Le 36ᵉ sommet franco-italien, réuni à Antibes le 25 juin 2026, n’a guère retenu l’attention au-delà des annonces de coopération bilatérale. Pourtant, il illustre une évolution plus profonde. Depuis une trentaine d’années, la France et l’Italie sont devenues les deux principaux architectes de la politique méditerranéenne de l’Union européenne. Cette continuité dépasse les alternances politiques autant que les crises migratoires successives. Elle traduit la constitution progressive d’un espace de sécurité euro-méditerranéen, qui ne se réduit ni aux frontières formelles de l’Union, ni aux compétences de ses institutions. C’est cet espace que nous proposons d’analyser à travers la notion de limes.

Le choix du terme n’est pas anodin. Le limes romain n’était pas une muraille hermétique, comme la muraille de Chine, mais un système différencié de gestion des marges : zones tampons, peuples fédérés, réseaux d’information, accords de stationnement, circulations encadrées. Il combinait la frontière militaire, la diplomatie périphérique et l’intégration sélective. Le limes européen contemporain fonctionne selon une logique analogue, mais avec des instruments propres à la modernité : externalisation des contrôles migratoires, politique de voisinage, accords bilatéraux de sécurité, montée en puissance de Frontex, et renseignement comme infrastructure silencieuse du système.

La thèse ici développée est la suivante : le limes européen n’est pas une frontière externalisée unique, mais un système différencié de gestion des marges, issu de la recomposition de deux matrices historiques distinctes – développementale au Sud, stratégique à l’Est –, restructurées par la rupture sécuritaire post-2001 et stabilisées par des dispositifs hybrides mêlant diplomatie, économie et renseignement. Ce système s’est constitué non par une décision politique pensée et délibérée, mais par la sédimentation de crises successives. Ainsi, il est à la fois indispensable et fragile : indispensable parce qu’il est la seule architecture disponible pour contenir simultanément la déstabilisation par les flux au Sud et la pression géopolitique à l’Est ; fragile parce qu’il repose sur des États-pivots, dont la stabilité n’est ni garantie, et encore moins maîtrisée par l’Union.

Ce paradoxe éclaire deux situations que la grille institutionnelle classique peine à analyser. La Turquie, candidate officielle depuis 1987, associée depuis 1963, attend depuis 1969 une intégration que l’Union n’a jamais voulu lui accorder, ni lui refuser définitivement. La logique du limes révèle la vérité fonctionnelle de cette relation : la Turquie est un pivot du système, rémunéré comme tel, dont la rente de position frontalière vaut désormais plus que l’adhésion. L’Ukraine, à l’inverse, s’est vu accorder en juin 2022 un statut de candidat qui la fait entrer dans la catégorie « élargissement », alors qu’elle relevait structurellement de la catégorie « limes oriental ». Cette erreur de catégorie politique aura des conséquences durables. Elle contraste avec cette logique habsbourgeoise qui prévaut pour les Balkans occidentaux et l’Albanie, où l’intégration par étapes procède d’une continuité culturelle et géographique que ni la Turquie ni l’Ukraine ne partagent avec le cœur de l’Union.

Archéologie des périphéries européennes : deux matrices historiques

La politique européenne envers les périphéries méridionales s’est construite sur un héritage post-colonial structurant. Les accords de Lomé (1975), prolongeant la convention de Yaoundé (1963), instituent un cadre ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) qui organise les relations entre la Communauté européenne et ses anciens territoires selon une logique de développement différencié. L’aide, les préférences commerciales, la stabilisation des recettes d’exportation (STABEX) constituent les instruments d’une gestion indirecte des circulations humaines et économiques. Le développement est alors conçu comme le meilleur rempart contre les migrations : en maintenant des conditions de vie acceptables dans les pays partenaires, l’Europe espère tarir les flux à la source.

