Dans cet entretien, Jérôme Blanchet-Gravel, essayiste et journaliste québécois, analyse les ressorts de la « société-chalet », cette société du confort et du repli sur soi qui, à force de vouloir se protéger du monde, finit par perdre le goût de l’effort et de l’engagement collectif. À travers son dernier ouvrage, recueil de conférences et chroniques, publiées notamment dans le Libre Média, journal web qu’il dirige et a fondé, Jérôme Blanchet-Gravel interroge les fragilités du modèle canadien et, au-delà, les causes du déclin des sociétés occidentales. Propos recueillis par Max-Erwan Gastineau.

NRP : Vous décrivez, à travers la notion de « société-chalet », des sociétés canadienne et québécoise qui cherchent à se protéger du monde, à éviter le conflit et à privilégier le confort, la sécurité et le bien-être individuel. Comment ce désir de tranquillité, que tout un chacun recherche, est-il devenu selon vous un facteur de « déclin collectif » ?

Jérôme Blanchet-Gravel : Longtemps, l’accès à un haut degré de confort matériel et, plus globalement, l’amélioration de ce qu’on appelle la qualité de vie ont été des indices forts du développement d’un pays, de la vigueur de son économie et de son pouvoir d’attraction. Les conditions de vie précaires et les horaires de travail surchargés dans les sociétés plus pauvres témoignaient, à l’inverse, d’un certain retard sur les sociétés riches, d’abord occidentales.

Mais, poussée à l’extrême, cette recherche du confort peut nourrir des traits de décadence qui rappellent ceux que l’on associe à la fin de l’Empire romain. Au IVᵉ siècle, Ammien Marcellin raillait des aristocrates indisposés par une mouche ou un rayon de soleil. Deux siècles plus tôt, Juvénal dénonçait déjà le désengagement d’un peuple ne réclamant plus que du pain et des jeux. Aujourd’hui, sous la pax canadensis, le confort recherché est sans doute devenu davantage mental que matériel : on veut se protéger de tout ce qui dérange, inquiète ou exige un effort. Cette obsession nourrit la paresse et, dans le cas du Canada, nuit à la productivité. Elle renforce aussi l’incapacité à penser les rapports de force et à regarder en face la réalité dure et froide du système international.

Le triomphe du wokisme au Canada, où cette idéologie a pénétré les institutions, particulièrement fédérales, n’est pas étranger à cet état d’esprit. Moins centré sur l’économie que l’ancienne gauche, davantage préoccupé par les blessures identitaires et les « micro-agressions », le wokisme invite à percevoir son environnement comme une source d’inconfort permanent pour des êtres hypersensibles.

Le Canada est devenu la caricature de cette société où les loisirs occupent une place démesurée, peut-être davantage encore que dans d’autres pays occidentaux touchés par la même religion du bien-être. Les loisirs deviennent une fuite : fuir la société et toute forme d’adversité pour se réfugier dans le cocooning, dans une vie à l’abri des défis, qu’ils soient professionnels, personnels ou collectifs.

Alors que la France et plusieurs pays européens connaissent de fortes tensions sociales, certains évoquant même un risque de « guerre civile », le Canada semble relativement préservé. Comment l’expliquer ? La société-chalet, avec son idéal de « safe space » généralisé, aurait-elle finalement réussi à instaurer une coexistence apaisée entre les communautés ?

Jérôme Blanchet-Gravel : S’il y a bien un « miracle canadien », il tient probablement à l’étonnante persistance de ce sentiment de sécurité. Je m’étonne encore de la coexistence tranquille des différentes communautés, malgré le rejet croissant d’une immigration de masse qui prend, au Canada, la forme d’une ingénierie sociale décomplexée.

Le contraste avec la France est frappant. Sur fond de difficultés économiques (la vie chère) et de sentiment de déclassement, les récentes violences semblent en bonne partie nourries par une hostilité envers la France, liée à son histoire coloniale et entretenue par certains milieux de la gauche radicale et de l’immigration. De loin, on a parfois l’impression que la guerre d’Algérie a été symboliquement importée dans l’Hexagone, à travers un ressentiment transmis de génération en génération.

