Agir en Universel ou l’éthos du fonctionnaire républicain
Nous pouvons maintenant retrouver la question laissée ouverte par Henri Marre. Il avait montré qu’un fonctionnaire pouvait déployer une activité considérable, faire preuve d’intelligence, de compétence et d’initiative, tout en inscrivant son action dans des finalités qu’il ne soumettait pas suffisamment à l’épreuve de ses propres valeurs. Le problème n’était donc pas seulement celui de l’usage de soi. Il était celui de l’horizon dans lequel cet usage prenait sens. C’est ici que la pensée hégélienne de l’État et du fonctionnaire devient essentielle, à condition d’en assumer une réappropriation républicaine. Le fonctionnaire est appelé à représenter l’Universel. Sa fonction ne se définit pas par la poursuite de ses intérêts particuliers, mais par le service de fins qui prétendent valoir pour tous. Représenter l’Universel ne signifie pourtant ni le posséder ni prétendre déterminer seul ce qu’exigerait, en toute circonstance, le bien commun. L’Universel n’est pas un bien dont le fonctionnaire serait le dépositaire exclusif. Il n’est pas davantage une vérité achevée qu’il transporterait avec lui pour l’appliquer à un réel qui lui serait extérieur. Un tel Universel demeurerait abstrait. L’Universel concret ne se réalise pas en surplomb du particulier. Il se détermine et acquiert son effectivité à travers les médiations par lesquelles les situations particulières sont comprises, travaillées et transformées. Il ne se réduit pas pour autant à leur addition. Le réel n’est pas, du seul fait qu’il existe, la mesure de ce qui doit être. Il comporte des contradictions, des inégalités, des empêchements, des formes de domination que l’exigence universelle oblige à dépasser. L’Universel concret ne désigne donc ni un principe séparé du réel ni la simple consécration du réel existant. Il est ce qui s’accomplit dans le mouvement par lequel le réel peut devenir conforme à des possibilités de liberté qu’il ne réalise pas encore. Cette distinction permet de comprendre ce que signifie véritablement servir la République. Le pouvoir politique décide et prescrit dans le présent selon les formes de légitimité qui sont les siennes. L’État assure une continuité institutionnelle qui excède la succession des gouvernements. La République inscrit cette continuité dans un horizon de principes, de droits et de finalités qui prétendent valoir pour tous. Ces dimensions ne sont pas séparables dans la pratique, mais elles ne se confondent pas. La souveraineté du peuple n’implique ni l’indépendance absolue ni la négation des interdépendances. Elle suppose que les décisions engageant la communauté politique puissent relever de sa volonté démocratiquement constituée, à travers des institutions qui rendent possible l’exercice effectif de cette liberté collective. Le fonctionnaire ne dispose pas d’un droit personnel à substituer sa volonté à celle du pouvoir démocratiquement légitime. Il ne peut davantage identifier sans reste les finalités républicaines aux objectifs immédiats d’un gouvernement. Sa responsabilité s’exerce dans cet espace de médiation. L’égalité républicaine ne devient effective qu’à travers les conditions concrètes qui permettent à chacun d’exercer ses droits. La liberté ne prend corps que dans des institutions et des pratiques qui en rendent l’exercice possible. La fraternité ne demeure autre chose qu’une proclamation que lorsqu’elle se traduit dans des formes objectives de solidarité. Ces principes ne livrent pas automatiquement la réponse aux situations. Mais ils donnent à l’activité un horizon qui ne se confond ni avec la satisfaction des intérêts particuliers ni avec la seule efficacité des moyens. C’est ici que nous pouvons reprendre, en la déplaçant, une intuition d’Yves Schwartz. Il ne suffit pas de penser le professionnel comme quelqu’un qui agirait avec des compétences, comme s’il possédait un ensemble de ressources déjà constituées qu’il lui resterait à mobiliser. L’activité le conduit à agir en compétence, dans une situation où ses savoirs, son expérience, ses valeurs et son jugement se recomposent au contact de ce qu’il rencontre. De même, le fonctionnaire républicain n’agit pas avec l’Universel, comme s’il disposait d’un principe qu’il pourrait appliquer de l’extérieur. Il s’inscrit dans un agir en Universel. Cette formule ne signifie pas que chacune de ses décisions exprimerait immédiatement l’Universel, ni qu’il pourrait se prévaloir de celui-ci pour soustraire ses choix à la discussion. Elle signifie que son activité participe à un mouvement dont il n’est ni l’auteur exclusif ni le propriétaire mais celui par lequel les principes républicains cherchent, à travers les médiations du réel, les formes de leur effectivité. Agir en Universel, ce n’est pas posséder l’Universel mais c’est contribuer à le rendre effectif sans jamais prétendre l’épuiser. La nuance est décisive. Le fonctionnaire ne se situe pas entre un Universel déjà constitué et un réel auquel il faudrait l’adapter. Il participe, à sa place et dans les limites de sa fonction, au mouvement par lequel l’Universel républicain prend corps dans le réel. Il n’est pas chargé de faire triompher sa conception personnelle du bien commun. Il est responsable de médiations grâce auxquelles l’institution peut éprouver ses décisions, reconnaître leurs effets, corriger leurs insuffisances et donner une réalité toujours plus effective aux principes dont elle se réclame. Sa fidélité à l’Universel n’est donc pas une posture de surplomb. Elle est une exigence inscrite dans l’activité même.