Cette architecture repose sur un présupposé implicite que Pierre Renouvin et Jean-Baptiste Duroselle auraient reconnu comme une force profonde de nature économique : la différence de niveau de développement entre les deux rives de la Méditerranée n’est pas une donnée naturelle, mais un produit historique, que la politique peut partiellement corriger. La Convention de Lomé en est l’expression institutionnelle. Elle constitue ce que l’on pourrait appeler un pré-limite développemental : non une frontière mais un espace d’interface organisé, où l’Europe exerce une influence sans exercer de souveraineté.

L’Union du Maghreb arabe (UMA), fondée à Marrakech en février 1989, s’inscrit dans ce même moment. La fin de la guerre froide et la refondation du monde selon des espaces régionaux intégrés — ALENA, MERCOSUR, ASEAN renforcée — créent un contexte favorable à l’émergence d’un bloc maghrébin capable de dialoguer avec l’Europe sur une base de relative symétrie. L’UMA n’est pas un projet réactif à l’Europe : c’est une tentative autonome de constitution d’un espace économique, avec sa propre logique d’intégration et l’ambition d’une monnaie commune. Elle est, en ce sens, à l’Europe de 1989 ce que la Lydie fut à la puissance grecque : un espace qui adopte les formes institutionnelles et économiques du centre dominant sans prétendre y appartenir, et qui constitue de ce fait un interlocuteur collectif structuré à la périphérie.

La Libye kadhafiste occupait dans cette architecture une position de pivot irremplaçable. Sa rente pétrolière devait financer la convergence économique maghrébine et compenser les asymétries entre le Maroc, l’Algérie et la Tunisie. Sa profondeur stratégique vers le Sahel et le bassin du lac Tchad en faisait le filtre transsaharien des flux humains en provenance d’Afrique subsaharienne. La Libye gérait l’amont africain que l’Europe n’avait pas la volonté de gérer directement. C’était la clé de voûte du pré-limes développemental, dans sa dimension à la fois régionale et sous-régionale.

La dissolution de l’Union soviétique produit aux marges orientales de l’Europe un espace d’une nature radicalement différente. Il ne s’agit pas ici de gérer un héritage colonial, ni d’organiser le développement d’une périphérie économiquement dépendante. Il s’agit de stabiliser géopolitiquement un voisinage dont la recomposition peut favoriser, soit la projection de l’influence russe vers l’Ouest, soit l’insertion progressive de ces États dans l’orbite européenne. Dans une logique lydienne, la Politique européenne de voisinage (PEV), formalisée en 2004, est l’instrument de cette logique : elle offre aux États voisins un accès différencié au marché unique et aux programmes communautaires en échange de réformes institutionnelles, sans leur ouvrir la perspective d’une adhésion.

Cette architecture constitue un pré-limes stratégique. Son principe n’est pas le développement, mais bien la stabilisation territoriale : maintenir ces États dans une orbite européenne suffisante pour prévenir leur basculement vers des influences concurrentes, sans les intégrer formellement. L’Arménie, le Caucase du Sud, la Moldavie, l’Ukraine avant 2022 en sont les cas paradigmatiques. La logique est celle du tampon politique : des États qui absorbent les chocs géopolitiques sans appartenir à l’espace de sécurité européen.

Dans Paix et Guerre entre les nations, analysant la politique de puissance, Raymond Aron distinguait la puissance par l’étendue de la puissance par la cohésion. Le pré-limes oriental illustre précisément cette distinction : l’Europe étend son influence sans produire la cohésion institutionnelle qui seule pourrait la pérenniser. C’est une puissance par l’enveloppement, non par l’intégration — et sa fragilité tient précisément à ce qu’elle dépend de la volonté des États tampons de maintenir leur position d’interface.

Le dialogue 5+5, initié en 1990 et relancé en 2001, constitue la tentative la plus ambitieuse d’institutionnaliser un espace d’interface euro-méditerranéen fondé sur la réciprocité. Cinq États membres du Nord (France, Italie, Espagne, Portugal, Malte) face à cinq États du Maghreb (Maroc, Algérie, Tunisie, Libye, Mauritanie) : la structure même du dialogue présuppose l’existence d’un interlocuteur collectif au Sud. Le 5+5 n’est pas une politique de voisinage unilatérale ; c’est un proto-dialogue interrégional entre deux ensembles en cours de structuration.

