Les grands reporters Emmanuel Razavi et Jean-Marie Montali publient « Iran Apocalypse – Et si la 3ème guerre mondiale avait déjà commencé » (Cerf), une enquête sur la confrontation entre l’Iran, Israël et les États-Unis. Décryptant les stratégies de la République islamique, les opérations clandestines et les réseaux d’influence de Téhéran, les auteurs révèlent les mécanismes d’une guerre susceptible d’embraser le Moyen-Orient et de dépasser ses frontières. À partir de témoignages exclusifs, ils lèvent également le voile sur les stratégies et les rouages secrets des services de renseignement iraniens, tout en mettant en lumière l’ampleur sans précédent de l’ingérence de Téhéran en France.
Votre livre pose une question vertigineuse : « Et si la Troisième Guerre mondiale avait déjà commencé ? » Quels éléments vous conduisent à envisager cette hypothèse, et comment distinguer une multiplication des conflits régionaux d’un véritable affrontement mondial ?
Après avoir beaucoup enquêté sur l’Iran avec mo co-auteur et confrère Jean-Marie Montali, nous avons voulu montrer ce qui se joue réellement dans la confrontation entre la République islamique d’Iran, les États-Unis et Israël, et mesurer le risque de voir cette guerre s’étendre bien au-delà du Moyen-Orient. Car une guerre peut se globaliser sans que nous en prenions immédiatement la mesure. Elle peut par exemple, de façon diffuse, déstabiliser les économies, fracturer les opinions publiques, les formater ou les façonner par le biais d’opérations d’influence, fragiliser les alliances et dès lors menacer nos démocraties sans qu’un seul soldat ennemi ne foule notre sol national. Nous sommes en réalité dans « autre chose » que ce que nous avons connu lors des deux grandes guerres mondiales. Nous nous en rendons compte car nous le voyons lors de nos reportages sur le terrain. Parler de la guerre quand on la voit au Liban, dans le golfe Persique ou en Israël comme nous, c’est bien différent de la façon dont on appréhende le monde à Paris. Les basculements et leurs effets, les tensions, les haines et les morts, ainsi que l’effet de propagation via les proxys ou les jeux d’alliance, nous les voyons. Nous voyons aussi l’impact des discours qui consistent à importer les guerres du Moyen-Orient chez nous, comme le fait par exemple LFI avec le conflit à Gaza. C’est ce qui nous a conduits à poser une question aussi vertigineuse qu’inquiétante : « et si la Troisième Guerre mondiale avait déjà commencé ? » Non pas, comme je l’ai dit, sous la forme des conflits mondiaux que nous avons connus ou que l’Histoire nous a enseignés, mais sous celle d’une guerre nouvelle, fragmentée, hybride, parfois invisible. Une guerre qui se livre autant sur les champs de bataille au Moyen-Orient ou en Ukraine, que dans les esprits, les opinions publiques et les fractures de nos propres sociétés en Europe. Car la guerre globale est entrée chez nous avec effraction, l’actualité récente nous le montre. Guerre diffuse, globale et hybride, mais guerre quand même. C’est cette réalité, ses mécanismes et ses dangers que nous avons voulu décrypter dans Iran Apocalypse, en expliquant d’où ils viennent, et à travers des témoignages de terrain.
Au terme de votre enquête, qu’avez-vous découvert du fonctionnement réel du pouvoir iranien ? Dans les décisions de guerre et de paix, comment s’articulent l’idéologie révolutionnaire, les intérêts des gardiens de la révolution et la volonté de survie du régime ?
Nous dévoilons l’organigramme secret de la Force al Qods, l’unité d’élite du Corps des Gardiens de la révolution islamique en charge de leurs opérations extérieures, analysé par des hommes de l’ombre, à commencer par un ex-espion des Gardiens de la révolution islamique. Ce que cela révèle, c’est le niveau « industriel » de guerre asymétrique auquel s’est préparé la République islamique d’Iran depuis son avènement en 1979, multipliant les réseaux dormants, les cellules d’agents, les relais d’influence et les relais de la haine numérique en Europe, notamment en France. La République islamique, état révolutionnaire, islamiste et internationaliste par essence, est hostile à la France. En clair, elle est en guerre contre nos valeurs, considérant ses positions contraires à ses intérêts. Elle déploie dès lors des canaux d’influence, comme des canaux terroristes via sa force al Qods pour nous nuire, allant jusqu’à s’immiscer dans les conflits sociaux qui menacent nos équilibres républicains et démocratiques. Il faut comprendre que La République islamique d’Iran, terriblement affaiblie, a besoin de la guerre avec un ennemi extérieur pour se maintenir sur le plan intérieur. Je veux dire par là que les Gardiens de la révolution qui détiennent le pouvoir en Iran sont en guerre totale contre nous, même si on ne veut pas le voir. Ils sont mus par une idéologie révolutionnaire internationaliste, et considèrent que l’ultime garantie de leur survie passe par l’affaissement des démocraties occidentales, jugées comme des ennemies. La situation est d’autant plus grave que les gardiens de la révolution, qui constituent une véritable mafia, sont aussi animés par une idéologie apocalyptique, ce que nous racontons en détails. En clair : là où nous craignons pour notre mode de vie et sommes prêts à faire des compromis pour le protéger, une partie d’entre eux considèrent que l’apocalypse est proche, et qu’il est préférable de mourir plutôt que de céder à l’Occident, associé au mal absolu.
