En refusant à une large majorité (53 %) d’ouvrir des négociations d’adhésion à l’Union européenne, les Islandais ont refermé un débat vieux de plus de quinze ans dans leur pays : adhérer ou non à l’Union européenne. Cette dernière subit un nouvel échec significatif dans son développement : encore un pays riche qui refuse de rejoindre son projet. La raison ? L’Union européenne est de moins en moins perçue comme une œuvre singulière de paix, et de plus en plus comme un simple guichet à subventions, contraignant et instable.
Le gouvernement islandais formé après les élections législatives de 2024 avait pourtant bien fait les choses : lancer rapidement le débat dans un contexte favorable à l’idée d’adhésion, l’Islande étant un territoire isolé entre la Russie et les États-Unis, tout en procédant par étapes, avec un premier référendum pour ouvrir des négociations et un second pour en valider ou non le résultat. Mais l’opération n’a pas réussi : 53 % des Islandais ont refusé jusqu’à l’idée même de discuter des conditions d’une adhésion, et cela représente un véritable échec pour Bruxelles.
Les causes sont multiples, mais la raison est simple : les Islandais n’ont trouvé aucun avantage, en tant que pays prospère, à adhérer à une Union européenne en panne économique et institutionnelle. Il faut dire que l’Union peine à soutenir sa croissance et n’arrive plus à concurrencer les États-Unis dans le numérique ou la Chine dans les technologies industrielles liées à la transition énergétique, pour ne citer que ces exemples. Sur le plan de la défense, elle parvient à peine à soutenir l’Ukraine face à la Russie sans l’aide des Américains.
Mais le problème de l’Union européenne est plus général. En effet, ce n’est pas la première fois qu’un peuple prospère préfère se tenir à l’écart des pesanteurs institutionnelles et économiques de l’Union européenne : les Norvégiens en 1994, les Suisses en 2001 et les Britanniques en 2016 avaient déjà fait le même choix que les Islandais. Et c’est là que se révèle le problème de Bruxelles : quel est l’intérêt, pour un pays riche, d’adhérer à l’Union européenne, si c’est pour perdre une partie de sa souveraineté et, en plus, contribuer à financer le développement de ses concurrents économiques directs ? Un débat que la France avait déjà effleuré en 2005, lors du référendum sur le traité constitutionnel, à travers l’incarnation imagée du « plombier polonais ». Aujourd’hui, ce n’est plus le plombier qui constitue la menace, mais l’entrepreneur polonais, qui peut s’appuyer sur une économie de plus en plus dynamique, directement subventionnée par les Français via leur contribution nette au budget de l’UE.
Pour les pays européens les plus pauvres, le choix de l’Union européenne est plus facile. En parallèle de l’Islande, le Monténégro, la Moldavie et même l’Ukraine cherchent à adhérer à l’UE. Pour cela, cette dernière a versé à ces pays 14 milliards d’euros sur la période 2021-2027, auxquels s’ajoutent 6 milliards sur la période 2024-2027 spécifiquement destinés aux Balkans et 2 milliards pour la Moldavie. De plus, l’adhésion est l’occasion, pour les citoyens de ces pays, d’obtenir des garanties contre la corruption et d’améliorer le fonctionnement démocratique : un bénéfice clair et net.
Pour des pays comme l’Islande, Bruxelles n’a plus grand-chose à offrir, de l’aveu même de ses représentants. Marta Kos est ainsi venue assurer aux Islandais la semaine avant le scrutin de hier qu’une procédure d’adhésion rapide, en deux ans, serait possible en cas de victoire du « oui », mais à des conditions encore floues et surtout en prévenant que l’UE ne pouvait garantir d’exceptions dans des domaines fondamentaux pour l’économie islandaise, comme la pêche ou l’adhésion à l’euro. Alors que le camp du oui était encore en avance avant cette déclaration, il a ensuite commencé à se faire grignoter par celui du non, jusqu’au résultat que l’on connaît. Un renversement de l’opinion porté surtout par les plus jeunes, largement favorables aux négociations au départ, puis aussi opposés que les plus âgés à la fin de la campagne. Comment ne pas y voir la volonté pour ces jeunes de ne pas se voir confisquer les clés de leur souveraineté, nécessaire pour se projeter dans l’avenir ?
Le message envoyé par ce référendum est justement clair : l’Islande n’aurait aucun avenir au sein de l’Union européenne, et ce message rejoint celui envoyé par les populations les plus aisées du continent. Si quitter l’Union semble être un chemin dangereux, ce sont paradoxalement ces difficultés qui poussent les peuples qui se trouvent à l’extérieur à s’en méfier et qui rendent l’horizon bruxellois plus menaçant qu’auparavant. Non seulement l’Union européenne ne protège pas des menaces militaires extérieures, la protection américaine suffit et garde sa valeur, Donald Trump n’étant pas éternel, mais elle met en danger l’économie et n’apporte pas la prospérité promise.
Le signal envoyé à Bruxelles est clair, mais il est peu probable que cela change quoi que ce soit au comportement de ceux qu’on appelle les “technocrates” ou même des élites pro-UE du continent. L’avenir de l’Union européenne est donc bien plus sombre que ne semblent le dire ses partisans et, avec une opinion publique la plus eurosceptique si l’on en croit les Eurobaromètres publiés par la Commission européenne, la France pourrait être le prochain orage au-dessus de Bruxelles.
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