À force d’être décrit comme un État en voie d’effondrement, le Mali disparaît derrière les récits que d’autres produisent sur lui : crise sécuritaire, recul français, avancée russe, progression jihadiste, faillite des juntes. Ces réalités existent. Mais elles ne suffisent pas. Le Mali n’est pas seulement un territoire disputé ni un État fragilisé ; il est une mémoire politique, rituelle et patrimoniale dont les lignes de transmission sont aujourd’hui en état de siège. C’est depuis cette profondeur — Mandén, Sikasso, le Kénédougou — qu’il faut relire la crise malienne.

Ce rétrécissement du regard n’est pas neutre. Il existe une manière très française de parler du Mali. Elle consiste à regarder ce pays comme le théâtre d’une tragédie dont la France serait tour à tour l’ancienne protectrice incomprise, la victime d’une ingratitude stratégique et le témoin lucide d’un effondrement qu’elle aurait, seule, vu venir. Cette grille de lecture a les apparences du sérieux : elle convoque la démocratie, la sécurité, la lutte contre le terrorisme, l’influence russe, la désinformation, la faillite des juntes et le recul occidental. Elle paraît méthodique parce qu’elle énumère les crises ; lucide parce qu’elle nomme les violences ; courageuse parce qu’elle déplore l’effacement de la France. Mais ce sérieux dissimule un impensé : le Mali n’y apparaît pas comme une société politique autonome, mais comme le symptôme d’une perte française en Afrique.

C’est cet angle mort qu’il faut interroger. Non pour dédouaner les autorités maliennes, ni pour blanchir les régimes militaires, ni pour substituer à la suffisance occidentale une hagiographie souverainiste. Mais parce qu’une analyse qui ne voit le Mali qu’à travers Serval, Barkhane, Wagner, le JNIM, les coups d’État ou les humiliations diplomatiques demeure prisonnière d’une géopolitique de surface. Elle décrit les rapports de force, mais manque les structures profondes ; elle cartographie les pertes territoriales, mais ignore les ruptures de transmission ; elle parle d’effondrement de l’État, sans demander ce qui continue de tenir lorsque l’État vacille.

Or le Mali ne se laisse pas comprendre à partir de ses seules crises contemporaines. Il ne commence ni avec les coups d’État récents, ni avec les conférences de presse militaires, ni avec la concurrence entre puissances extérieures. Il renvoie à une profondeur plus ancienne : celle du Mandén, de l’empire du Mali, des royaumes et chefferies, des lignages, des griots, des chasseurs, des rites, des palabres, des masques et des langues — autant de formes de médiation par lesquelles la souveraineté ne fut pas d’abord un principe juridique, mais une manière d’ordonner le monde.

Cette trame n’est ni un décor exotique ni une parure d’érudition. Elle est la condition d’une analyse sérieuse. Un pays ne se comprend jamais seulement par la faiblesse de son administration contemporaine, mais par les formes qui l’ont précédée, les mémoires qui lui survivent, les autorités qui coexistent avec lui, les gestes qui font passer ce que les institutions seules ne portent pas.

La Charte du Mandén, proclamée à Kouroukan Fouga, ne doit ni être fétichisée ni réduite à un ancêtre mécanique des constitutions modernes. Sa force tient ailleurs : elle atteste l’existence, dans l’Afrique de l’Ouest précoloniale, d’une pensée politique où la parole, la limite, la dignité, la responsabilité, la parenté, la médiation et la justice fondaient un ordre social. Quelles que soient les discussions sur ses formes de circulation, elle rappelle une évidence longtemps refoulée : l’Afrique n’a pas attendu l’État colonial pour produire du droit, de la contrainte, de la légitimité, de l’organisation, du pouvoir et du sens.

Parler du Mali uniquement comme d’un État qui s’effondre revient donc à réduire une civilisation politique assiégée à la fragilité de ses institutions contemporaines. La question n’est pas seulement de savoir ce que devient l’armée malienne face aux groupes armés. Elle est aussi de savoir ce que deviennent les sociétés de transmission lorsque la peur avance : lorsque les routes se ferment, les villages se déplacent, les écoles se taisent, les musées s’isolent, les rites ne trouvent plus les conditions ordinaires de leur accomplissement.

À Sikasso, cette question cesse d’être abstraite. La ville n’est pas une périphérie pittoresque, mais une mémoire politique du sud malien. Elle oblige à sortir du face-à-face trop commode entre Bamako, Kidal, Paris et Moscou. Elle impose de regarder le Mali depuis le Kénédougou, les traditions sénoufo, les architectures de résistance, ces lieux où l’histoire est déposée dans les murs, les objets, les voix, les gestes et les lignées.

