Des influenceuses fréristes prônent sur les réseaux sociaux une littérature « halal », dénonçant certains des classiques de notre patrimoine littéraire comme incompatibles avec l’islam. Pour décrypter ce phénomène, la NRP a interviewé Florence Bergeaud-Blackler, dont les travaux sur le frérisme et le développement du marché halal font référence.
1/ Vous dénoncez l’apparition d’une « halal romance », présentée comme une littérature inclusive mais que vous qualifiez de littérature « charia compatible ». Derrière un discours apparemment consensuel sur la diversité et la pudeur, assiste-t-on selon vous à l’introduction insidieuse de normes islamistes dans la création culturelle et, désormais, dans nos imaginaires ?
Je ne suis pas une lanceuse d’alerte, j’analyse un phénomène et j’en pointe les possibles conséquences plus que je ne le dénonce. En tant que chercheur CNRS, je fais en sorte de donner tous les éléments pour que chacun se fasse son opinion. Cela fait trente ans que je décris le phénomène de « halalisation » du marché, qui est la méthode d’islamisation et de diffusion de la norme islamique la plus efficace s’appliquant à nos sociétés de consommation. Je décris les logiques fines de ce que je considère comme un djihad, un combat prosélyte pour imposer une norme islamiste sans que nous nous en rendions compte, faire de nos sociétés des sociétés charia-compatibles.
Ce qui se passe avec la « romance halal » répond au même mécanisme que la création du marché global de la viande halal né dans les années 1980. J’avais décrit, il y a 20 ans, que ce marché qui se dessinait et concernait surtout l’alimentation était porté par une alliance entre néolibéralisme et néofondamentalisme, qui ne s’arrêterait pas à ce seul secteur, mais toucherait l’ensemble des produits et services. L’élargissement du périmètre du halal était déjà programmé dès les années 1990, car l’économie est un des secteurs de conquête des Frères musulmans, avec le politique, l’éducation, le développement, qui se sont répandus sur tous les continents.
J’ai été entravée dans mes recherches par un milieu académique dominé, en sciences sociales, par la gauche radicale, volontairement aveugle au prosélytisme islamique, plus communément appelé da’wah ou islamisation, au prétexte que ce serait un thème de « fachos ». J’ai été aussi gênée dans ma progression par ceux qui s’étaient (et restent hélas) empêtrés dans les discussions infinies sur la différence entre islam et islamisme. Ce débat insoluble n’a, à mes yeux, strictement aucun intérêt. Ce qui doit être analysé, c’est l’islamisation, cette conquête des âmes et des territoires qui est présentée par le salafisme, dont le frérisme qui en est une variante moderne comme une obligation pour tout musulman. J’ai enfin été réduite au silence par ceux qui prétendaient que ce prosélytisme était comparable à celui du monde chrétien et que cela s’arrêterait avec le développement de l’enrichissement et de l’intégration des musulmans victimes d’une supposée « islamophobie ». Cette thèse, qui prétend que l’islamisme repose sur les pauvres, les exclus et les démunis, est pourtant démentie jour après jour, au moins depuis les terroristes bien intégrés du 11 septembre, financés par le milliardaire Ben Laden.
Malgré les embûches, force est de constater que mes analyses étaient justes. La littérature a très logiquement été atteinte par le processus d’islamisation.
Ce qui est remarquable, c’est que cette littérature halal, que j’appelle charia-compatible, n’appartient pas à un genre religieux à part, comme on l’a vu avec l’édition chrétienne, qui est un marché de niche pour l’éducation des mœurs. Le frérisme (néologisme que j’utilise pour désigner l’idéologie des Frères musulmans) ne veut pas d’un marché de niche, il veut imposer sa norme, qu’il pense universelle, dans tous les secteurs et dans l’imaginaire de tous. C’est inscrit dans son ADN dès 1928. Le musulman doit obligatoirement imposer sa norme aux autres, car il ne pourra pas vivre « son islam » de manière intégrale, comme cela est exigé, si la culture, les traditions locales et la loi l’empêchent. Il faut donc islamiser la culture, les traditions et les lois de l’environnement pour que les musulmans vivent dans un premier temps dans une société charia-compatible qui, à terme, pensent-ils, deviendra naturellement charia-compliante.