Sa novation politique réside précisément là : il suppose que l’UMA existe et fonctionne comme partenaire. Il inscrit le Processus de Barcelone (1995) dans une logique de partenariat plutôt que de simple association. Le couple franco-italien y joue le rôle d’architecte naturel, en raison de sa position géographique, de ses réseaux historiques dans l’espace méditerranéen et de sa capacité à mobiliser les institutions européennes autour d’une vision commune de sécurité méditerranéenne. Cette continuité structurelle — indépendante des alternances politiques — a été rappelée, fût-ce discrètement, par le sommet d’Antibes de juin 2026.

La Méditerranée de cette période constitue ainsi un pré-limes mixte, à mi-chemin entre la logique développementale des Suds et la logique stratégique de l’Est. Elle combine gestion des flux économiques et humains, stabilisation géopolitique des États riverains et proto-architecture de sécurité collective. Ce caractère hybride la rend à la fois plus ambitieuse et plus vulnérable, que les deux autres matrices : elle requiert que les deux rives progressent simultanément vers une cohérence régionale que ni l’UMA ni l’UE ne sont pleinement en mesure de garantir.

Ruptures systémiques : mondialisation, 11 septembre, Libye

La fin des années 1990 voit cette logique développementale du pré-limes méridional se désagréger progressivement sous l’effet de la mondialisation commerciale et financière. Les accords ACP, renégociés à Cotonou en 2000, perdent leur centralité stratégique à mesure que les préférences commerciales sont érodées par les règles de l’Organisation mondiale du commerce et que l’aide publique au développement est supplantée par les investissements directs et les flux de capitaux privés. La financiarisation des politiques de développement substitue à la logique de stabilisation de long terme une logique de rentabilité à court terme, incompatible avec la construction patiente d’interlocuteurs régionaux structurés.

Simultanément, le blocage algéro-marocain autour du Sahara occidental paralyse l’UMA et l’empêche de remplir la fonction d’interlocuteur collectif que le 5+5 présupposait. Le dialogue interrégional se vide progressivement de son contenu : l’Europe se retrouve à négocier avec cinq États séparés, dont les intérêts divergent et dont aucun ne dispose seul de la profondeur régionale nécessaire pour remplir la fonction de filtre. Le pré-limes développemental ne disparaît pas d’un coup. Il se désagrège par érosion progressive, perdant sa cohérence sans qu’aucune décision politique ne sanctionne cette perte.

Les attentats du 11 septembre 2001 produisent une requalification globale des périphéries européennes. Didier Bigo l’a analysé comme un processus de sécuritisation — la migration, le terrorisme et la criminalité organisée constituant désormais un continuum de menaces indistinctes. Elle se traduit institutionnellement par une réorientation des instruments européens de gestion de ses marges. L’aide au développement cesse d’être l’instrument principal de la politique méridionale de l’Union, au profit de dispositifs de contrôle des flux et de coopération sécuritaire avec les États tiers qui deviennent centraux.

La création d’une Agence européenne de gardes-frontières et de garde-côtes, baptisée Frontex, en 2004 matérialise cette bascule. L’agence n’est pas encore, à cette date, l’infrastructure autonome qu’elle deviendra après 2015 ; elle est d’abord le signe d’une nouvelle conception de la frontière européenne, désormais entendue comme un objet de gouvernance collective plutôt que comme la somme de frontières nationales juxtaposées. La frontière extérieure de l’Union commence à se transformer en objet informationnel : elle se gère par la donnée, le renseignement opérationnel, la surveillance satellitaire, autant que par la présence physique.

