Dans une tribune publiée samedi 11 juillet dans le quotidien espagnol El Debate, à deux jours de la demi-finale de la Coupe du monde, l’ancien Premier ministre espagnol Mariano Rajoy salue un effectif français « de très haut niveau » — avant de glisser cette phrase : l’équipe de France « ne compte aucun joueur français dans ses rangs ». Une pique qui, sous couvert de commentaire sportif, s’adresse en réalité aux origines des joueurs — alors que sur les vingt-six retenus par Didier Deschamps, seuls trois sont nés hors de France, et que tous trois possèdent la nationalité française.

C’est un tacle par-derrière, un tacle appuyé, un tacle assené au genou avant même le coup d’envoi. Sauf que ce soir, manque de pot pour monsieur Rajoy, la lumière est partout : ses propos indignent jusqu’au bout de la planète. Ce genre de préjugé, cet impensé qui ressurgit presque mécaniquement, ne déstabilise personne d’autre que celui qui le prononce. S’il cherchait à ébranler les Bleus, il ébranle surtout les siens. Que peut bien penser Lamine Yamal des propos de leur ancien Premier ministre ? Ou encore Nico Williams ? Ils ont dû apprécier… nul doute.

Nietzsche écrit dans la Généalogie de la morale : « Ne pas pouvoir prendre longtemps au sérieux ses ennemis, ses accidents, ses méfaits même, — voilà le signe des natures fortes et complètes, chez qui il y a un excès de force plastique, réparatrice, et aussi de force d’oubli (un bon exemple de ceci, dans le monde moderne, est Mirabeau qui n’avait pas de mémoire pour les insultes et les infamies dont il était l’objet, et qui ne pouvait pardonner, pour la simple raison qu’il — oubliait). » On ne soulève pas un trophée avec de la rancœur dans les jambes. Celui qui a besoin d’un « ennemi méchant » pour se sentir exister a déjà perdu la bataille morale avant que le match ne commence. Comment peut-on être assez bête pour nuire ainsi à sa propre équipe, par des propos racistes et xénophobes, à quelques heures d’une demi-finale ? C’est tout simplement idiot, et cette bêtise-là se paiera peut-être sur le terrain.

Car ce qui éblouit dans cette équipe de France ne tient pas qu’au jeu. C’est un caractère, une mentalité, une façon d’être au monde qui s’oppose, par sa seule existence, à tout ce que Rajoy vient de dire. Ces Bleus incarnent, sans même le chercher, le contraire exact de sa vision : là où il essentialise, réduit un homme à une couleur de peau ou à une origine lointaine, établit des hiérarchies entre les êtres humains, eux affichent la preuve vivante que ces hiérarchies n’existent pas — qu’un enfant né à Bondy, à Lagos ou dans une favela de Rio porte en lui la même grandeur possible qu’un enfant né ailleurs, pourvu qu’on lui laisse sa chance.

Et pendant ce temps, ce que cette équipe de France représente aujourd’hui dépasse largement la France elle-même. Ces mômes du bitume, nés à Bondy, aux Ulis, à Meudon ou ailleurs, sont devenus les porte-drapeaux de tous les anonymes du monde — comme Pelé le fut en son temps pour les enfants pauvres du Brésil. Le petit qui joue pieds nus dans une favela de Rio, celui qui tape dans un ballon crevé dans un bidonville de Lagos ou de Kinshasa, celui qui rêve de sortir de sa condition à Kaboul ou à Manille — tous se reconnaissent dans ces visages-là. Cette équipe ne joue plus seulement pour la France ce soir : elle joue pour tous les invisibles, tous les enfants sans privilège, tous ceux pour qui la vie n’a jamais rien donné de facile. Quand ces joueurs entrent sur la pelouse, c’est un peu comme si tous ces anonymes-là entraient avec eux.

Et il faut entendre ce que disent les Brésiliens eux-mêmes de cette équipe de France. Pour eux, c’est Pelé, c’est Ronaldo, c’est Romário, c’est Ronaldinho qui ressurgissent. Ils s’y reconnaissent, ils en sont éblouis, parce qu’ils retrouvent chez ces petits Français de la périphérie et de nos terroirs le même génie né dans la rue, la même liberté de jeu, la même revanche par le talent. Et quand un peuple du football comme le Brésil adoube un autre peuple, il sait ce qu’il fait.

Ce que Mbappé et les siens produisent sur un terrain, c’est une sorte de 1789 du football — l’esprit universel de liberté, d’égalité, de fraternité incarné par vingt-six joueurs et rendu visible au monde entier. C’est la liberté en action sur une pelouse. Le hasard fait souvent bien les choses si cette demi-finale de Coupe du Monde se joue un 14 juillet — jour de la prise de la Bastille, fête nationale, point de départ de la révolution de la liberté universelle. Alors ce soir, nous allons attaquer cette Bastille verbale que représentent les propos ignobles de monsieur Rajoy, prétendant que les Bleus ne sont pas français. C’est une Bastille morale à prendre et à faire tomber, et nous allons la faire tomber ce soir. C’est notre noblesse d’esprit, notre supériorité morale face à l’indignité de propos dont on espère qu’il est bien seul en Espagne à les penser — même si ce n’est pas si sûr.

Ce soir, on jouera aussi « les méchants » — méchants contre des propos méchants, mais avec la grande noblesse de l’esprit français : liberté, égalité, fraternité, universelles.

Au fond, c’est hallucinant de voir à quel point ce pauvre Rajoy est à côté de la plaque. Sans le savoir, il vient d’offrir à nos Bleus la plus grande des motivations. Ce soir, nos Français vont sans doute écrire une nouvelle et très grande page — pas seulement du football, mais de son esprit universel.

Vive la République, vive la France ! Et allez les Bleus… pour tous les peuples libres du monde !

Par Eduardo Rihan Cypel, ancien Député PS de Seine-et-Marne et fanatique de football

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