2/ Vous établissez un parallèle avec le hijab de running commercialisé par Decathlon et écrivez que « rien ne vient arrêter l’alliance du marché et de l’islamisme ». Est-ce précisément la force de cette stratégie : parvenir à banaliser des marqueurs idéologiques ou religieux en les transformant en simples produits de consommation, jusqu’à rendre presque invisible leur portée politique ?
Le « hijab running » est un anglicisme qui désigne un hijab adapté à la course à pied et au sport en général. L’idée est que la musulmane ne pourra pas courir si elle n’est pas équipée d’un vêtement adapté. Ce qui est une manière d’affirmer qu’on ne peut pas être musulmane sans hijab. Bien sûr, le marchand ne reconnaîtra jamais son influence normative et donc politique ; il rappellera que chacun a le « choix » d’acheter ou de ne pas acheter.
La halalisation est un processus en deux temps : d’abord désigner un interdit, ensuite proposer un équivalent, un ersatz, permis (halal). Qualifier des produits ou services de « haram » (interdits) permet de créer les bases pour confectionner une gamme commerciale halal. Les islamistes légalistes que sont les fréristes ont parfaitement su vendre cela et impliquer les marchands, toujours à l’affût d’une segmentation du marché qui permet de créer des niches.
Une fois qu’on a compris le mécanisme, il est plus facile d’identifier les responsables. Les marchands vendent, ils font leur métier. Mais quand ils se mettent au service d’une norme rigoriste, qui plus est instable dans sa définition, ils sont effectivement des agents du prosélytisme islamique qu’ils le veuillent ou non. £
Ils peuvent même être piégés. Une enseigne non musulmane qui vend du halal sera tôt ou tard interrogée sur sa fiabilité ; il lui faudra donner toujours plus de garanties sur sa capacité à assurer la licéité des produits. Cela conduit à une surenchère qui peut conduire à islamiser son personnel, par exemple, dans le sens où il recrutera des musulmans plutôt que des non musulmans. Quoi de plus rassurant, pour le consommateur qui recherche une nourriture halal, que de voir un homme barbu ou une femme voilée la servir. C’est ce que j’appelle le « premium du barbu ».
3/ Dans votre ouvrage Le Djihad par le marché. Comment l’islam radical s’empare du marché halal, vous décrivez les mécanismes par lesquels le marché peut devenir un puissant vecteur d’expansion de la norme islamique. Avec la « halal romance », franchit-on une étape supplémentaire, puisqu’il ne s’agit plus seulement de déterminer ce que l’on mange ou ce que l’on porte, mais aussi les histoires que l’on raconte, les représentations que l’on diffuse et finalement l’imaginaire collectif que l’on contribue à façonner ?
Avec l’extension à toute l’alimentation et à la mode pudique, cette évolution vers la romance halal était prévisible, car déjà dans les tuyaux de l’économie islamique globale et du marketing islamique. Le secteur des médias halal, depuis au moins dix ans, fait partie des 7 secteurs liés aux modes de vie et à la finance, tels qu’ils sont définis dans le State of the Global Islamic Economy Report publié par DinarStandard. Ces sept secteurs sont : l’alimentation halal, la finance islamique, la mode pudique, le tourisme adapté aux musulmans, les produits pharmaceutiques halal, les cosmétiques halal, et donc les médias et loisirs.