Pour les marges orientales, le 11 septembre produit un effet analogue, mais de nature différente. La requalification sécuritaire renforce la logique de tampon géopolitique : les États de la PEV sont désormais traités comme des zones de gestion des risques, autant que comme des partenaires en voie de convergence institutionnelle. La distinction entre stabilisation et intégration, déjà présente dans la PEV, se creuse : l’Union investit dans la stabilisation sécuritaire de ses voisins sans accroître proportionnellement les perspectives d’intégration.

L’intervention militaire franco-britannique en Libye au printemps 2011, conduite dans le cadre de la résolution 1973 du Conseil de sécurité, produit des effets que ses architectes n’avaient certainement pas mesurés. En détruisant l’État libyen, elle détruit simultanément le pivot africain du pré-limes méridional et la clé de voûte financière de l’UMA. Ce n’est pas seulement un régime qui s’effondre. C’est toute l’architecture d’interface euro-méditerranéenne construite depuis 1989 qui perd son centre de gravité. Et les conséquences maliennes n’ont pas encore livré toutes leurs réalités locales de la sous-région.

En effet, la Libye remplissait deux fonctions irremplaçables et indissociables. Vers le sud, elle était un filtre transsaharien : sa capacité à réguler les flux migratoires en provenance d’Afrique subsaharienne reposait sur un réseau de coopération — fût-il informel et parfois coercitif — avec les États du Sahel et du bassin tchadien. Vers le Nord, elle était l’interlocuteur qui donnait à l’UMA sa profondeur stratégique et ses ressources financières. Sa destruction n’a donc pas produit un simple vide migratoire ; elle a définitivement bloqué la reconstitution de l’UMA, rendant caduc le présupposé symétrique du 5+5.

La menace formulée par Daech, en février 2015, d’utiliser les flux migratoires comme arme de déstabilisation des États européens, n’est pas une novation stratégique ; c’est la conséquence logique de la destruction du système différencié. Daech n’a pas inventé l’arme migratoire : il a exploité le vide que la désorganisation du limes avait créé. La crise de l’été 2015, avec plus d’un million d’entrées irrégulières sur le territoire de l’Union, confirme rétrospectivement que le pré-limes méridional — aussi imparfait qu’il fût — remplissait une fonction de régulation que rien n’était prêt à prendre en charge après sa destruction.

Recomposition du limes : système différencié et gouvernance par externalisation

Face à l’effondrement du pivot libyen, l’Union européenne et ses États membres les plus exposés — l’Italie au premier chef — engagent une politique de substitution. La Tunisie est le premier candidat naturel : sa stabilité relative post-révolutionnaire, sa position géographique et ses capacités administratives en font un interlocuteur possible. Le mémorandum d’entente signé en juillet 2023, qui conditionne un soutien financier substantiel à la coopération migratoire, reproduit la logique du pré-limes développemental, mais dans une version appauvrie : la Tunisie contrôle les flux en transit sur son territoire, sans disposer de la profondeur stratégique vers le Sahel que la Libye détenait. Elle filtre sans réguler l’amont.

Cette dégradation fonctionnelle est la marque structurelle du limes recomposé au Sud. L’Europe cherche à reconstituer une fonction — le filtre régional — sans pouvoir reconstituer la capacité qui la sous-tendait. C’est une logique de substitution permanente des pivots, dont la fragilité tient précisément à ce que chaque substitut dispose de moins de profondeur que le précédent. La Tunisie fait aujourd’hui ce que la Libye faisait entre 1990 et 2011, mais aussi ce que la Turquie fait depuis 2016.

La Turquie occupe dans ce paysage une position d’une autre nature. L’accord de mars 2016, qui mobilise six milliards d’euros, une promesse de libéralisation des visas et une relance nominale des négociations d’adhésion en échange du contrôle des flux depuis la Turquie vers la Grèce, révèle la vérité fonctionnelle de la relation euro-turque. La Turquie n’est plus, depuis 2011, un candidat à l’intégration en attente de satisfaire les critères de Copenhague : elle est le nouveau pivot méditerranéen oriental du limes, qui a compris que sa rente de position frontalière vaut plus que l’adhésion. Elle est à l’Europe post-2011 ce que la Lydie fut à la puissance grecque après la désorganisation du monde perse : un espace qui adopte les normes du centre, négocie avec lui sur une base de relative égalité, et tire de cette position d’interface une rente durable, sans intégration formelle.

