Lui, c’est moi et moi, c’est lui… C’était la formule gagnante, celle de l’ivresse de la conquête. Elle n’a pas résisté à la pratique du pouvoir. Exit Sonko, le tribun charismatique, l’idéologue aussi. Son successeur rassure, plus financier que politique. Mais le Sénégal entre dans une zone de turbulences.
La page se tourne, vite, très vite, après des mois de crise, larvée d’abord, exacerbée ces derniers jours. Elle se tourne avec une forme d’élégance lorsque Ousmane Sonko, du haut du perchoir de l’Assemblée nationale, présente ses « chaleureuses salutations » à son successeur. Elle se tourne avec une menace voilée lorsque le même Sonko assène : « On ne peut pas faire du PASTEF sans PASTEF. » C’est la fin accélérée d’une histoire commencée il y a deux ans. Une histoire trop belle pour durer. Épique et exemplaire, l’épopée du duo Diomaye-Sonko, cette « remontada » politique, fruit d’un mélange d’abnégation et de volontarisme, cette élection au premier tour à 54 % des suffrages, d’un compagnon de route à peine sorti de prison, propulsé « plan B » par un leader empêché. Le Sénégal, une fois encore, démontrait de manière spectaculaire dans une région ouest-africaine sinistrée que la rupture se fait ici dans les urnes, et seulement dans les urnes.
2 ans plus tard, la fêlure entre les deux hommes s’est transformée en fracture. Chaque jour, deux styles s’affrontaient, à visage de plus en plus découvert. En structurant sa propre coalition, Bassirou Diomaye Faye s’approchait d’un point de non-retour. Les tensions avec son Premier ministre s’exacerbaient et dessinaient les contours d’un affrontement politique aux conséquences incertaines. Ce 22 mai, l’éviction par le président Diomaye Faye de son Premier ministre Ousmane Sonko n’avait donc rien d’un coup de tonnerre. Tout juste un goût amer pour ceux qui ont un temps cru que ces deux hommes allaient réinventer la pratique du pouvoir.
Cette naïveté ne résiste pourtant pas à une analyse de la vie politique sénégalaise sur le temps long. Les ruptures entre un président et son chef de gouvernement constituent une constante au pays de la Teranga. En décembre 1962, l’explosion du tandem Senghor-Mamadou Dia est d’une extrême violence. Le Premier ministre est condamné à la prison à perpétuité. Senghor restera sourd aux appels internationaux à sa libération, celui de Sartre comme celui du pape Jean XXIII, sourd jusqu’au 27 mars 1974, année de la grâce. Le divorce Senghor-Dia n’a pas seulement tué un tandem ; il a modifié la nature du régime. Il marquera durablement la culture politique sénégalaise. Le présidentialisme est désormais dominant.
En 2004, c’est Idrissa Seck, ex-homme de confiance de Wade, directeur de cabinet puis Premier ministre, qui est limogé. Seck, le fils spirituel, jusqu’au jour où ses ambitions présidentielles personnelles deviennent trop évidentes. Wade l’évince, le fait emprisonner pour des soupçons de détournements, avant qu’il ne soit finalement libéré et qu’il construise sa propre formation politique, le Rewmi.
Ce que fait Diomaye le 22 mai 2026 s’inscrit donc dans une tradition vieille de soixante ans. Il affirme la primauté présidentielle face à un chef de gouvernement qui n’a jamais endossé le costume de subordonné. La brutalité du geste est réelle. Les amis de Sonko ont beau jeu de rappeler que le président doit son élection à la volonté de son rival. Mais la légitimité constitutionnelle du chef de l’État n’en demeure pas moins totale. Et par rapport à 1962, la différence est immense : ici, pas de persécution judiciaire. Deux semaines avant de limoger son Premier ministre, le chef de l’État a même promulgué une proposition de loi levant juridiquement son inéligibilité. Sonko n’est pas en prison. Il est simplement renvoyé dans l’opposition, libre de s’exprimer, libre de se présenter en 2029, libre d’utiliser tous les leviers de contre-pouvoirs à sa disposition.
Son retour à l’Assemblée nationale donne lieu à un âpre débat d’experts. Peut-il réintégrer une Assemblée nationale dans laquelle il n’a jamais siégé, élu sur un scrutin de liste alors même qu’il occupait la primature ? Le Conseil constitutionnel réglera sans doute ce point de droit. Les élus de l’opposition ont déjà tranché, boycottant ce qu’ils considèrent comme une farce. Élu au perchoir par une majorité pléthorique, Ousmane Sonko peut préparer sa revanche, méthodiquement, sur celui que ses camarades désignent comme « un traître ».
Les deux hommes sont désormais rivaux, ostensiblement, durablement et tous les coups seront permis.
Libéré de la solidarité gouvernementale, Sonko peut critiquer plus frontalement l’action de Diomaye Faye et tenter de capter la déception d’une partie de ce jeune électorat qui a porté le projet de rupture en 2024. Il entre dans l’opposition avec une base intacte, une popularité réelle et une élection présidentielle en ligne de mire. Le combat continue, toujours dans le champ politique. Et c’est précisément cela qui fait d’un limogeage ordinaire un acte extraordinaire dans le contexte ouest-africain actuel : la démocratie, ici, absorbe le choc.