Le Tata de Sikasso ne raconte pas seulement une fortification : il dit une volonté d’organisation, de protection et d’inscription territoriale. À travers lui, les récits de Tiéba et de Babemba dépassent le souvenir dynastique : ils inscrivent dans l’espace une mémoire de la défense, de l’autorité et du refus de la dissolution. Ils rappellent ces formes politiques méridionales trop souvent éclipsées par les récits centrés sur le Nord, les opérations militaires ou les chancelleries. Dans cette perspective, le Centre culturel sénoufo n’est pas un simple établissement culturel. Il est un lieu de sauvegarde, de recherche et d’accueil ; un lieu où le passage entre les générations devient visible : les objets demeurent reliés aux voix, les archives aux communautés vivantes, la mémoire aux générations.

Les Kôrêdugaw donnent à cette interrogation une profondeur singulière. Trop rapidement décrits comme des “bouffons sacrés”, ils incarnent en réalité une intelligence sociale de la dérision. Leur rire n’est pas diversion, mais méthode ; leur excentricité, une manière de maîtriser le désordre. Leur parole oblique permet de dire ce qu’on ne peut pas dire frontalement, de déplacer les tensions, de désamorcer les rigidités, d’enseigner par l’excès. Ils rappellent, par la plaisanterie, la fragilité des puissants et la vanité des certitudes. Dans leur apparente indiscipline, ils portent une discipline supérieure : celle d’une société qui sait que le rire peut être une forme de sagesse. Que deviennent alors les Kôrêdugaw dans un monde où l’espace public se ferme, où la peur redessine les comportements, où les groupes armés imposent suspicion, uniformisation religieuse et appauvrissement symbolique ? Que devient une pédagogie du rire critique lorsque la violence interdit l’ambiguïté ?

Ces questions échappent aux cartes des zones d’insécurité, aux notes diplomatiques et aux débats français sur l’échec de Barkhane ou la progression russe. Elles sont pourtant au cœur de ce qui se joue au Mali. Car la guerre ne détruit pas uniquement des garnisons, des routes, des marchés ou des préfectures : elle détruit les conditions invisibles par lesquelles une société se transmet à elle-même.

Reconnaître la gravité des faits sécuritaires — progression des groupes armés, crise de l’État, restrictions des libertés, prisonniers politiques — n’oblige pas à reconduire le vieux réflexe qui transforme chaque crise africaine en confirmation de l’incapacité africaine. Critiquer Bamako ne revient pas à réinstaller Paris comme instance naturelle de lucidité. Dénoncer la répression ne suppose pas de rendre aux appareils politiques et médiatiques franco-africains le monopole moral de l’interprétation du Sahel. Il faut tenir ensemble deux exigences que l’on oppose trop souvent : libertés publiques et souveraineté intellectuelle ; critique du pouvoir et respect des profondeurs historiques ; lucidité sécuritaire et sauvegarde culturelle.

Le Mali devient alors une épreuve du regard. Il expose les limites d’une analyse qui sait déplorer l’effondrement sans comprendre ce qui résiste, nommer la violence sans interroger les continuités menacées, compter les pertes sans voir les permanences, parler de l’État sans regarder les lieux où une nation se reproduit silencieusement : une cour, une école, un rite, un centre culturel, un chant, un masque, une plaisanterie, une archive, une parole d’ancien.

Il est urgent de penser une politique de sauvegarde culturelle adaptée à la guerre. Non, une politique vitale, mais une politique décorative Il ne s’agit pas seulement de protéger des bâtiments, mais des chaînes ; pas seulement de classer des sites, mais de préserver des voix ; pas seulement de restaurer des objets, mais de garantir les conditions sociales de leur passage aux générations suivantes.

La souveraineté ne se décrète pas uniquement à Bamako. Elle ne se résume ni à la rupture d’accords, ni au changement d’alliances militaires, ni à la rhétorique de libération. Elle se tisse dans une langue, un rite, une école, une cour, une archive, une parole transmise — dans la capacité d’un enfant à comprendre qu’il hérite d’un monde plus vaste que la guerre qui l’entoure. Une souveraineté qui ne protège pas la mémoire devient posture. Une souveraineté qui protège ses héritages vivants devient civilisation consciente d’elle-même.

Le Mali n’a pas besoin d’être innocenté pour être défendu. Il n’a pas besoin que l’on excuse ses erreurs pour rappeler son épaisseur historique. Mais il mérite mieux que d’être traité comme le simple échec d’un État postcolonial ou comme le miroir brisé de la politique française au Sahel. Il est une mémoire vivante, une architecture ancienne de médiation, de souveraineté et de continuité. Et c’est peut-être cette mémoire — plus encore que ses routes, ses villes ou ses frontières — que la guerre cherche aujourd’hui à encercler.

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