La figure de Jean Moulin donne à cet éthos républicain une incarnation historique particulièrement forte. Préfet d’Eure-et-Loir en juin 1940, il refuse de signer, sous la contrainte de l’occupant allemand, un document accusant faussement les tirailleurs sénégalais de crimes contre des civils. Ce refus manifeste une fidélité à des exigences qui ne sauraient être subordonnées à la seule autorité de celui qui commande. Mais Jean Moulin ne fut pas seulement l’homme du refus. Devenu l’un des artisans de l’unification de la Résistance, il contribua à faire travailler ensemble des mouvements, des sensibilités politiques et des organisations distinctes, jusqu’à la réunion du Conseil national de la Résistance en mai 1943. Son parcours permet ainsi de saisir deux dimensions indissociables de l’éthos républicain que sont, d’une part, savoir opposer son jugement à une prescription injuste et, d’autre part, contribuer à construire, avec d’autres, les médiations d’une action commune. Il ne s’agit pas de faire de cette trajectoire exceptionnelle une norme ordinaire du métier de fonctionnaire, mais d’y reconnaître, dans des circonstances extrêmes, une exigence qui demeure de servir la République sans à se soumettre à n’importe quel pouvoir ni à prétendre incarner seul le bien commun.
Jean Zay : tenir, commencer, transmettre
C’est à cet endroit que Jean Zay peut revenir une dernière fois. Nous l’avions d’abord rencontré comme le contrechamp de Marre. A l’homme qui cherchait sa place dans le monde de Vichy répondait celui auquel Vichy avait retiré sa place dans le monde. A celui qui cherchait la reconnaissance répondait celui auquel toute reconnaissance du pouvoir présent était refusée. A l’adhésion répondait la fidélité. Jean Zay nous avait permis de comprendre ce que pouvait signifier tenir lorsque presque toute puissance d’agir est retirée. Il peut maintenant réapparaître sous un autre jour car Jean Zay ne fut pas seulement celui qui tint. Il fut aussi celui qui commença. Et l’un des commencements qu’il avait tenté d’ouvrir concerne la formation des hauts fonctionnaires. Ministre de l’Éducation nationale, Jean Zay porta avant-guerre un projet d’École nationale d’administration destiné à réformer le recrutement et la formation de la haute administration. Le projet franchit une étape parlementaire importante en janvier 1938, sans parvenir à son aboutissement. Le Ministre ne verra jamais cette école exister. Vichy l’emprisonne. La Milice l’assassine. Après la Libération, dans un contexte profondément renouvelé, l’École nationale d’administration est créée en 1945 sous l’autorité du général de Gaulle, Michel Debré jouant un rôle déterminant dans cette fondation. Il serait historiquement inexact de présenter l’ENA de 1945 comme la simple réalisation différée du projet de Jean Zay. Les acteurs, les conceptions et les circonstances ne sont pas identiques. Il existe néanmoins une parenté de préoccupations portant sur la formation de la haute administration, les conditions de son recrutement et son rapport au service de l’État. Cette parenté permet de penser la transmission sans la confondre avec la reproduction. Jean Zay avait contribué à ouvrir une possibilité institutionnelle. Il n’en a pas maîtrisé le devenir. D’autres, après lui et selon leurs propres fins, ont repris une question qu’il avait portée et lui ont donné une forme nouvelle. Il ne s’agit pas de lui attribuer rétrospectivement la paternité d’une institution dont il n’a pas conçu la forme définitive. Il s’agit de reconnaître qu’un commencement peut entrer dans une histoire qui le dépasse. Jean Zay prend alors une place singulière dans notre parcours. Henri Marre voulait réussir à servir. Jean Zay nous avait appris à tenir lorsque le pouvoir ne reconnaît plus ce à quoi l’on tient. Il nous permet maintenant de comprendre que la fidélité à une exigence peut également se manifester dans ce que d’autres, après nous, deviennent capables d’en faire. L’accomplissement ne se mesure plus à l’achèvement d’une œuvre par son auteur. Il peut résider dans les possibilités que son activité aura contribué à ouvrir, sans qu’il en ait possédé l’avenir. Tenir, commencer, transmettre sont les trois manières de demeurer engagé dans un monde dont nous ne sommes pas les maîtres.
