En Iran, aujourd’hui, on se bat, on négocie et on assassine. La population ploie sous les sanctions économiques, l’inflation et les menaces des Gardiens de la révolution, les Pasdarans. Le prix du pain s’emballe, le chômage s’accroît partout et l’avenir est sombre.

Pourtant, le régime veut encore apparaître comme une puissance régionale dominante tout en révélant, à l’intérieur, sa fragilité croissante.

L’Iran se trouve ainsi, pour le moins, dans une quadruple impasse : géopolitique, humanitaire, institutionnelle et religieuse.

Géopolitique, d’abord, parce que la République islamique, engagée dans une confrontation qui dépasse largement ses frontières, s’appuie sur ses relais régionaux, notamment le Hamas et le Hezbollah, tout en poursuivant jusqu’en Europe, une politique d’influence voire d’entrisme destinée à préserver ses intérêts. Force est de constater qu’entre ses ambitions hégémoniques et la nécessité du compromis, elle reste incapable de parvenir à une issue durable à ses affrontements.

Humanitaire, ensuite, par ses arrestations arbitraires, l’exécution de ses opposants internes, au mépris du respect des droits humains les plus élémentaires et à l’issue de procès rapides conduits prétendument au nom de la sécurité nationale.

Institutionnelle, surtout, parce que la Constitution de 1979, en consacrant le velayat-e faqih (tutelle du juriste-théologien), a remis tous les pouvoirs au Guide suprême, pouvoirs absolus autour desquels s’est constituée une nébuleuse où les Gardiens de la révolution, les Pasdaran, occupent une place déterminante. Cette centralisation a favorisé la captation d’une partie considérable des richesses iraniennes par les réseaux politiques, religieux et sécuritaires du régime, plongeant le pays réel dans une crise sans précédent où l’avenir se vit dans la peur de la répression, de la précarité et des pénuries croissantes.

Religieuse enfin car la jeunesse se détourne des institutions religieuses, montrant qu’elle ne croit plus en l’islam tel que le conçoit le régime – un comble pour un État religieux qui a sacrifié à dessein la spiritualité du chiisme pour ne garder de lui que le temporel alors que ses dirigeants continuent à se dire les guides spirituels du peuple.

Ces quatre impasses ont de quoi interroger sur la légitimité du pouvoir. Pour répondre à ce problème complexe, il faut se pencher sur une contradiction ancienne de l’histoire iranienne apparue bien avant la révolution islamique de 1979.

La Révolution constitutionnelle de 1906-1907, l’une des premières grandes expériences constitutionnelles du monde musulman, avait acté une avancée considérable. Elle avait créé un Parlement, le Majlis, limité le pouvoir monarchique et affirmé la souveraineté nationale dans un pays dont les institutions demeuraient largement archaïques. Cette modernité politique, quelque peu alignée sur les évolutions occidentales, s’était heurtée aux résistances d’une partie des religieux soucieux de préserver leurs prérogatives et autorité morale sur la population. Ces derniers avaient réussi, l’année suivante, à amender la Constitution par l’article 2 du Supplément à la Constitution de 1907 selon lequel les lois adoptées par l’Assemblée nationale « ne doivent jamais, à toutes les époques, être contraires aux préceptes sacrés de l’Islam et aux lois établies par le Prophète. »

Deux sources de légitimité coexistaient dès lors dans le même édifice : celle de la nation et celle de la religion. La question était désormais posée et allait traverser tout le XXe siècle et jusqu’à notre époque : qui devait avoir le dernier mot lorsque souveraineté populaire et légitimité religieuse entraient en conflit ?

En 1907, les religieux concernés entendaient avant tout veiller à ce que la loi ne contredise pas les principes de l’islam. En 1979, la révolution islamique a changé la donne. Elle ne s’est plus contentée de contrôler la loi : elle s’est installée au sommet de l’architecture étatique, conjuguant politique et religion dans la même fonction, ce qui a fini par se pervertir lorsque le politique, sous le poids des intérêts économiques, l’a emporté sur les considérations spirituelles.

C’est peut-être là l’impasse majeure dans laquelle l’Iran actuel se débat, avec une jeunesse qui n’en peut plus et un gouvernement qui joue son va-tout.

De là vient peut-être la répétition de la violence. Des épurations de 1979 aux répressions de 2009, 2019, 2022 et des années suivantes, le sang versé est moins le signe de la force brutale du régime que celui de son incapacité répétée à accompagner pacifiquement l’évolution de la société iranienne.

Le slogan « Femme, Vie, Liberté », devenu cri de ralliement après la mort de Mahsa Jina Amini en 2022, dit à cet égard beaucoup de l’Iran contemporain. À un pouvoir qui a exalté le sacrifice, le martyre, l’endurance et la fidélité révolutionnaire, une partie de la population répond par le mot « Vie ».

L’Iran actuel ne sortira pas de son impasse par de nouvelles décisions venues d’en haut, ni par la substitution exclusive d’une autorité par une autre. Son avenir dépendra de sa capacité à reconnaître la pluralité de sa société, à faire coexister ses traditions avec les aspirations nouvelles de sa jeunesse et à rendre aux citoyens la maîtrise de leur destin sans tutelle religieuse.

Dans cette perspective, la laïcité, si longtemps décriée, pourrait trouver une nouvelle jeunesse. Non comme une rejet de l’islam ou de l’histoire religieuse de l’Iran mais comme la garantie qu’aucun pouvoir ne puisse désormais imposer ses vues par la force à l’ensemble de la nation. Après plus d’un siècle de confrontation entre souveraineté nationale et autorité religieuse, l’Iran pourrait enfin retrouver la liberté de choisir son destin.

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