Dans le concours du membre du gouvernement le plus incendiaire en ces temps de grogne sociale, Roland Lescure, ministre de l’Économie, faisait jusqu’à tout récemment la course en tête, soufflant sur les braises comme personne. Avec sa sortie sur les prix de l’essence, dans laquelle, toute honte bue, il expliquait que la fiscalité sur les carburants ne l’empêchait pas de dormir, il avait réussi à actualiser avec brio la notion dedéconnexion gouvernementale. Jeu, set et match ? C’était sans compter Serge Papin.

Dans un récent post LinkedIn, le ministre des Petites et Moyennes Entreprises, du Commerce, et du Pouvoir d’achat s’est une nouvelle fois livré à son exercice favori : la célébration de sa croisade contre les plateformes chinoises. Un an après le scandale des produits illicites découverts sur Shein, le ministre se félicite de l’entrée en vigueur, ce 1er novembre, des deux euros supplémentaires de frais de gestion européens sur les petits colis, qui viennent s’ajouter aux trois euros de droits de douane instaurés en juillet. « 5 € au total », se réjouit-il. Et de conclure, martial : « Cette guerre que nous menons est une guerre de mouvement. »

Une guerre, donc, mais contre qui au juste ? Contre les plateformes qui ne respectent pas les normes européennes, ou contre les millions de consommateurs qui ont le tort de trouver dans ces enseignes des vêtements accessibles ? Papin ne s’encombre pas de ces détails. Taxe sur les petits colis, malus sur les vêtements, menaces de suspension de la plateforme, interdiction publicitaire : depuis son arrivée au gouvernement, bille en tête, l’ancien patron de Système U ne recule devant rien. La loi contre l’ultra-fast fashion, promulguée en juillet, est ainsi entrée en vigueur le 1er septembre. Elle prévoit un malus pouvant atteindre 12 euros sur certains vêtements dès à présent, et jusqu’à 50 % du prix hors taxes des produits concernés à terme. `

Mais qui paiera, en dernière instance ? Ce n’est un mystère pour personne : les taxes et les pénalités qui renchérissent les produits finissent toujours par se refléter sur les étiquettes. Et ce sont précisément les ménages qui disposent du moins de marge de manœuvre qui ont le plus besoin de prix accessibles. A ce titre, les données de l’Insee sont éloquentes. En 2022, les 20 % des ménages les plus modestes dépensaient en moyenne 600 euros par unité de consommation et par an en vêtements et chaussures, contre 1 400 euros pour les 20 % les plus aisés.

Serge Papin, lui, ne connaît manifestement pas la crise. Selon les déclarations transmises à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, son patrimoine net atteint 8,4 millions d’euros. Il est le ministre le plus fortuné du gouvernement Lecornu. Un patrimoine quicomprend notamment une holding personnelle, Finapa, valorisée à plus de 7 millions d’euros. En 2025, il a par ailleurs perçu 344 992 euros de dividendes de cette société, auxquels s’ajoutent 68 500 euros de rémunérations liées à ses fonctions. Ancien PDG de Système U, passé par les conseils d’administration d’Auchan, Serge Papin a connu une carrière professionnelle qui le place assez loin des arbitrages budgétaires d’une famille qui doit habiller deux enfants avec quelques dizaines d’euros par an.

Le pouvoir d’achat des ménages au plus mal

Plus largement, le pouvoir d’achat des Français ne s’est pas simplement érodé, il traverse une crise d’une ampleur historique. Selon les calculs de l’Institut français d’économie (IFE), la perte de pouvoir d’achat réel subie depuis 2024 par une famille de deux adultes et deux enfants français se chiffre à 1 200 euros. Pour une personne seule, la facture atteint 600 euros. Et le phénomène pourrait encore s’aggraver : après un recul de 0,7 % en 2025, le pouvoir d’achat par unité de consommation est en passe de diminuer à nouveau de 0,7 % en 2026. Depuis 1960, seules deux autres périodes ont connu deux années consécutives de baisse : 1983-1984 et 2010-2013.

Les chiffres de l’Insee permettent de mesurer l’ampleur du décrochage. Au deuxième trimestre 2026, le pouvoir d’achat des ménages par unité de consommation a encore reculé de 0,6 % en trois mois. En 2025, le pouvoir d’achat dit « arbitrable », c’est-à-dire celui qui reste une fois déduites les dépenses pré-engagées, a même chuté de 1,1 %. Autrement dit, une fois le loyer, les abonnements et les autres charges récurrentes réglés, les Français disposent de moins en moins d’argent pour choisir librement leurs dépenses.

Et si l’inflation a ralenti, les prix, eux, n’ont évidemment pas retrouvé leur niveau d’avant-crise. Entre 2015 et le premier semestre 2026, ils ont augmenté de 23 % en moyenne, selon l’Insee. L’alimentation a flambé de 35 % sur la même période, dont 21 % en seulement trois ans, entre 2021 et 2024. Les fruits ont augmenté de 51 %, les légumes de 56 %, l’huile et le beurre de 61 %. Les assurances ont bondi de 41 %, les services de transport de 25 % et les loyers de 11 %. Derrière les discours rassurants sur le reflux de l’inflation, c’est donc une réalité beaucoup moins reluisante qui s’impose aux ménages : ils continuent de payer durablement plus cher pour se nourrir, se loger, se déplacer et s’assurer.

La pauvreté, elle aussi, atteint des niveaux particulièrement préoccupants. Selon la dernière étude de l’Insee, publiée en juillet 2026, 9,8 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté en France métropolitaine, fixé à 1 337 euros par mois pour une personne seule. Le taux de pauvreté s’établit à 15,4 % de la population, son niveau le plus élevé depuis 1996, date à laquelle cette série statistique a débuté. Plus inquiétant encore, début 2025, 13,5 % de la population subissait une privation matérielle et sociale, tandis que 21 % des Français déclaraient rencontrer des difficultés financières en fin de mois. Deux indicateurs qui restent à des niveaux élevés depuis le choc inflationniste de 2022.

Voilà le pays dans lequel Serge Papin exerce ses fonctions. Un pays où des millions de personnes arbitrent entre remplir leur réfrigérateur, payer leur facture d’énergie et renouveler leur garde-robe. Un pays où les dépenses les plus ordinaires sont devenues des postes d’arbitrage, où l’on rogne sur les loisirs, où l’on descend en gamme dans les rayons alimentaires et où l’achat d’un vêtement neuf peut lui-même devenir une dépense à différer. Dans ces conditions, s’attaquer aux enseignes qui proposent des vêtements à quelques euros, sans se préoccuper de ce que leur disparition ou leur renchérissement représente pour leurs clients, relève d’une singulière conception du progrès social.

Le ministre pourrait toujours rétorquer qu’il ne s’agit pas de pénaliser les consommateurs, mais de défendre une industrie textile plus vertueuse et de lutter contre les dérives environnementales de la mode jetable. Fort bien. Mais depuis quand la défense de l’environnement impose-t-elle de faire payer davantage ceux qui ont le moins ? Et depuis quand la politique du pouvoir d’achat consiste-t-elle à expliquer aux ménages qu’ils doivent renoncer aux produits qu’ils peuvent encore s’offrir ? Alors que les prix alimentaires ont augmenté de plus d’un tiers en onze ans, il faudrait peut-être commencer par se demander pourquoi tant de Français sont contraints de rechercher les prix les plus bas, au lieu de les priver d’accès à ces enseignes refuges. Drôle de conception de la défense du pouvoir d’achat.

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