Se former en transformant, les médiations de l’Universel républicain
L’histoire ne s’arrête évidemment pas en 1945. Depuis 2022, l’Institut national du service public, l’INSP, a succédé à l’ENA. Il participe au recrutement et à la formation des cadres supérieurs de l’État. À côté de cette histoire de l’encadrement supérieur de l’État, l’Institut national des études territoriales, l’INET, forme et accompagne les futurs cadres dirigeants des collectivités territoriales, tandis que l’École des hautes études en santé publique, l’EHESP, assure la formation de dirigeants et de cadres de la fonction publique hospitalière. Trois institutions, trois versants de la fonction publique, dont les missions et les traditions diffèrent, mais que traverse une même exigence de former des cadres dirigeants capables d’inscrire leur activité dans les médiations concrètes par lesquelles l’Universel républicain devient effectif.
Contribuer à la formation d’un cadre dirigeant public suppose de développer plusieurs capacités complémentaires, par exemple, maîtriser la mise en œuvre et l’évaluation des politiques publiques décidées, faire émerger des démarches innovantes et conduire les transformations de l’organisation, sans oublier d’accompagner les pratiques dans le cadre d’espaces capacitants, exercer son jugement dans l’incertitude, demeurer attentif aux conséquences réelles des prescriptions et créer les conditions dans lesquelles les agents peuvent eux-mêmes faire usage d’eux-mêmes. Toutes ces dimensions sont nécessaires, mais leur articulation ne suffit pas encore à définir l’éthos du fonctionnaire républicain. Il ne s’agit d’ailleurs pas de former des cadres dirigeants comme on façonnerait des professionnels auxquels il suffirait de transmettre des savoirs, des méthodes et des compétences. Ce sont les personnes qui se forment, à travers leur activité, les rencontres qu’elles font, les situations auxquelles elles se confrontent et les débats de normes dans lesquels elles engagent leur jugement. Les institutions de formation ont alors pour responsabilité de créer les conditions favorables à ce travail de transformation de soi, qui ne peut être séparé de la possibilité de transformer le milieu dans lequel on agit. Dans cette perspective, les compétences ne sauraient être considérées comme des propriétés personnelles, définitivement acquises et disponibles pour être mobilisées à volonté. Agir en compétence, plutôt qu’avec des compétences, signifie que la compétence se manifeste et se développe dans la rencontre toujours singulière entre un sujet, un corps soi, selon Yves Schwartz, une situation et un environnement qui rend possibles, ou au contraire entrave, ses initiatives. Il s’agit, plus précisément, d’une co-émergence ou d’une co-manifestation. On peut ainsi favoriser le développement de la capacité à décider dans l’incertitude, à conduire des organisations complexes ou à accompagner leurs transformations, sans avoir encore répondu à la question des finalités au nom desquelles ces capacités s’exerceront. Plus encore, leur effectuation dépend des possibilités réelles qu’offre l’institution de mettre en discussion ses propres normes et de faire évoluer ses pratiques.