Le Canada n’est certes pas à l’abri d’un décolonialisme revanchard : sur les réseaux sociaux, les descendants d’Européens sont régulièrement renvoyés à une identité de colons ayant maltraité les Autochtones. Cette lecture appelle pourtant des nuances, notamment quant aux bonnes relations entre Français et Autochtones, qui ne sauraient être confondues avec celles qu’ont entretenues les Britanniques – plus portés sur les modèles ségrégationnistes – avec les premiers peuples. Mais le Canada ne porte pas sur ses épaules le même héritage colonial que la France, ni les mêmes déchirements.

Cette coexistence pourrait néanmoins se fragiliser rapidement, sous l’effet notamment de revendications en rupture avec les valeurs et les usages de la société d’accueil, portées par certains courants musulmans et sikhs. Les inquiétudes liées à la criminalité risquent également d’éroder la confiance dans la sûreté du pays. Si les tensions demeurent pour l’instant moins vives qu’en France ou qu’aux États-Unis, cela s’explique peut-être, en partie, par ce penchant partagé pour le retrait dans la vie privée, le plein air et la détente : une manière – temporaire ? – de fermer les yeux sur les conflits en gestation.

Votre livre rassemble des textes écrits entre 2020 et 2026. La pandémie semble avoir constitué un moment charnière dans votre analyse. A-t-elle véritablement transformé le Canada, ou a-t-elle surtout révélé des tendances plus anciennes, perceptibles dans l’ensemble des sociétés occidentales ?

Jérôme Blanchet-Gravel : Comme je l’écris dans l’avant-propos, la Covid-19 a moins transformé que radicalisé la vision du monde dominante au Canada et, plus largement, en Occident. Sa gestion a servi de tremplin à ces tendances préexistantes, renforçant le repli sur soi et le refus d’un monde extérieur perçu comme menaçant.

On peut vivre la société-chalet en appartement. On l’avait déjà compris : le chalet désigne ici moins un lieu qu’un rapport au monde. Durant la pandémie, le risque zéro a justifié la mise à l’arrêt des sociétés, la suspension du vivant et la méfiance envers tout ce qui échappait au contrôle de l’État scientiste. J’y ai vu une forme de « wokisme sanitaire » : le virus devenait en quelque sorte la microagression absolue, dont il fallait se protéger à tout prix, quitte à provoquer des dommages collatéraux potentiellement plus graves que le virus lui-même.

La manière dont cette période a été instrumentalisée politiquement a laissé de lourdes traces économiques, mais aussi psychosociales. Elle a conforté l’idée que le bien-être passait par le retrait de la vie sociale et collective, chacun dans son chalet, réel ou métaphorique.

Sur le plan géopolitique, vous présentez le Canada comme une société qui a longtemps pu se croire à l’abri des grandes confrontations historiques, notamment grâce à la protection américaine. Les pressions commerciales et stratégiques exercées par Donald Trump sur Ottawa ont changé la donne. En assumant un discours patriotique, le rapport de force avec Washington et l’ouverture de nouvelles relations avec le reste du monde, comme avec la Chine, le Premier ministre Mark Carney n’incarne-t-il pas le réveil salutaire du Canada ?

Jérôme Blanchet-Gravel : Le Canada renoue timidement avec la realpolitik. Mais encore faut-il comprendre ce qui lui a longtemps permis d’ignorer les rapports de force : sa sécurité repose encore aujourd’hui largement sur la protection américaine, malgré la rupture fratricide provoquée par l’administration Trump. Le Canada a longtemps tiré de cette dépendance inavouée un sentiment de supériorité morale. Il pouvait se présenter comme plus pacifique et plus vertueux que les États-Unis, tout en leur confiant l’essentiel de sa défense. Il réprouvait ainsi chez son voisin l’usage de la puissance dont dépendait sa propre tranquillité. Cette posture l’a dispensé, à ses yeux, d’entretenir des capacités militaires à la hauteur de ses responsabilités continentales. Comme si son isolement géographique – au nord de l’Amérique du Nord – lui garantissait pour l’éternité une sécurité sans contrepartie.

