À l’heure où plusieurs pays occidentaux reconnaissent un État palestinien et où le conflit au Proche-Orient continue de fracturer les opinions publiques, Arié Bensemhoun publie État de Palestine : solution ou illusion ?, aux éditions David Reinharc, paru le 11 juin dernier. Le président d’ELNET France y défend une lecture radicalement différente de celle qui s’est imposée depuis les accords d’Oslo. Pour La Nouvelle Revue Politique, il revient sur son parcours, critique ce qu’il considère comme les impasses de la diplomatie occidentale, analyse la montée de l’islam politique et appelle à réinterroger les fondements mêmes du débat sur le conflit israélo-palestinien.

La Nouvelle Revue Politique : Vous dirigez ELNET France depuis plus de quinze ans. En quoi cette expérience, au contact des responsables européens et israéliens, a-t-elle nourri l’écriture de État de Palestine : solution ou illusion ?

Arié Bensemhoun : Ce livre est d’abord l’aboutissement d’un parcours. Depuis plus de quinze ans, je dirige ELNET France, mais j’ai également participé à la création et au développement de l’organisation à l’échelle européenne. Aujourd’hui, ELNET est présent à Paris, Berlin, Londres, Rome, Varsovie, ainsi qu’en Israël et aux États-Unis. Notre mission ne consiste pas uniquement à renforcer les relations entre l’Europe et Israël. Nous travaillons plus largement sur les relations entre l’Europe, Israël et les pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, autour de valeurs démocratiques que nous estimons communes.

Cette expérience s’inscrit elle-même dans un engagement beaucoup plus ancien. J’ai milité dès mon adolescence, dirigé le mouvement des étudiants juifs de France, participé à la création de SOS Racisme et toujours travaillé sur les grandes questions de société. Je ne me suis jamais limité aux seules relations franco-israéliennes. Ce qui m’intéresse, c’est l’avenir de nos démocraties, la lutte contre les discriminations et les conditions d’une véritable coexistence entre les peuples.

Au fil des années, j’ai beaucoup voyagé et confronté mes analyses au terrain. Je connais bien le Moyen-Orient, mais aussi le monde arabe, dont je suis originaire puisque je suis né au Maroc. Cette double culture m’a permis de mieux comprendre des réalités politiques, historiques et stratégiques particulièrement complexes. Ce livre est donc le fruit de plusieurs décennies d’observation et d’expérience. Mon objectif n’était pas d’apporter une solution miracle, mais d’ouvrir des pistes de réflexion susceptibles de conduire un jour vers la paix.

État de Palestine : solution ou illusion ?

 

Votre livre remet en cause l’idée selon laquelle la création d’un État palestinien constituerait l’unique solution au conflit. Pourquoi avoir choisi de contester ce qui est devenu, selon vous, un véritable consensus diplomatique ?

Parce que je suis frappé par la manière dont ce débat est abordé depuis trente ans. J’ai une formation scientifique et médicale, et j’ai gardé de cette période une conviction simple : avant de proposer un traitement, il faut établir un diagnostic. Or, sur le conflit israélo-palestinien, j’ai le sentiment que beaucoup parlent de solutions sans avoir réellement pris le temps d’identifier les causes profondes du problème. Nous vivons dans une époque dominée par les slogans, les formules toutes faites et les éléments de langage. Cela ne permet pas de résoudre un conflit aussi complexe.

On nous répète depuis plus de trente ans que la solution à deux États est « la seule solution ». Cette formule mérite pourtant d’être interrogée. Si elle était réellement la bonne, pourquoi le conflit n’a-t-il toujours pas trouvé d’issue après trois décennies ? À mes yeux, cette répétition permanente traduit surtout l’absence d’une véritable remise en question du diagnostic initial. Mon livre ne prétend pas apporter une vérité absolue ; il cherche avant tout à réexaminer les fondements de cette certitude diplomatique devenue presque un dogme.

Vous affirmez que le conflit israélo-palestinien est souvent analysé à l’envers. Pourquoi estimez-vous que la question palestinienne est la conséquence, et non la cause, du conflit israélo-arabe ?

C’est probablement l’idée centrale du livre. Depuis des décennies, les diplomaties occidentales partent du principe que la création d’un État palestinien permettra de résoudre l’ensemble du conflit au Moyen-Orient. À mes yeux, c’est l’inverse. La question palestinienne est née du refus d’une partie du monde arabe d’accepter l’existence de l’État d’Israël. Tant que cette réalité historique n’est pas reconnue, nous continuerons à traiter les conséquences au lieu de nous attaquer aux causes.

Je rappelle qu’après la guerre des Six Jours, en 1967, Israël tend la main aux pays arabes. La réponse du sommet de Khartoum est connue : trois fois non. Non à la paix, non à la reconnaissance d’Israël et non à toute négociation. Je crois qu’il faut aujourd’hui remplacer ces trois refus par trois engagements : oui à la négociation, oui à la normalisation et oui à la paix. C’est à cette condition que pourra s’ouvrir une véritable perspective de règlement de la question palestinienne.