L’éthos du fonctionnaire républicain ne peut donc résulter de la seule augmentation de la puissance d’agir individuelle. Il ne saurait davantage procéder de la transmission de bonnes valeurs, conçues comme un équipement moral dont chacun disposerait indépendamment des situations. Les valeurs ne prennent leur portée qu’à travers les arbitrages dans lesquels elles sont engagées, les contradictions qu’elles permettent de reconnaître et les transformations auxquelles elles peuvent contribuer. C’est pourquoi la formation ne peut être dissociée des conditions institutionnelles dans lesquelles les personnes auront à exercer leur jugement et à faire usage d’elles-mêmes. Nous retrouvons ici les différents moments de notre réflexion sur l’autonomie. Un environnement qui exige principalement l’obéissance tend à entretenir la dépendance, tandis qu’un environnement dans lequel l’affirmation de soi ne trouve d’autre possibilité que la contestation risque d’enfermer les sujets dans la contre-dépendance. De même, une organisation qui valorise exclusivement l’initiative et la performance individuelles peut favoriser l’indépendance sans permettre l’autonomie. Celle-ci suppose que chacun puisse faire usage de soi dans une relation d’interdépendance où l’activité des uns ouvre, plutôt qu’elle ne referme, les possibilités d’agir des autres. Mais l’éthos républicain exige encore que cette interdépendance ne se limite pas à une coopération efficace. Elle doit pouvoir s’inscrire dans un agir en Universel.
Une telle exigence engage autant la transformation des institutions que celle des personnes. Il ne suffit pas d’inviter les cadres dirigeants à décider sans confisquer, à exercer leur autorité sans empêcher celle des autres, à faire remonter le réel plutôt qu’à le masquer, ou à reconnaître les capacités d’agir de leurs collaborateurs sans renoncer à leur propre responsabilité. Encore faut-il que les organisations rendent effectivement possibles ces manières d’agir, en ouvrant des espaces où les prescriptions puissent être confrontées à l’expérience, où les difficultés rencontrées deviennent des occasions d’élaboration collective et où les initiatives ne soient pas seulement tolérées, mais puissent contribuer à transformer les normes de l’activité. C’est dans ces médiations que peut se jouer l’effectuation de l’Universel républicain. Le réel n’est pas simplement ce à quoi il faudrait adapter des principes préalablement définis. Il est aussi ce dans quoi apparaissent les contradictions qui empêchent encore ces principes de prendre pleinement corps. Un environnement institutionnel ouvert à sa propre transformation permet ainsi que les expériences singulières ne demeurent pas enfermées dans la seule ingéniosité des individus, mais deviennent des ressources pour une élaboration collective dont la portée excède les intérêts de ceux qui y participent. Le fonctionnaire républicain ne saurait dès lors se satisfaire d’avoir eu raison seul, pas davantage que d’avoir obtenu l’adhésion d’un collectif. Sa responsabilité consiste aussi à contribuer aux conditions dans lesquelles ce qui a été compris, discuté, décidé et transformé peut être rapporté à l’exigence universelle dont l’institution se réclame. Il ne s’agit pas de former des individus qui posséderaient l’Universel, mais de rendre possible la formation de sujets capables de s’inscrire, avec d’autres, dans les médiations par lesquelles celui-ci devient effectif.
Faire remonter le réel pour rendre l’Universel effectif
L’action de Jean Zay au ministère de l’Éducation nationale permet de donner à cette réflexion une portée institutionnelle. Il n’était pas seulement l’un des précurseurs d’une réflexion sur la formation de la haute administration. Il fut ministre de l’Éducation nationale. Et c’est peut-être à ce titre que sa figure retrouve aujourd’hui une portée particulière. Les mobilisations lycéennes, lorsqu’elles font entendre des préoccupations relatives aux conditions d’étude, aux effectifs, aux moyens humains, à l’état des établissements ou à l’orientation, confrontent l’institution scolaire à une part de son propre réel. Il ne s’agit évidemment pas de considérer que toute revendication serait juste parce qu’elle est exprimée. Pas davantage de faire des lycéens les détenteurs d’une vérité que l’institution aurait simplement à recevoir. Leur parole constitue néanmoins un élément du réel de l’institution. Et toute notre réflexion sur le travail nous aura appris qu’une organisation s’appauvrit lorsqu’elle considère ce réel uniquement comme ce qui fait obstacle à l’application de ses prescriptions. Nous retrouvons alors, à près d’un siècle de distance et dans un contexte historique sans commune mesure, le geste du Commissaire catholique-social de Notre salut. En faisant connaître aux autorités les conséquences concrètes de leurs décisions, il rappelle que les prescriptions ne peuvent jamais anticiper toute la complexité des situations dans lesquelles elles doivent être mises en œuvre. Les agents sont ainsi conduits à interpréter, arbitrer et renormaliser leur activité pour répondre aux exigences du réel. L’expérience qu’ils acquièrent dans ce travail constitue une connaissance que l’institution ne peut ignorer sans risquer de méconnaître les conditions mêmes de son action.