La Libye fragmentée post-2011 tente quant à elle de se reconstituer comme acteur, mais dans une configuration où deux gouvernements rivaux se disputent le territoire et où des milices contrôlent les flux aussi bien que les institutions. La France et l’Italie tentent d’y maintenir une présence et une influence, en jouant sur les divisions internes et en finançant des garde-côtes dont les pratiques sont régulièrement contestées par les juridictions européennes. C’est la forme la plus dégradée du limes méridional : non plus un État-pivot, mais un territoire fragmenté, dont on sous-traite le contrôle à des acteurs infra-étatiques.

À l’Est, la recomposition du limes prend une forme différente. L’agression russe contre l’Ukraine en février 2022 précipite une clarification que la PEV avait toujours différée : les États de la marge orientale ne peuvent plus être traités comme des partenaires neutres en voie de convergence. Ils sont des acteurs d’un rapport de forces géopolitique que la Russie a rendu explicite par la force. L’Arménie, bousculée par la reprise azerbaïdjanaise du Haut-Karabagh en septembre 2023, se rapproche de l’Union européenne dans un mouvement qui illustre exactement la logique du limes oriental : un État-tampon qui, sous la pression d’une influence concurrente, cherche à stabiliser sa position d’interface avec le centre européen.

La décision d’accorder à l’Ukraine le statut de candidat en juin 2022 illustre à l’inverse les risques d’une confusion entre les deux catégories — limes et élargissement. Cette décision, prise dans l’émotion politique de l’agression russe et sous la pression d’une opinion publique européenne mobilisée, a introduit l’Ukraine dans le registre institutionnel de l’élargissement, alors qu’elle relevait structurellement du limes oriental. Une Ukraine en guerre, partiellement occupée, économiquement dévastée, dont le territoire est contesté, ne remplit plus les conditions d’une candidature à l’intégration telles que le cadre de Copenhague la définit. Le statut de candidat crée des attentes institutionnelles que l’Union ne peut honorer à court terme sans se transformer profondément, et des obligations de sécurité qu’elle n’est pas prête à assumer.

Cette erreur de catégorie contraste avec la logique qui prévaut pour les Balkans occidentaux. L’élargissement à cette sous-région, engagé formellement depuis les sommets de Thessalonique (2003) et de Sarajevo (2020), s’inscrit dans une continuité que l’on pourrait qualifier d’habsbourgeoise : des espaces qui appartiennent culturellement, historiquement et géographiquement à la matrice européenne centrale, et dont l’intégration progressive — fût-elle lente et conditionnelle — est le prolongement naturel d’une proximité séculaire. L’Albanie, candidate depuis 2014, relève de cette logique : elle a vocation à rejoindre l’Union, par étapes, selon un processus dont le protocole italo-albanais de gestion migratoire n’est qu’un épisode contingent, contesté par la Cour de justice de l’Union européenne, et non une modalité durable.

Le limes recomposé ne serait qu’un ensemble de dispositifs bilatéraux disparates sans l’infrastructure qui lui donne sa cohérence interne. Frontex en est l’expression institutionnelle la plus visible. Refondée en 2016 après la crise migratoire de 2015, dotée d’un mandat élargi et d’un corps permanent en voie de constitution, l’agence incarne la transformation de la frontière extérieure de l’Union en objet de gouvernance collective. Sa crise de 2021 — accusations de violations des droits fondamentaux, démission de son directeur exécutif — révèle les tensions constitutives du système : une agence qui doit simultanément respecter le droit européen des droits fondamentaux et remplir une fonction de contrôle des flux que les États membres lui ont déléguée précisément pour s’affranchir des contraintes que ce même droit leur impose.

