Le 9 janvier dernier, alerté par l’ambassade des États-Unis sur l’effet que produirait à Washington la présence de bâtiments iraniens dans l’exercice naval « Will for Peace 2026 », conduit par la Chine au large de Simon’s Town, Cyril Ramaphosa a ordonné que l’Iran se retire de la manœuvre ou se borne à l’observer. Les jours suivants, des navires iraniens ont effectué des manœuvres dans False Bay aux côtés des marines chinoise, russe et émiratie, dans des eaux sous contrôle de la marine sud-africaine. Une enquête a été ouverte pour établir pourquoi l’instruction présidentielle n’avait pas été respectée. Le rapport, remis à Ramaphosa le 27 octobre, restera confidentiel pour des raisons de sécurité nationale.
Le représentant américain au Commerce, Jamieson Greer, a annoncé que Donald Trump avait notifié au Congrès, ainsi qu’aux gouvernements de Pretoria et de Kigali, son intention d’exclure l’Afrique du Sud et le Rwanda de l’African Growth and Opportunity Act (AGOA) à compter du 1er janvier 2027. Votée en 2000 sous Bill Clinton, prolongée début septembre jusqu’à la fin de 2028, l’AGOA ouvre, en franchise de droits, le marché américain à plusieurs milliers de produits africains, sous réserve d’un examen annuel de l’éligibilité de chaque pays. Toute exclusion requiert un préavis de soixante jours.
Il y a plusieurs mois, j’avais annoncé que les États-Unis éjecteraient l’Afrique du Sud de l’AGOA et cela n’avait rien de prophétique : la loi écarte de ses bénéficiaires les États qui se livrent à des activités contraires à la sécurité nationale ou à la politique étrangère des États-Unis. Washington avait préféré détourner le regard.
Dans son communiqué, Jamieson Greer détaille les griefs retenus contre chacun des deux pays. Pour le Rwanda, la liste est longue : entraves au commerce et à l’investissement, état de droit, pluralisme politique, droits des travailleurs, droits humains, menaces contre la sécurité nationale et les intérêts de politique étrangère américains. Pour l’Afrique du Sud, ce sont les barrières opposées au commerce et à l’investissement américains, la corruption, les menaces contre la sécurité nationale et la politique étrangère des États-Unis. Les droits humains ne figurent pas dans la liste sud-africaine. Les Afrikaners non plus.
Ce silence surprend car la question afrikaner structure la politique sud-africaine de l’administration Trump depuis le décret de février 2025. Le programme de réinstallation avait admis 16 287 Sud Africains au cours de l’exercice clos le 30 septembre ; à cinq Afghans près, ils furent les seuls réfugiés accueillis par les États-Unis sur la période, selon les chiffres rapportés par l’AFP. Le 15 septembre, Marco Rubio annonçait des restrictions de visas contre les responsables de saisies de terres sans indemnisation, et de discriminations raciales. Au moment de notifier l’exclusion, Washington a finalement retenu les motifs classiques du droit commercial et de la sécurité nationale. Cette décision prive l’ANC de son argumentaire de défense qui consiste à ramener les critiques américaines à la controverse du prétendu « génocide blanc », quitte à faire porter à Solidarity et à AfriForum la responsabilité d’une politique américaine dont ces dernières ne maîtrisent ni les motifs ni les décisions.
Elles n’en demeurent pas moins des boucs émissaires commodes, alors même que Solidarity avait fait campagne à Washington pour maintenir l’Afrique du Sud dans l’AGOA.
La présence du Rwanda dans le même communiqué est ironique, et Pretoria aurait tort de l’ignorer. Le 28 octobre, le Trésor américain a sanctionné le ministère rwandais de la Défense pour son soutien au M23 dans l’est du Congo. Rappelons qu’en janvier 2025, les combats contre le M23 autour de Goma
avaient coûté la vie à quatorze soldats sud-africains. Parmi eux, le soldat Peter Jacobus Strydom, trente quatre ans, le fusilier Tshidiso Andries Mabele, trente ans, et Louis Calvin Moagi.
L’AGOA appartient, en droit, à la catégorie des préférences commerciales non réciproques. En 2018, Washington a suspendu les avantages douaniers accordés aux vêtements rwandais, après l’instauration par Kigali de droits prohibitifs aux fripes américaines. Le Rwanda a maintenu ses taxes sur les fripes américaines, tout en reconnaissant que Washington pouvait lui retirer les avantages de l’AGOA. À Londres, en octobre 2025, Ronald Lamola exigeait que les discussions avec les États-Unis restent strictement commerciales, et dénonçait en même temps les droits de douane américains. Or la loi américaine n’a jamais séparé les préférences commerciales des intérêts de sécurité nationale et de politique étrangère de Washington.
L’ANC a conservé des liens avec plusieurs de ses anciens soutiens. Moscou a armé et formé les combattants d’Umkhonto we Sizwe pendant la lutte contre l’apartheid : en février 1979, l’Iran révolutionnaire a rompu ses relations avec Pretoria, et apporté son soutien aux mouvements de libération sud-africains. Mais, en janvier dernier, Ramaphosa a ordonné à l’Iran de se retirer des manœuvres navales de False Bay et de se contenter de les observer mais des bâtiments iraniens y ont quand même participé.
À Citrusdal, dans le Cap-Occidental, des vergers ont été plantés pour approvisionner le marché américain et les producteurs ne peuvent pas, du jour au lendemain, écouler leur récolte sur d’autres marchés. Parmi les exploitations menacées figurent celles d’agriculteurs afrikaners, dont l’administration Trump affirme pourtant vouloir défendre les intérêts.
L’ANC a perdu sa majorité parlementaire en 2024. La décision américaine ne dispense pas le parti de s’expliquer sur ses propres choix diplomatiques, notamment sur ses relations avec Téhéran. Il sera plus difficile d’expliquer ces choix à ceux dont le travail dépend des exportations que de dénoncer Washington. Les exportations sud-africaines bénéficiant de l’AGOA, évaluées à quelque 4 milliards de dollars en 2024, n’atteignaient plus que 1,7 milliard en 2025. Cette érosion a précédé l’annonce américaine de l’exclusion. Selon le ministère sud-africain du Commerce, l’AGOA ne couvre plus que 10 % des exportations vers les États-Unis, soit 1 % des exportations totales du pays. Washington avait déjà écarté l’Afrique du Sud, pourtant membre du G20, des réunions organisées sous sa présidence en 2026.
Il me semble pourtant primordial de régler les différends politiques par d’autres voies que la préférence commerciale : la décision d’écarter l’Afrique du Sud de l’AGOA aura en effet comme conséquence son éloignement des partenaires occidentaux. Depuis le 1er mai, la Chine a supprimé ses droits de douane sur les produits de cinquante-trois pays africains. Ramaphosa compte sur cette ouverture pour diversifier les exportations sud-africaines mais ce sont les minerais qui constituent l’essentiel des ventes à la Chine.
Pretoria a jusqu’au 1er janvier 2027 pour tenter de faire revenir Washington sur sa décision. Ramaphosa, lui, a reçu le rapport confidentiel sur False Bay. À qui obéit la marine sud-africaine ?
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