Notre détour par Hegel permet alors de donner à cette connaissance une portée plus fondamentale. Il ne s’agit plus seulement de comprendre les conditions dans lesquelles une décision peut être mise en œuvre, mais d’éprouver, à travers ses conséquences réelles, l’effectivité des principes dont elle se réclame. Une politique d’égalité qui laisse subsister des obstacles majeurs à l’accès aux droits ne peut se satisfaire d’avoir proclamé l’égalité, de même, une politique d’émancipation qui réduit la capacité des personnes à participer à leur propre devenir doit pouvoir reconnaître les contradictions qui traversent son action. Le réel révèle ainsi non seulement les limites d’une prescription, mais aussi ce qui demeure abstrait dans la réalisation des principes républicains. Le réel ne vient pas simplement perturber l’application de l’Universel. Il révèle ce qui, dans cette application, demeure abstrait, incomplet ou contradictoire. Aussi, l’Universel n’est-il pas une norme extérieure opposée au réel. Il est l’exigence qui interdit de considérer les limites présentes comme définitives. La loyauté du fonctionnaire républicain ne consiste donc ni à masquer le réel pour protéger le pouvoir ni à transformer toute difficulté rencontrée en contestation du pouvoir. Elle consiste à maintenir ouvertes les médiations par lesquelles la décision peut devenir activité, l’activité devenir connaissance et cette connaissance contribuer à transformer la décision. C’est un processus de coopération, dite verticale. Faire descendre la prescription. Faire remonter le réel. Mais surtout permettre que l’institution apprenne de leur confrontation en offrant des espaces de médiation, de débat sur les normes.
De la conduite du changement à l’accomplissement du commun
La transformation de l’Éducation nationale prend alors une autre dimension. Nous demandons beaucoup à l’École. Réduire les inégalités. Transmettre des savoirs. Former des citoyens. Préparer à des métiers et à un monde qui se transforment. Intégrer le numérique et désormais l’intelligence artificielle. Répondre aux bouleversements écologiques. Protéger, émanciper, orienter ! De plus, dans le même temps, ceux qui font vivre cette institution éprouvent que leur capacité à participer à sa transformation se réduit. C’est précisément dans une telle situation que nos trois métamorphoses retrouvent leur force. Une administration-Chameau chercherait principalement à faire porter la transformation en appliquant les réformes, en atteignant les objectifs et en absorbant les contraintes. Une administration-Lion pourrait multiplier les refus ou, inversement, affirmer une volonté de transformation suffisamment puissante pour prétendre l’imposer aux autres. L’administration-Enfant, au contraire, chercherait à créer les conditions dans lesquelles ceux qui font vivre l’École puissent devenir eux-mêmes auteurs de sa transformation.