Cette tension juridique est le symptôme d’une évolution plus profonde : le limes produit du droit dérogatoire. Même partiellement invalidé, le protocole italo-albanais procède de la même logique que le plan britannique Rwanda, puis Angola : externaliser le traitement des demandes d’asile hors du territoire de l’État responsable, dans un pays tiers rémunéré pour ce service. Ce faisant, il ne crée pas seulement une procédure dérogatoire ; il requalifie l’espace de droit applicable. La frontière se déplace du territoire vers le statut juridique des personnes et des espaces. C’est une innovation structurelle dont les implications dépassent largement la question migratoire et constituent in fine et non in jure le limes.

Le renseignement constitue inévitablement le système nerveux silencieux de cet ensemble. La transformation de la frontière en objet informationnel — surveillance satellitaire, drones, bases de données biométriques, échange de renseignement opérationnel entre services — fait d’ailleurs du renseignement l’infrastructure fondamentale du limes recomposé. Ce n’est pas une évolution accessoire : c’est un changement de nature. Le limes classique se tenait par la présence physique ; le limes européen contemporain se tient par la donnée. Les services de renseignement nationaux, l’agence Europol, les cellules de fusion créées dans le cadre de la coopération antiterroriste post-2015 constituent les nœuds d’un réseau d’information, dont la frontière extérieure n’est que l’expression la plus visible.

Le limes européen ne s’est pas constitué par des décisions politiques, mais par la sédimentation de crises successives. La destruction du pivot libyen en 2011, la crise migratoire de 2015, l’agression russe de 2022 ont chacune précipité une recomposition partielle d’un système, dont la cohérence d’ensemble n’a jamais été délibérément voulue. C’est précisément ce caractère non intentionnel qui le rend analytiquement intéressant : il révèle ce que l’Union européenne fait réellement à ses marges, par opposition à ce qu’elle dit y faire.

Cette réalité consiste à exercer une forme de puissance indirecte, par interposition d’États-pivots et de dispositifs hybrides, faute de pouvoir ou de vouloir exercer une souveraineté directe. Cette puissance par défaut est la forme que prend la puissance européenne lorsqu’elle ne peut pas être exercée frontalement : ni l’intégration formelle des États voisins, ni la projection militaire autonome ne sont disponibles comme options. Le limes s’impose lorsqu’on écarte ces deux extrêmes.

Ses limites structurelles sont connues. Il repose sur des États-pivots, dont la stabilité est aussi précaire que la loyauté conditionnelle — la Turquie l’a démontré à plusieurs reprises depuis 2016. Il produit du droit dérogatoire, qui fragilise la cohérence juridique de l’Union. Il délègue à des acteurs tiers des fonctions que les institutions européennes ne peuvent pas assumer directement sans se confronter à leurs propres normes. Et il risque en permanence de confondre gestion et intégration, comme le montre l’erreur de catégorie ukrainienne.

Ses atouts sont néanmoins réels. Il est la seule architecture disponible pour contenir simultanément la déstabilisation par les flux au Sud et la pression géopolitique à l’Est, dans un contexte où ni l’UMA — définitivement bloquée — ni une défense européenne autonome ne sont opérationnelles. Il capitalise sur les réseaux diplomatiques des États membres les plus exposés — France et Italie en Méditerranée, Pologne et États baltes à l’Est —, en leur donnant un cadre qui dépasse les intérêts strictement nationaux. Et il préserve, pour les espaces qui y ont vocation, la logique d’intégration habsbourgeoise des Balkans, en lui évitant d’être contaminée par des candidatures structurellement incompatibles.

La véritable modernisation de l’Union européenne ne s’est pas faite que par les traités, mais aussi par la construction progressive de ce limes. Pourtant, c’est par ses marges, autant que par ses institutions, que l’Union a appris à exercer une forme de puissance dans un monde redevenu westphalien. Cette leçon, que le sommet d’Antibes illustre modestement, mérite d’être tirée explicitement — avant que la prochaine crise n’impose de l’apprendre à nouveau.

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