Les prémisses de la bataille :
En 1954, la guerre d’Indochine est entrée dans sa huitième année.
Comme souvent depuis les débuts de la conquête coloniale de la péninsule au milieu du XIXᵉ siècle, les autorités politiques françaises n’ont jamais véritablement déterminé ce qu’elles souhaitaient faire de la zone.
La seule période où la politique française est claire se situe dans les années 1945-1946 où il s’est agi de rétablir la souveraineté française après l’occupation japonaise et le développement du Viet-Minh pro-communiste entre 1940 et 1945.
À partir de 1946, face à un Viet-Minh encore faible, l’armée française, elle-même dans un état peu reluisant en Indochine, fait la guerre sans disposer véritablement des moyens matériels et humains pour la gagner.
En outre, les Français perdent progressivement l’initiative militaire face au Viet-Minh, notamment parce qu’à partir de 1950, le conflit change radicalement de dimension. Jusque-là, les Américains ont refusé de soutenir les Français, les accusant de vouloir maintenir un lien colonial avec la péninsule. L’arrivée des communistes de Mao Zedong au pouvoir en Chine, fin 1949, permet au Viet-Minh de disposer non seulement d’un sanctuaire de repli au nord du Tonkin, mais également d’un approvisionnement en armes et en matériels. Dès lors l’armée populaire vietnamienne (APVN) peut rapidement changer de format. La « montée en gamme » est impressionnante. Les Chinois fournissent armes et ravitaillement de toutes sortes, mais également de plus en plus de tubes d’artillerie, notamment des 105… américains, de prise sur les forces de Tchang Kaï Chek.
La première manifestation de ce basculement est la cinglante défaite française de la RC 4 d’octobre 1950 où 8 bataillons disparaissent, au prix d’ailleurs de grossières erreurs de commandement français.
Le choc national est grand. Les communistes français s’en réjouissent. Les autres composantes de l’opinion publique prennent conscience d’une guerre lointaine et méconnue des populations, à l’exception des familles des militaires qui y combattent. Car la guerre d’Indochine est une guerre de professionnels, le pouvoir politique s’étant toujours refusé à y envoyer le contingent. À la différence de l’Algérie, l’Indochine n’est pas la France. À titre de remède, les dirigeants français envoient le général de Lattre de Tassigny pour tenter de sauver les meubles.
Les Américains changent radicalement d’attitude à ce moment. Ils ont compris que le conflit indochinois n’était pas seulement une guerre de « recolonisation » mais bien une guerre chaude de la guerre froide. Ils soutiennent dès lors la France totalement et déversent financement (les deux-tiers des dépenses totales de l’année 1954) et matériels.
« L’année de Lattre » (1951) est marquée par une remontée du moral du Corps expéditionnaire français d’Extrême-Orient (CEFEO) et le « roi Jean » remporte quelques succès militaires, qui permettent de masquer les insuffisances du CEFEO. Mais cette ambiance de victoire ne dure pas et de Lattre meurt en 1952. En 1953, le général René Cogny prend le commandement de la zone d’opérations du nord-ouest (ZONO) du Tonkin.
Le plan Navarre
Les dirigeants de la IVe République veulent se débarrasser de l’Indochine, devenu trop couteuse et impopulaire. Ils n’ont jamais su indiquer une ligne claire aux militaires et l’immobilisme a constamment prévalu.
René Mayer, président du conseil entre le 8 janvier et le 28 juin 1953, se charge de mettre en place la politique enfin assumée pour sortir du guêpier indochinois et s’orienter vers une « sortie honorable ». Salan, le « mandarin », qui a fait une bonne partie de sa carrière en Indochine, pourtant proche du parti radical, est aussitôt écarté. Qui va le remplacer comme « Genechef » ? Les généraux ne se précipitent pas pour commander en Indochine et assumer le départ des forces françaises et personne ne veut de la « patate chaude ». Alphonse Juin refuse le poste et c’est finalement à Henri Navarre qu’échoit, contre son vœu, la responsabilité de commander en chef en Indochine à compter du 8 mai 1953. Sa méconnaissance de la péninsule est totale, puisqu’il a fait presque toute sa carrière dans le renseignement métropolitain. Mais le pouvoir politique veut des « yeux neufs », sans doute pour mieux faire passer sa politique de retrait.
À son arrivée en Indochine, Navarre met au point un plan qui consiste à étaler les réactions françaises sur deux années (1953-1955) pour amener le Viet-Minh à une table des négociations après l’avoir affaibli militairement.
La première année (1953-1954), le CEFEO doit théoriquement demeurer en position strictement défensive au Tonkin et se contenter de défendre le delta du Tonkin en cas d’attaque. L’action offensive doit se développer au sud et au centre Viet-Nam, afin d’en éradiquer les forces de l’APVN.