Elle associerait à cette démarche de transformation les enseignants, les personnels de direction, les personnels administratifs, les cadres de l’Éducation nationale, les collectivités territoriales, les familles et les élèves eux-mêmes. Non parce que toutes ces paroles auraient la même fonction, la même expertise ou la même légitimité. Non parce qu’il faudrait dissoudre la décision politique dans une interminable démocratie de la discussion mais parce qu’une institution ne peut apprendre si ceux qui rencontrent quotidiennement son réel ne peuvent contribuer à élaborer ce qu’il lui faut transformer. Le problème n’est alors plus seulement de conduire le changement. Il est de rendre possible l’appropriation collective de la transformation. Et pourtant, même cette appropriation ne constitue pas le terme de notre réflexion. Une transformation collectivement appropriée peut demeurer injuste. Un collectif peut se refermer sur lui-même. Une organisation peut devenir plus efficace sans devenir plus républicaine. L’accomplissement du commun ne réside donc pas dans le seul fait de produire ensemble. Il suppose que les médiations collectives rendent effectivement possibles des libertés, des droits et des formes de reconnaissance qui ne soient pas réservés à ceux qui ont participé à leur élaboration. C’est en ce sens que l’Universel républicain ne peut être confondu avec un simple consensus. Il est ce qui oblige l’activité commune à répondre de sa portée au-delà du cercle de ceux qui l’accomplissent. Le fonctionnaire républicain ne travaille pas seulement avec les autres. Il contribue à faire exister, avec eux et pour ceux que l’action publique concerne, des formes objectives dans lesquelles la liberté puisse devenir réelle. C’est cela, peut-être, agir en Universel. Non pas se placer au-dessus des situations, mais participer à leur transformation selon une exigence qui ne s’épuise dans aucune d’elles. Non pas posséder le sens de l’action commune, mais contribuer aux médiations qui lui permettent de prendre corps. Non pas se prétendre l’auteur de l’Universel, mais répondre de la part que notre activité prend à son effectuation. Devenir auteur sans devenir maître, agir sans posséder l’Universel. Nous pouvons maintenant reprendre la formule, « devenir auteur sans devenir maître », à laquelle nous avait conduit le détour par Julien Sorel, François Mitterrand et Jean Zay pour la transformer en « devenir auteur sans devenir propriétaire ». Le fonctionnaire est auteur lorsqu’il exerce son jugement, actualise la règle, invente une réponse et assume la responsabilité de son arbitrage. Il cesse de se vouloir maître lorsqu’il reconnaît que le réel lui résiste, que les finalités de l’action publique ne lui appartiennent pas et que d’autres légitimités participent à la détermination du bien commun. Il cesse de se vouloir propriétaire lorsqu’il accepte que ce qu’il a contribué à inventer puisse être repris, discuté et transformé par d’autres. Toutefois, une dernière déprise demeure nécessaire, celle qui consiste à ne pas confondre la responsabilité de l’Universel avec sa possession. Le fonctionnaire ne devient pas républicain parce qu’il se considérerait comme celui qui sait mieux que les autres ce que la République exige. Il le devient dans la manière dont il exerce sa fonction, confronte son jugement à celui d’autrui, accueille les résistances du réel et contribue à des médiations qui rendent les principes républicains effectivement opérants. Cette déprise ne diminue pas sa responsabilité. Elle lui donne au contraire sa véritable portée. Répondre de l’Universel ne signifie pas répondre à sa place. Cela signifie répondre de la manière dont notre activité contribue à lui donner une existence effective.
Nous retrouvons ainsi trois exigences qui traversent l’ensemble de notre parcours, à savoir la responsabilité sans monopole du jugement, l’initiative sans domination et la déprise sans soumission. Il fallait le Lion pour que le sujet puisse s’autoriser à juger et à agir. Mais il faut l’Enfant pour que cette puissance ne se referme pas sur elle-même. Et il faut enfin l’exigence de l’Universel concret pour que l’ouverture à autrui ne se réduise pas à la seule coexistence des volontés particulières. L’autonomie républicaine ne consiste pas à s’affranchir de toute dépendance. Elle consiste à prendre part, avec d’autres, à une activité dont les médiations rendent possible une liberté qui excède chacun.
Notre salut ?
Nous pouvons enfin revenir au titre du film, Notre salut. Henri Marre avait placé ces mots à la tête de méthodes destinées à restaurer l’ordre et l’efficacité de l’administration. Mais tout le problème tient peut-être à ce possessif, le nous au nom duquel il prétend agir lui paraît aller de soi, alors qu’il demeure précisément ce qu’il faudrait interroger. Car il ne suffit pas de servir un collectif, de partager ses convictions ou de contribuer efficacement à ses objectifs pour que ce collectif puisse se réclamer de l’Universel. Tout notre parcours aura consisté à déplacer cette évidence. Henri Marre nous a montré qu’il était possible de déployer une activité intense, de faire preuve d’initiative et même de manifester, dans certaines circonstances, une réelle capacité de refus, sans parvenir à mettre pleinement en question les finalités auxquelles cette activité contribuait. Jean Zay nous a conduit à l’autre extrémité de cette expérience en étant privé par Vichy de sa place dans l’institution. Il n’en demeurait pas moins fidèle à des principes et à des engagements dont la portée excédait le pouvoir qui prétendait les abolir. Entre ces deux figures, ce n’est donc pas seulement la question de l’obéissance ou du courage qui se joue, mais celle de notre manière d’habiter un monde commun.