Vous explorez les ambitions russes et chinoises dans cette confrontation. Jusqu’où Moscou et Pékin sont-ils prêts à soutenir Téhéran : existe-t-il une solidarité stratégique durable entre ces puissances ou surtout une convergence d’intérêts contre l’Occident ?
Actuellement, il serait plus juste de parler de convergence d’intérêts entre la Chine, la Russie et la République islamique. Les trois pays entretiennent une relation opportuniste. Mais le plus fragile et le plus dépendant des trois demeure la République islamique. Une chose est à peu près certaine, dans le contexte actuel : Jamais la Chine et la Russie n’enverront de troupes pour défendre l’Iran face aux Etats-Unis ou à Israël. Elles se limitent à des formes de soutiens bien cadrés, notamment dans le domaine du renseignement et du partage technologique.
La Chine veut d’ailleurs que l’Iran change de posture. Elle a besoin de stabilité dans le Golfe pour son commerce, et aussi du pétrole iranien. Le blocus dans le détroit d’Ormuz lui apparaît donc néfaste. Bien sûr, tout peut évoluer, et on peut tout à fait imaginer qu’un alignement possible des trois pays puisse à terme déborder sur une guerre généralisée. Mais pour l’heure, on en n’est pas là.
Dans les faits, la Chine et la Russie coopèrent avec la République islamique d’Iran dans les domaines technologique, militaire, du renseignement, énergétique et stratégique, tout en se concurrençant. Mais si une posture commue contre l’Occident est d’une certaine manière constitutive de leur stratégie géopolitique, ni la Chine, ni la Russie, n’ont envie, pour l’heure, de se lancer dans un conflit globalisé au Moyen-Orient pour défendre les Gardiens de la révolution. Cependant, il faut prendre garde : l’histoire nous a enseigné que parfois, une situation de crise peut déraper en raison de phénomènes imprévus, et dégénérer en conflit. Et clairement, nous n’en sommes pas loin.
Votre enquête examine également les choix occidentaux et les calculs israéliens. Quelles erreurs d’appréciation ont, selon vous, favorisé l’escalade, et quels moyens permettraient encore de contenir la menace iranienne sans précipiter un embrasement général ?
Malgré leurs victoires militaires, il y a eu deux failles dans les plans américains et israéliens. La première, c’est qu’il était très difficile de faire tomber le régime iranien sans mener des opérations militaires au sol. La seconde, c’est qu’à aucun moment les deux pays n’ont pris en compte les oppositions démocratiques iraniennes. En clair, les Israéliens comme les Américains ne se sont pas suffisamment appuyés sur les résistances à l’intérieur de l’Iran, et au sein de la diaspora. Or, on ne peut pas déclencher un changement de régime, sans préparer l’avenir politique du pays avec les gens concernés. Ne serait-ce que pour avoir l’adhésion des Iraniens, et créer des synergies, il fallait absolument soutenir ces oppositions iraniennes. L’Occident a passé son temps à les décrédibiliser, alors qu’elles sont très bien formées. A un moment, Trump a aussi considéré que le politique intérieure iranienne n’était pas son affaire. C’est une erreur stratégique, de mon point de vue.
Quelle place reste-t-il au peuple iranien dans cet affrontement entre puissances ? À quelles conditions une transformation politique pourrait-elle venir de l’intérieur, et comment la France pourrait-elle l’accompagner sans compromettre ceux qu’elle souhaiterait soutenir ?
La moyenne d’âge en Iran, est désormais de 33 ans environ. 80% des Iraniens ne veulent plus de la République islamique comme système de gouvernement. Les Iraniens aspirent à la liberté, à la démocratie. Ils veulent aussi la paix avec Israël et les Etats-Unis. C’est sur cette nouvelle génération qu’il faut miser, car elle est très bien formée. C’est elle qui finira par prendre le pouvoir d’ici quelques années, les Gardiens de la révolution étant vieillissants et minoritaires. L’Iran se féminise aussi de plus en plus, ce qui est une donnée extrêmement importante. L’Occident doit donc prendre conscience de ce qu’est la sociologie iranienne, et miser sur l’avenir en soutenant ces transformations. Mais nous en sommes encore loin. Pour répondre à votre question sur la France : Les Iraniens aiment la France. Mais ils ont le sentiment que toutes les décisions françaises concernant l’Iran ont été dictées par la peur, ou des positionnements idéologiques liés notamment au dossier palestinien. Pour eux, c’est une erreur.