Les Accords d’Abraham montrent d’ailleurs qu’il existe une autre approche. Ils démontrent que plusieurs États arabes peuvent normaliser leurs relations avec Israël sans attendre un règlement préalable du dossier palestinien. À partir du moment où les relations entre Israël et le monde arabe s’apaisent, la question palestinienne cesse progressivement d’être un instrument de confrontation régionale et peut enfin être abordée de manière pragmatique. C’est ce renversement de perspective que je propose dans cet ouvrage.

Vous revenez longuement sur les accords d’Oslo. Beaucoup les considèrent comme la meilleure occasion manquée de parvenir à la paix. Avec le recul, quel regard portez-vous aujourd’hui sur ce processus ?

Lorsque les accords d’Oslo sont signés en 1993, comme beaucoup, je veux croire qu’une nouvelle page peut s’ouvrir. Je suis néanmoins partagé. J’observe que les discours tenus par certains dirigeants palestiniens restent profondément hostiles à Israël, mais je me dis qu’il existe peut-être une opportunité historique qu’il faut tenter. Je souhaite sincèrement que ce processus aboutisse.

Avec les années, j’en suis arrivé à une conclusion différente. Les accords d’Oslo ont créé un cadre politique et administratif qui devait conduire à un règlement durable du conflit. Encore fallait-il que les deux parties poursuivent cet objectif. Or, les différentes propositions formulées à Camp David puis dans les années suivantes ont, selon moi, été rejetées par les dirigeants palestiniens. Mon livre revient sur ces différentes étapes historiques afin de montrer que plusieurs occasions de créer un État palestinien ont existé mais n’ont jamais abouti.

L’échec d’Oslo ne signifie pas que toute négociation est impossible. Il signifie simplement qu’on ne peut pas construire une paix durable si l’une des parties refuse toujours de reconnaître pleinement la légitimité de l’autre. C’est précisément cette question que nous devons avoir le courage de poser aujourd’hui, plutôt que de continuer à répéter les mêmes recettes sans nous interroger sur les raisons de leurs échecs successifs.

Votre ouvrage est préfacé par Manuel Valls. Pourquoi son regard vous semblait-il important pour introduire ce livre ?

Manuel Valls est quelqu’un que je connais depuis longtemps. Nous avons véritablement commencé à travailler ensemble après les attentats de Toulouse et de Montauban en mars 2012. À cette époque, j’étais président de la communauté juive de Toulouse et lui s’apprêtait à devenir ministre de l’Intérieur. Ces événements ont marqué un tournant : pour la première fois, la France était confrontée à un terrorisme islamiste porté par un individu né, élevé et scolarisé sur son propre territoire. Nous avons très vite compris que nous faisions face à un phénomène durable, qui dépassait largement la seule question sécuritaire.

Pendant les années qui ont suivi, Manuel Valls a été, selon moi, l’un des rares responsables politiques à affronter frontalement la question du djihadisme et de l’islam politique. Il a accompagné la mise en place des premiers outils législatifs adaptés à cette menace et a vécu, au gouvernement, les attentats de Charlie Hebdo, de l’Hyper Cacher, du Bataclan ou encore de Nice. Nous n’avons jamais cessé d’échanger sur ces sujets. Après le 7 octobre 2023, il faisait partie de la première délégation que nous avons organisée pour se rendre en Israël afin de constater les faits sur place. Cette volonté de témoigner avant que les récits ne soient déformés explique aussi pourquoi sa préface me semblait importante.

Au-delà de notre relation personnelle, Manuel Valls est l’un des rares responsables politiques français à avoir exprimé publiquement son désaccord lorsque la France a décidé de reconnaître un État palestinien. À mes yeux, cette constance, depuis plus de dix ans, sur les questions de terrorisme, de radicalisation et de défense des démocraties donne un relief particulier à son regard sur cet ouvrage.

Qu’espérez-vous provoquer chez vos lecteurs après la lecture de ce livre ?

J’aimerais d’abord susciter un débat plus serein et plus exigeant intellectuellement. Nous vivons une époque où les sujets complexes sont souvent réduits à des slogans. Or un conflit comme celui-ci ne peut être compris qu’en acceptant le temps de l’analyse, de la nuance et de la confrontation des faits. Mon ambition n’est pas de demander aux lecteurs d’adopter mes conclusions, mais de les inviter à réexaminer des certitudes qui sont parfois devenues des réflexes.

Je m’adresse aussi aux journalistes et aux responsables politiques, qui portent une responsabilité particulière dans le choix des mots. Les termes employés façonnent le débat public. Lorsqu’on utilise des qualifications extrêmement lourdes, encore faut-il qu’elles reposent sur des faits établis. Dans tous les domaines, un diagnostic sérieux suppose de confronter les preuves, de vérifier les sources et d’accepter le contradictoire. C’est cette méthode que j’essaie d’appliquer tout au long de ce livre.

Enfin, j’espère contribuer, modestement, à remettre la connaissance au cœur du débat. L’ignorance enferme, alors que la connaissance ouvre la possibilité d’un dialogue. Je ne prétends pas détenir une vérité absolue. En revanche, je crois profondément qu’aucune paix durable ne peut être construite sans un travail rigoureux sur les faits, l’histoire et le droit. C’est cette exigence intellectuelle que je souhaite partager avec les lecteurs de État de Palestine : solution ou illusion ?.

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