De la chute d’Andriy Yermak à la photo décontractée entre Zelensky et Trump au G7, retour sur les ressorts discrets d’un dégel que peu voyaient venir.

Le « moment Évian » n’est pas sorti de nulle part. Derrière le dégel affiché entre Donald Trump et Volodymyr Zelensky, à la mi-juin, c’est d’abord une recomposition de l’appareil d’État ukrainien qui s’est jouée loin des caméras.

Pendant près de six ans, Andriy Yermak avait incarné une certaine façon de gouverner à Kiev. Chef du cabinet présidentiel, négociateur en chef face à Washington comme à Moscou, il voyait passer tous les dossiers et ne laissait aucun ministre agir sans son aval. Sa ligne, vis-à-vis des Américains, passait pour rigide et frontale.

Tout a basculé à l’automne. Le 28 novembre 2025, au lendemain d’une perquisition menée à son domicile par le Bureau anticorruption ukrainien (NABU) dans une vaste enquête sur des détournements dans le secteur de l’énergie, Yermak a remis sa démission. L’affaire, qui éclaboussait plusieurs ministres et proches du président, a fragilisé le sommet de l’État au pire moment, alors que Kiev négociait pied à pied un plan de paix américain. Mais elle a aussi libéré un espace.

Car, au même moment, Zelensky a confié la conduite de la délégation ukrainienne à Rustem Umerov. Tatar de Crimée passé par l’entreprise puis par le parti Holos, ministre de la Défense à partir de septembre 2023, secrétaire du Conseil national de sécurité et de défense depuis juillet 2025, l’homme avait déjà piloté les échanges de prisonniers et plusieurs cycles de pourparlers, d’Abou Dhabi à Berlin. Là où Yermak verrouillait, Umerov écoute. À mesure que la guerre s’enlisait, il a gagné en stature et en crédit, jusqu’à s’imposer comme l’un des principaux décideurs ukrainiens sur la sécurité et la négociation.

Ce glissement a compté. En écartant un négociateur réputé inflexible au profit d’un interlocuteur plus ouvert au dialogue, Kiev a, sans le dire, assoupli sa propre posture. C’est sur ce terrain déjà meuble qu’a pu prospérer la séquence d’Évian.

Au sommet du G7, du 15 au 17 juin, Emmanuel Macron a orchestré la rencontre, plaçant Zelensky d’un côté et Trump de l’autre, jouant les passeurs entre deux hommes que tout avait opposés. À l’issue d’un échange qu’il a qualifié de « bon », le président américain a redit sa volonté de faire tout son possible pour mettre fin à la guerre, une inflexion que les Européens ont aussitôt saluée, Ursula von der Leyen estimant que l’Ukraine « tient bravement la ligne de front ». Macron, lui, a parlé d’un « moment Évian ».

Restent les canaux qui n’apparaissent dans aucun communiqué. Car ce dégel ne procéderait pas des seules voies officielles.

Quelques semaines avant la séquence d’Évian, le compositeur et pianiste Omar Harfouch donnait son Concerto pour la Paix, écrit à la suite de l’invasion russe de Kiev, à Mar-a-Lago, la résidence de Donald Trump, devant un parterre de personnalités politiques, économiques et culturelles ainsi que de célébrités américaines. Présenté par une responsable des affaires publiques de l’administration, l’événement a multiplié les occasions d’échange avec l’entourage présidentiel.

Omar était accompagné de son frère Walid, de nationalité ukrainienne, notoirement proche de l’équipe de Zelensky. Les deux frères ont séjourné une longue semaine à Mar-a-Lago, multipliant les contacts avec les membres de l’administration du président Trump et œuvrant pour un changement d’attitude vis-à-vis de l’Ukraine. Ils ont ensuite été reçus à la Maison-Blanche, où ils ont notamment découvert le Bureau ovale et la Situation Room, centre névralgique des décisions stratégiques américaines.

Dans le même temps, son frère, le magnat des médias Walid Harfouch, consolidait son ancrage dans l’écosystème médiatique conservateur américain. Le 23 juin, Newsmax, l’une des chaînes les plus influentes de la galaxie conservatrice américaine, annonçait sa nomination comme conseiller stratégique pour son développement international, aux côtés de son fondateur et PDG, Christopher Ruddy, très proche ami du président Trump. Ancien vice-président d’Euronews, ex-vice-président de la télévision nationale ukrainienne, fondateur de Super Nova Media, Harfouch connaît de longue date l’espace qui va de l’Europe orientale au Moyen-Orient, en passant par l’Asie centrale. Ce parcours lui aurait valu, auprès de plusieurs interlocuteurs américains, un crédit qu’une médiation strictement diplomatique n’aurait pu lui offrir. Il aurait également contribué à une annonce fracassante : le lancement de Newsmax en ukrainien à Kiev.

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Selon plusieurs sources concordantes proches de l’entourage présidentiel américain, les deux frères auraient, par petites touches, contribué à restaurer un climat de confiance entre les deux camps. Jamais sous la forme d’une médiation officielle, mais par une diplomatie d’arrière-plan : ouvrir un canal informel et retravailler l’image de Zelensky auprès de quelques personnalités gravitant autour de Trump. Walid Harfouch aurait notamment insisté sur la transformation du chef d’État ukrainien depuis le début de la guerre, dépeignant un dirigeant remodelé par plus de quatre années de conflit, désormais tourné vers la recherche d’une issue durable plutôt que vers les affrontements d’hier.

Ces démarches auraient aussi cherché à déplacer la discussion du seul terrain militaire vers un registre plus humain. La destruction de plusieurs lieux de culte aurait ainsi été mise en avant afin de sensibiliser certains interlocuteurs à la dimension religieuse et patrimoniale du conflit, un angle qui aurait trouvé un écho particulier dans l’entourage présidentiel.

L’histoire retiendra sans doute le « moment Évian » comme le symbole du rapprochement. Mais ce symbole repose sur deux socles rarement mis en regard : d’un côté, une recomposition interne du pouvoir ukrainien qui a écarté un négociateur intransigeant pour installer un profil plus ouvert ; de l’autre, ces réseaux informels qui, lorsque la voie traditionnelle s’enraye, parviennent parfois à renouer le fil. Les frères Harfouch y auraient tenu un rôle discret, mais réel.

 

Michel Taube

Fondateur du média Opinion Internationale et éditorialiste CNEWS

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