Habiter la République ne saurait dès lors signifier s’identifier à l’institution telle qu’elle existe, pas davantage que prétendre la refonder à partir de sa seule volonté. C’est reconnaître que nous recevons un monde que nous n’avons pas créé, que notre activité contribue à le maintenir ou à le transformer, et que cette transformation ne peut trouver son sens dans la seule affirmation de notre puissance d’agir. Devenir auteur ne signifie pas devenir maître, puisque ce que nous engageons dans l’activité doit pouvoir être repris, discuté et transformé par d’autres. Mais cette ouverture à autrui ne suffit pas encore. Le commun républicain ne se confond ni avec l’accord d’un collectif ni avec la somme des initiatives particulières. Il engage une exigence de liberté et d’égalité qui doit pouvoir valoir au-delà de ceux qui participent à son élaboration. C’est ici que notre réflexion sur l’usage de soi trouve, me semble-t-il, sa portée décisive. Il ne s’agit plus seulement de comprendre comment le fonctionnaire peut faire usage de lui-même sans se laisser réduire à l’usage que les autres entendent faire de lui, mais comment son activité peut contribuer à rendre possibles les capacités d’agir d’autrui et, à travers elles, la transformation des institutions. Encore faut-il que celles-ci demeurent ouvertes à ce que leur propre activité leur révèle, par exemple, leurs contradictions que les prescriptions ne pouvaient anticiper, les arbitrages qu’impose le réel et les possibilités nouvelles que les personnes font émerger en agissant. Le fonctionnaire républicain ne se définit donc ni par la possession de compétences ni par celle de valeurs dont il serait le garant souverain, mais par sa manière de prendre part à ces médiations, sans lesquelles les principes républicains risquent de demeurer abstraits.
Nous pouvons alors donner toute sa portée à la formule vers laquelle notre réflexion nous aura progressivement conduits. Agir en Universel, ce n’est pas agir avec l’Universel comme avec un principe que l’on posséderait et qu’il suffirait d’appliquer. C’est inscrire son activité dans les médiations concrètes par lesquelles l’Universel républicain peut devenir effectif, sans jamais prétendre en être l’auteur exclusif ni en épuiser le sens. L’autonomie du fonctionnaire ne réside donc pas dans une indépendance absolue conquise contre l’institution, mais dans sa capacité à contribuer, avec d’autres, à la transformation d’un monde commun dont nul ne peut se dire le maître. Habiter la République, ce serait ainsi faire usage de soi sans chercher à posséder ce que l’on contribue à faire advenir. C’est devenir auteur, avec d’autres, des médiations par lesquelles l’Universel républicain prend effectivement corps dans le réel.
Bernard ALIX, Philosophe clinicien, spécialiste de la philosophie de l’apprenance et de l’intervention dans les organisations. Enseignant à Paris X- Nanterre et au CNAM
Bibliographie
Bernard Alix, La liberté de conscience en question : du droit à l’effectivité, la juste posture de Samuel Paty au nom de la philosophie et de la pratique de l’apprenance, La Nouvelle Revue Politique, 2026
Bernard Alix, Servir la France : De De Gaulle à la Grande Arche L’horizon d’une nouvelle autorité républicaine, La Nouvelle Revue Politique, 2026
Bernard Alix, L’impossible réconciliation : Lire La Calife avec Hegel et Neumann, La Nouvelle Revue Politique, 2026
Bernard Alix, Le Rouge et le Noir, ou l’individualisme empêché – Sur les traces d’un contre-héros dissimulé, La Nouvelle Revue Politique, 2026
Christophe Dejours, Pratique de la démocratie. Servitude volontaire, travail et émancipation, Paris, Vrin, coll. « Problèmes & Controverses, 2025
Louis Durrive, L’expérience des normes, Octarès, 2015
Jacques Ellul, La Technique ou l’Enjeu du siècle, Paris, Armand Colin, 1954
Alfred Korzybski, Une carte n’est pas le territoire, L’Eclat, 1933
Gérard Mendel, Une histoire de l’autorité. Permanences et variations, La Découverte-poche, 2007
Yves Schwartz, Usage de soi, vie et valeur. Octarès, 2026
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