L’islamisation de la littérature par le marché commence par une première étape négative : écarter, corriger ou éviter ce qui est jugé haram, souvent au nom du respect des sensibilités musulmanes. Elle entre ensuite dans une phase positive de production : il ne s’agit plus seulement de supprimer certains contenus, mais de proposer un univers culturel alternatif présenté comme halal, avec ses normes, ses personnages, ses récits et ses modèles de comportement. Cette logique s’étend par capillarité : de la littérature vers l’édition jeunesse, les médias, les séries, les loisirs, puis vers la mode, le tourisme, les cosmétiques, la pharmacie ou encore la finance. À mesure qu’une demande est identifiée, les acteurs économiques créent une offre dédiée ; cette offre normalise à son tour de nouveaux usages, élargit le public et transforme progressivement le halal en norme transversale de consommation et de représentation. Le musulman de tous les continents, d’où qu’il vienne, est ainsi appelé à vivre dans le halal, dans l’Islamic Way of Life. Je reprends ici le titre d’un ouvrage de Mawdudi, l’Indo-Pakistanais, qui est un peu à l’origine de cette ingénierie.
4/ Les entreprises et les acteurs culturels occidentaux ne sont-ils pas devenus, au nom de la conquête de nouveaux marchés et d’une certaine conception de la diversité, les auxiliaires involontaires — voire parfois consentants — de cette entreprise de normalisation ? Face à cette progression, comment empêcher que la logique commerciale ne contribue à installer durablement dans la société des normes inspirées de l’islamisme ?
Une fois qu’on a compris le mécanisme et ses pièges, il est clair que les marchands qui se prêtent à ce jeu du marché halal en faisant certifier leurs produits ou en créant de nouvelles gammes appuyées sur le marketing islamique sont co-responsables de la diffusion de la norme. Mais en sont-ils conscients, ? Je dirais que oui mais pas au point de comprendre leur rôle et les risques qu’ils prennent. Ces acteurs du marché sont bercés par une idéologie multiculturelle aveugle au prosélytisme musulman, pour qui le mot « islamisation » n’est juste qu’une lubie de « racistes ». Souvent, ils se lancent avec intérêt et avec bonne foi sur le marché halal pour participer à la » diversité bienheureuse » de la société multiculturelle. Souvent, ils nient le caractère religieux en accentuant l’aspect culturel, attirés par l’appât du gain. Aucun mécanisme ne vient les prévenir de ce qui peut leur arriver s’ils investissent dans le marché halal, et de ce piège dont j’ai parlé. Ni le ministère de l’Agriculture, ni celui du Commerce, ni bien sûr les universités, qui travaillent plutôt à optimiser la finance islamique et les chaînes industrielles halalisées. Pourtant, la halalisation n’est pas qu’un problème pour la société sécularisée démocratique et ses valeurs, qui ne sont pas compatibles avec la proposition islamique ; elle l’est aussi, à terme, pour les marchands qui entrent en terre inconnue et ne maitrisent pas le contenu de la norme.
Je l’ai montré, la dynamique d’islamisation est telle sur les cinq continents et notamment dans les pays de l’Organisation de la Coopération Islamique que la firme qui se lance dans le halal et vend aux minorités musulmanes ou aux pays musulmans devra donner des garanties si elle ne veut pas être boycottée. On l’a vu avec l’exemple d’Isla Délice, dont le directeur a dû annoncer publiquement qu’il ne travaillerait jamais avec Israël. La pression du boycott des produits israéliens, comme celle des produits danois lors de l’affaire des caricatures danoises, souvenons-nous, est immense. Elle n’est qu’un aperçu de la guerre économique qui nous attend : le djihad par le marché.
Dr. Florence BERGEAUD-BLACKLER, Chargée de recherche Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), Présidente du Centre Européen de Recherche et d’Information sur le Frérisme (CERIF), Auteur de Le Djihad par le Marché, Odile Jacob, 2025.
La signature
Arnaud Benedetti
Fondateur et directeur de La Nouvelle Revue Politique, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne Université et essayiste. Spécialiste de la communication politique, il analyse les transformations du pouvoir, du débat public et de la vie politique française.
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