Mais il s’agit aussi de commencer à « passer la main » à l’Armée nationale vietnamienne (ANVM) et de « jaunir » le conflit afin de mieux s’en retirer. Dès qu’une région sera contrôlée, elle doit revenir à l’Armée nationale vietnamienne.
Ce transfert de compétences doit également permettre de dégager des unités du CEFEO et de mettre en place un véritable corps de bataille pour l’engager, au cours de la deuxième année du plan (1954-1955) au Tonkin, bastion du communisme vietnamien. L’aide américaine aidant, l’année 1955 devrait être celle de la victoire ou – à tout le moins – de l’affaiblissement drastique des forces Viet-Minh, permettant de leur imposer « une solution politique convenable » (Navarre).
Le plan, qui s’inspire d’ailleurs des recommandations faites par Salan avant son départ, fait le choix d’ignorer les informations, pourtant assez complètes, que les services de renseignement français ont rassemblées. On sait notamment que les livraisons d’armes à l’APVN par la Chine communiste augmentent singulièrement et que Giap envisage une offensive de grande ampleur en direction du Laos en 1953-1954.
Le plan Navarre est discuté en juillet 1953 dans différentes instances parisiennes (comités des chefs d’états-majors, puis avec les différents ministres civils concernés). Il ne suscite pas d’objections importantes, ni de la part des milieux militaires, ni de la part des ministres concernés. Sur place, René Cogny approuve l’implantation du camp de Dien-Bien-Phu (lettre du 26 juin 1953), alors que son chef d’état-major, le colonel Bastiani, fait remarquer que l’implantation d’une base en pays contrôlé par le Viet-Minh risque de devenir un « gouffre à bataillons ». Les aviateurs sont aussi assez réticents, mais Navarre passe outre leur avis.
Le gouvernement Laniel (28 juin 1953-16 janvier 1954) refuse de s’engager fermement sur la défense du Laos, tout en y marquant son intérêt. Le règne du « en même temps » est déjà là. Le plus troublant est sans doute que Navarre ne reçoive pas de directives claires sur les intentions du gouvernement. Les dirigeants français pratiquent un silence inquiétant qui en dit long sur leur absence de réflexion à l’égard de leur politique indochinoise.
Au contraire, la stratégie de l’APVN est parfaitement définie et simple depuis de longues années : unifier l’ensemble de la péninsule indochinoise sous la houlette d’un communisme implacable.
Face aux certitudes communistes, les atermoiements français.
Les enjeux stratégiques et le concept de base aéro-terrestre
Le choix de Giap de rechercher le combat en haute région date d’octobre 1953. Ce sont les maquis thaïs pro-français, autour de la ville de Laïchau, qui constituent son objectif essentiel, dans un premier temps.
Ces maquis anticommunistes, dont certains allaient subsister plusieurs années après le départ des Français, gênent, en effet, considérablement le pouvoir Viet-Minh.
Les Français sont bien renseignés sur la manœuvre et décident de couper l’herbe sous le pied de Giap en réoccupant la fertile vallée de Dien-Bien-Phu pour qu’elle ne devienne pas une base de départ à la réduction du pays thaï pour le Viet-Minh. Il est d’ailleurs stupide et réducteur de parler de « cuvette » de Dien-Bien-Phu. Avec 17 km d’extension nord-sud et 7 km est-ouest, c’est bien plutôt une vaste plaine aux dimensions impressionnantes.
Son occupation fait l’objet de l’opération « Castor » du 20 novembre 1953, menée de main de maître par le colonel (puis général) Gilles avec trois bataillons de parachutistes largués au milieu de l’ennemi.
Henri Navarre a décidé d’y implanter une « base aéro-terrestre », concept hérité de Raoul Salan.
Il s’agit d’un ensemble logistique dont le centre névralgique est un terrain d’aviation permettant le ravitaillement de la base et dont l’immunité est théoriquement assurée par des centres de résistance. La recette a été appliquée à plusieurs reprises en Indochine, notamment en 1952 à Na San, où le corps de bataille de Giap a été singulièrement étrillé et où il lui a fallu plusieurs mois pour le reconstituer.
Cette base aéro-terrestre de Dien-Bien-Phu répond à deux objectifs : d’une part, verrouiller l’accès au Laos, enjeu probable d’une offensive Viet-Minh à venir. D’autre part, il s’agit de constituer une base de rayonnement afin de prendre à partie les unités de l’APVN stationnées dans la zone afin de les empêcher d’accéder au delta du Tonkin. Le risque est grand cependant. La base aéro-terrestre est, dès le départ, totalement dépendante de sa piste d’aviation. Alors que Na San était située à 200 km de Hanoï, Dien-Bien-Phu est à près de 400 km. Les distances n’ont rien à voir dans la technologie de l’époque et constituent un réel risque de mise en danger de la base.