Les conditions de la rupture rassurent, alors que la tentation autoritaire peut exister. Depuis 2024, plusieurs signaux faibles sonnent l’alerte et d’abord la relation à l’opposition. Les premières années du gouvernement ont été marquées par des poursuites judiciaires massives contre des figures de l’ancien régime Macky Sall, ce qui en soi peut bien sûr relever d’une lutte légitime contre l’impunité. Mais la sélectivité de ces poursuites, leur calendrier coïncidant souvent avec des moments de pression politique, et leur extension à des journalistes ou acteurs de la société civile critiques du nouveau pouvoir, ont semé le doute. Si des obstacles venaient finalement à être dressés contre une éventuelle candidature de Sonko en 2029, le Sénégal entrerait dans une zone de vraies turbulences.
Pour l’heure, une forme d’espoir se dégage de cette première séquence. Cet espoir est en réalité double. D’abord, celui qu’un pays peut traverser une crise grave au sommet du pouvoir sans basculer dans la violence. Ensuite, et peut-être plus profondément, l’espoir que la culture démocratique sénégalaise, cette capacité à institutionnaliser les conflits plutôt qu’à les résoudre par la force, est suffisamment ancrée pour résister même aux tensions les plus intenses.
Dans cette guerre des chefs, appelée à durer jusqu’à ce que la présidentielle de 2029 les départage, chacun dispose d’atouts. Ousmane Sonko, nouveau président d’une Assemblée nationale où il dispose d’une majorité écrasante de 130 députés sur 165, détient la capacité de faire ou de défaire toute politique publique. Le 6 juin, il sera plébiscité à la présidence du PASTEF où il est l’unique candidat. Son influence sur la jeunesse, sur les mouvements citoyens et sur la rue sénégalaise lui confère une légitimité parallèle à celle du chef de l’État, de nature presque révolutionnaire.
Bassirou Diomaye Faye, de son côté, détient un mandat clair, un titre constitutionnel, une légitimité électorale que nul ne peut contester. Depuis le palais, il construit une base politique autonome, indépendante de l’appareil du PASTEF, avec le ralliement annoncé de 300 maires autour de sa coalition. Fin novembre, le chef de l’État disposera à nouveau de la capacité de dissoudre l’Assemblée nationale. Nul doute qu’il le fera, pour retrouver un peu d’oxygène, pour affaiblir la toute-puissance de son adversaire. Le climat des législatives donnera le ton de la suite du quinquennat. Le second rendez-vous aura lieu l’année prochaine, avec les élections locales, ces maires dont l’appui sera déterminant dans la perspective de la présidentielle de 2029.
Le Sénégal entre dans une séquence politique inédite, sorte de cohabitation entre deux factions d’un même parti, élues sur un projet commun.
Quel sera le sort du projet de rupture ? Diomaye Faye choisira-t-il de couper définitivement avec le PASTEF, ou tentera-t-il un compromis pour préserver sa majorité parlementaire ? La réponse à cette question conditionnera sa capacité à gouverner dans les trois prochaines années. La composition de l’équipe gouvernementale est attendue pour les prochains jours.
Le choix du nouveau Premier ministre, Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô, donne déjà une première indication des orientations privilégiées par le président. Cet ancien dirigeant de la BECEAO comptait parmi les acteurs de la nouvelle gouvernance. Formellement, pas de changement de cap radical donc. Mais une volonté de privilégier désormais une forme de réalisme économique sur l’idéologie. Ce qui fait dire à Sonko que ce qui est en jeu n’est pas une querelle de personnes, mais « une question de principes ».
Ce choix s’inscrit plus prosaïquement dans la prise de conscience des réelles difficultés économiques que traverse le Sénégal. Le programme de 1,8 milliard de dollars est gelé depuis 2024 par le FMI, après la révélation par le gouvernement de plus de 11 milliards de dollars de dettes non déclarées par l’administration précédente. La situation a été établie par un audit initié par les nouvelles autorités. Tous les indicatifs sont au rouge : un déficit budgétaire de 14 %, une dette publique culminant à 119 % du PIB et une dette cachée estimée à plus de 5000 milliards de francs CFA.
Face à cette situation, Sonko avait choisi la ligne dure : « Le Sénégal n’acceptera aucune restructuration de sa dette ». Conséquence immédiate de cette posture : la dégradation de la note souveraine du Sénégal successivement par deux agences de notation, Standard and Poor’s puis Moody’s.
Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô affiche un profil radicalement différent. Il est celui qui pendant des années a personnellement accompagné le Sénégal dans ses négociations avec le FMI, ses émissions d’eurobonds et ses échanges avec les agences de notation. Cette nomination constitue donc un signal limpide. Là où Sonko traitait le FMI d’ennemi du développement africain, son successeur connaît personnellement les négociateurs du Fonds et parle leur langue depuis 30 ans. Sa mission est claire : rassurer et finaliser un nouveau programme avec le FMI. Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô est désormais en mesure de négocier sans s’encombrer d’une rhétorique souverainiste à usage interne.
Bassirou Diomaye Faye le pragmatique aura-t-il les mains libres pour appliquer sa ligne ? À la fin de l’année, il misera sur un hypothétique rééquilibrage des forces dans le futur hémicycle… En attendant 2029 ! En préparant cette rencontre frontale des deux légitimités qui se sont affrontées dans l’ombre depuis 2024. Parce qu’il est aux manettes, le président de la République sait qu’il devra afficher un bilan, et donc des résultats économiques et sociaux tangibles. Parce qu’il n’est pas aux prises avec les contraintes du réel, son concurrent demeurera le gardien du temple d’un projet de souveraineté radicale. Pour l’un comme pour l’autre, ces trois années risquent de paraitre bien longues !
Geneviève Goëtzinger
Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.
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