aux éditions du Cerf : Le Nouveau Procès de l’Est (2019), consacré aux fractures culturelles et politiques entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest, et L’Ère de l’affirmation : répondre au défi de la désoccidentalisation (2023), qui analyse le recul de l’influence occidentale. Il a également contribué au Dictionnaire des populismes et publie régulièrement des tribunes dans Le Figaro Vox, Marianne, Atlantico, ainsi que dans Front Populaire.

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