Giap le comprend précocement et ordonne à ses meilleures troupes de marcher sur Dien-Bien-Phu, dès les lendemains de « Castor ». La prompte et vive réaction de Giap vient d’emblée démonter la planification de Navarre étalée sur deux ans !
Sur l’implantation de la base aéro-terrestre de Dien-Bien-Phu, René Cogny (chef ZONO) fait preuve d’une grande prudence politique : il présente certes des objections, mais se déclare partisan de l’occupation de la plaine. Après la réussite de « Castor », Cogny devient un chaud partisan de la base et se répand dans la presse en déclarations optimistes grâce à ses amis journalistes Lucien Bodard et Max Clos.
Le colonel (général de brigade au 15 avril 1954 : ses étoiles lui sont parachutées !) Christian de la Croix de Castries prend le commandement de la base et s’installe avec 12 bataillons dans la plaine de Dien-Bien-Phu. Des travaux considérables sont entrepris, grâce à des bulldozers amenés en pièces par avion et remontés sur place. Outre la construction de la piste d’aviation, la mise en défense par des tranchées et des abris (seulement en bois et non bétonnés par impossibilité technique d’amener du béton) est réalisée en novembre et décembre 1953. En apparence, les installations sont solides et bien défendues. Les visites de responsables politiques et militaires s’y succèdent, les journalistes s’y précipitent et photographient beaucoup les installations pour en montrer la solidité.
La piste d’aviation est le bien le plus précieux de la base et les défenses la concernent au premier chef par le biais de centres de résistance et de points d’appui qui la ceinturent, installés sur des collines aux prénoms féminins (« Anne-Marie », « Béatrice », « Gabrielle », « Huguette »…) dans un rayon de plusieurs kilomètres.
Mais, dès la fin de décembre 1953, la garnison de la base aéro-terrestre est bel et bien encerclée. La mission de rayonnement autour de la base, objectif primordial de son implantation, n’est plus possible et toutes les tentatives de sorties pour perturber le dispositif ennemi se heurtent à un échec. L’étau du Viet-Minh est patent dès cette date.
Giap consacre effectivement à l’encerclement de la base cinq de ses meilleures divisions, dont sa division d’artillerie terrestre et anti-aérienne. Giap prévoit d’abord d’attaquer Dien-Bien-Phu en janvier 1954, mais estime que les conditions de victoire ne sont pas encore réunies. À la mi-février 1954, est annoncée la tenue à Genève d’une conférence internationale, destinée à évoquer les questions coréennes et indochinoises. La conséquence immédiate est que l’aide chinoise aux communistes indochinois s’accélère et se renforce considérablement. Si Giap a souvent vanté les bicyclettes surchargées de matériels pour ravitailler les assaillants de Dien-Bien-Phu, qu’il a comparées aux « taxis de la Marne » du peuple vietnamien, il a oublié les camions « Molotova », les milliers de coolies chinois « volontaires » et la présence de « conseillers » chinois, dont le général Chen Geng. Qui d’ailleurs a réellement remporté la victoire à Dien-Bien-Phu, Giap ou Chen ?
Les enjeux de la bataille sont finalement les mêmes dans les deux camps, mais avec des moyens mis en œuvre qui évoluent totalement en faveur des Vietnamiens de Giap. Il faut arriver à Genève en position de force. Mais une différence de taille s’impose : alors que les effectifs du CEFEO ne sont pas extensibles et que, dans une démocratie comme la France, les gouvernants doivent rendre compte des soldats tombés au combat, la dictature communiste n’a pas à rendre de comptes à une opinion publique qui n’existe pas. Le coût humain de l’attaque sur Dien-Bien-Phu ne constitue pas, aux yeux des dirigeants Viet-Minh, un argument recevable et la victoire doit être obtenue quel qu’en soit le prix.
Les surprises de la bataille
Le 13 mars 1954 à 17 h 10, l’artillerie de Giap ouvre le feu. Les Français ont été parfaitement renseignés sur le jour et l’heure de l’attaque. En revanche, la densité et la puissance de feu surprennent totalement les artilleurs du camp. Le colonel Charles Piroth, responsable de l’artillerie de la base aéro-terrestre, touché dans son honneur, se suicide à la grenade dans la nuit du 14 au 15 mars. Il a complètement sous-estimé la puissance de l’artillerie du Viet-Minh, dissimulée dans des grottes surplombant le camp, montée à bras d’hommes dans des reliefs très difficiles. Il a refusé des moyens supplémentaires en artillerie, estimant qu’il en disposait en quantité et qualité suffisantes. Il a été persuadé que les tirs de contre-batterie français parviendraient sans problème à venir à bout d’une artillerie viet qu’il estimait à quelques pièces.