A ce stade, si la France veut aider les Iraniens, elle doit donc changer de logiciel géopolitique, et prendre conseil auprès de ceux qui connaissent l’âme politique et sociale de l’Iran, et qui en sont des spécialistes légitimes. Sur le plan purement géopolitique et historique, l’iranologue Clément Therme est l’un de ceux qui connaît le mieux l’Iran d’aujourd’hui. Il y a vécu, connaît bien la société iranienne et ses composantes politiques. Il entretient des liens forts avec l’Iran, et il est très respecté des Iraniens. Il faut écouter ses thèses et lire ses livres, car elles sont en phase avec le réel iranien et les évolutions du pays. Il faut entendre aussi les Iraniens eux-mêmes. Bien sûr ceux de l’intérieur. Et en France, il faut écouter des voix comme celles de l’avocat franco-iranien Hirbod Dehghani-Azar, qui est celui qui connaît le mieux les groupes de résistance et d’opposition démocratique en Iran, et qui respecte leur pluralisme. Si la France le veut vraiment, il me semble évident qu’il peut aider à la création d’une plateforme des oppositions démocratiques iraniennes.
Vous parlez des ingérences iraniennes en France. Qu’en est-il vraiment ?
Les services secrets iraniens ont toujours fait de l’influence en France depuis les années 80, en utilisant leur ambassade parisienne. Mais aujourd’hui, l’ensemble des ambassades iraniennes étant sous contrôle des gardiens de la révolution, celle-ci prend une forme beaucoup plus dure. Leur force al Qods, notamment, via ses agents, prend attache avec des groupes ou des individus violents issus du narcobanditisme d’origine algérienne. La connexion s’est opérée via les services algériens. Il y a aussi une montée en puissance de l’influence numérique iranienne, avec des appels à la violence extrêmement graves sur des boucles Telegram ou sur X, au nom notamment du soutien à la cause palestinienne. Nous en parlons dans le livre : depuis l’ambassade de la République islamique d’Iran à Paris, AliReza Khalili, le directeur de cabinet de l’ambassadeur, coordonne des relais d’influence en France pour diffuser des éléments de langage favorables à Téhéran ou aux proxys iraniens. Il fait cela en toute impunité, donne des conférences, rencontre des décideurs et des étudiants, alors même qu’il est le fonctionnaire zélé d’un état hostile à la France, qui commet par ailleurs des crimes contre l’humanité et des attentats terroristes.
Dans la situation fragile que connaît la France actuellement, comment l’État français peut-il le laisser continuer à œuvrer en toute liberté, alors que nous sommes les cibles d’ingérences étrangères ? Tout cela démontre notre fragilité face aux agents iraniens. D’autant que l’ambassadeur Ami Nejad lui-même est lié aux Gardiens de la révolution qui sont ses donneurs d’ordre, et les maitres de toutes les institutions iraniennes.
Alors même mêmes que nos services de renseignement sont efficaces, et sont parfaitement au courant du niveau élevé de la menace d’ingérence iranienne, le pouvoir politique donne l’impression de ne pas les entendre, et de regarder ailleurs. Nous risquons de la payer cher, car les Gardiens de la révolution, dont les services de renseignement sont formés à la méthode russe, associent toujours l’influence à des projets d’actions violentes. Pour les Gardiens de la Révolution islamique, terrorisme et influence sont les deux faces d’une même pièce.
Franco-Iranien, Emmanuel Razavi est grand reporter, spécialiste du Moyen-Orient. Il couvre notamment l’actualité liée à l’Iran pour le Figaro Magazine, Politique Internationale, Atlantico, Paris Match, Valeurs Actuelles. Il est aussi réalisateur de plusieurs documentaires diffusés par Arte, France 3, M6 et Planète.
Ses enquêtes sur l’ingérence de la République islamique d’Iran en France l’ont conduit à témoigner, en février 2025, devant une commission de travail sénatoriale, et en octobre 2025, devant la commission d’enquête sur les liens existants entre les représentants de mouvements politiques et des organisations et réseaux soutenant l’action terroriste. Derniers livres publiés : « Iran Apocalypse » (Cerf 2026) , « Paris Téhéran, le grand dévoilement » (Cerf 2026), et « La Pieuvre de Téhéran » (Cerf, 2025) co-écrits avec le grand reporter Jean-Marie Montali.
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