Il en va de même pour l’artillerie anti-aérienne (AA). Les troupes de Giap ont reçu des renforts considérables en pièces de 37 mm AA d’origine soviétique, au feu destructeur. Les aviateurs français participant à la bataille et qui avaient l’expérience de la Deuxième Guerre mondiale ont souvent comparé le feu anti-aérien au-dessus de Dien-Bien-Phu à la puissance de la Flak allemande de 1944-1945.
Dès le 14 mars, le centre de résistance « Béatrice» tombe, tenu pourtant par des éléments de la Légion. Les 450 légionnaires ont été littéralement submergés par plusieurs milliers de fantassins du Viet-Minh, les fameux bodoï, selon des techniques d’assaut qui vont se reproduire. Le 15 mars, c’est au tour de « Gabrielle », de tomber malgré des combats acharnés. La chute « d’Anne-Marie » qui suit, est due cette fois, à la défection des soldats Thaïs qui la tenaient.
Dès la fin mars, Giap a déjà virtuellement gagné puisqu’il contrôle tout le nord du camp retranché et menace directement la piste d’aviation, qui cesse d’être utilisée le 26 mars. La base aéro-terrestre ne peut plus être ravitaillée que par parachutages. Les blessés connaissent un sort tragique puisqu’ils ne peuvent plus être évacués, d’autant que le Viet-Minh tire sur les hélicoptères, pratiquant les EVASAN (« évacuations sanitaires ») même frappés de la Croix-Rouge.
La base aéro-terrestre devient alors un camp retranché de plus en plus menacé.
Mais les assaillants ont subi de très lourdes pertes, obligeant Giap à passer à une autre tactique d’attaque. Il met en place des modalités « d’étouffement » des centres de résistances et d’attaques par « grignotage ». Il fait creuser des tranchées de plus en plus rapprochées des systèmes défensifs français, de manière à ce que les assauts, toujours lancés avec des masses de bodoï-chair-canon, partent au plus près du feu français de manière à asphyxier ses défenses au prix des pertes les moins lourdes possibles.
Le 6 mars 1954, sous le feu ennemi, le 6e Bataillon de Parachutistes Chasseurs de Bigeard est largué sur le camp pour tenter de renverser la situation.
Dans la nuit du 30 au 31 mars, Giap lance la seconde phase de son plan de conquête de ce qui reste de la base aéro-terrestre. C’est la bataille pour l’est du camp, dite « des cinq collines ». « Dominique » et « Eliane » font l’objet de combats furieux jusqu’au vrai « corps-à-corps », ce qui est rarement le cas. Les paras de Bigeard contre-attaquent avec les Légionnaires, permettant de reprendre une partie du terrain perdu jusqu’au 10 avril 1954. Au-delà de cette date, les forces de l’APVN reprennent leur stratégie « d’étouffement ». Le 1er mai, Giap décide de donner le coup de grâce. Les défenseurs épuisés manquant de munitions sont balayés et les centres d’appui tombent les uns après les autres.
Le 7 mai – date ô combien symbolique par rapport à la fin de la Deuxième Guerre mondiale –, après avoir rendu compte à Hanoï de l’impossibilité de poursuivre la résistance, le général de Castries donne l’ordre non de se rendre, mais de cesser le combat. Les drapeaux blancs que l’on voit sur certains documents ont été rajoutés par les cinéastes du Viet-Minh dans les reconstitutions de la prise du camp tournées après coup et n’ont jamais existé au moment des faits.
Pour aller plus loin,
– Ivan Cadeau, François Cochet, Remy Porte (dir.) : La guerre d’Indochine, dictionnaire, Paris, Perrin, 2021.
– François Cochet, Georges Catroux, un militaire bien politique, Paris, Perrin/Pierre de Taillac, 2025.
François Cochet
François Cochet est professeur émérite d’histoire contemporaine de l’université de Lorraine-Metz. Il est spécialiste des guerres et de l’expérience combattante (XIXᵉ-XXIᵉ siècles) ainsi que des questions mémorielles des conflits contemporains. Il préside le conseil scientifique du Mémorial de Verdun et collabore régulièrement avec le musée de la Grande Guerre de Meaux. Il est l’auteur de plusieurs dizaines d’ouvrages personnels ou en direction, dont 1914-1918, fin d’un monde, début d’un siècle, Paris, Perrin, 2014 et 2017 (prix Louis Marin de l’Institut) et Georges Catroux, un militaire bien diplomate, Perrin/Pierre de Taillac, 2025.
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