Avec Mark Carney, le pays est en quelque sorte en train de se « sud-globaliser » : il cherche des contrepoids à Washington, quitte à se rapprocher de puissances dont les intérêts et les fondements idéologiques divergent passablement des siens. Pour le pays de l’érable, se tourner en partie vers la Chine ne suffira pas à s’affranchir de la tutelle américaine et risque de créer de nouvelles dépendances, tout en aggravant les tensions avec Washington. L’Europe constitue une avenue intéressante, qui le serait davantage si l’Union européenne se trouvait elle-même en meilleure posture et n’était pas devenue un monstre technocratique.

La gouvernance de Carney – somme toute assez peu transparente – me laisse également perplexe. Au Canada, historiquement, la technocratie semble avoir remplacé la monarchie : « l’expertise » tient lieu d’autorité, tandis que les grandes orientations paraissent échapper à la délibération populaire. Je doute que le mandat de Carney lui donne carte blanche pour redéfinir aussi profondément les attaches du pays.

Enfin, diversifier ses relations ne doit pas conduire le Canada à fantasmer son affranchissement de la géographie. Les deux voisins partagent un destin continental, des économies fortement intégrées et une défense étroitement imbriquée, notamment au sein du Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (NORAD). Le véritable réveil consisterait à participer davantage à la défense du continent, particulièrement dans l’Arctique, et à renforcer les moyens économiques et militaires indispensables à la souveraineté canadienne.

Vu d’Europe, ce que vous appelez la « chaletisation » du Canada apparaît comme l’expression d’un modèle enviable, libéral et multiculturaliste, au point que certains envisagent de le rapprocher de l’Union européenne. Justin Trudeau a longtemps incarné cet idéal. Comment expliquer l’attrait de l’Europe pour le pays de l’érable ?

Jérôme Blanchet-Gravel : Comme toute image d’un pays vu de l’étranger, celle du Canada comporte sa part de clichés. Je pense toutefois que le sentiment de sécurité et le caractère paisible du pays contribuent encore à son attrait. La France, plus particulièrement, conserve un attachement au Québec pour des raisons historiques et linguistiques.

Votre question me donne à penser que le « chaletisme » est compatible avec le multiculturalisme dans la mesure où il permet aux Canadiens et aux Québécois de se replier sur leur foyer et de faire abstraction d’une immigration massive qui suscite un malaise, mais dont on préfère détourner le regard. Mais encore une fois, une immigration mal maîtrisée et les tensions qui en découlent pourraient finir par heurter de plein fouet un Canada qui s’est toujours cru à l’abri des problèmes des autres.

Derrière le « vivre-ensemble » se cache un « vivre-séparé », dites-vous. Que voulez-vous dire ? Faudrait-il, par opposition à la fausse générosité du « pseudo-progressisme », prôner une contre-révolution communautarienne, mettant l’accent sur l’histoire et l’identité nationales (canadiennes ou québecoises) ?

Jérôme Blanchet-Gravel : Le multiculturalisme est un « apartheid progressiste » : il favorise l’enfermement identitaire et le maintien de communautés plus ou moins hermétiques, au lieu d’encourager, dans un esprit authentiquement libéral, les échanges et le métissage.

Cette idéologie, consacrée dans la Constitution canadienne en 1982, ne doit pas être confondue avec la réalité de l’immigration. Le paradoxe du multiculturalisme est de permettre aux communautés étrangères d’exalter leur identité et de célébrer leurs origines, tout en déniant cette même légitimité à la société d’accueil. Parmi les peuples fondateurs du Canada, les Autochtones peuvent célébrer leur héritage, tandis que les descendants des Français et des Britanniques sont invités à avoir honte du leur.

Pour les peuples occidentaux, il est devenu impératif de renouer avec un esprit d’enracinement, dans un contexte où le décolonialisme prétend, en Amérique, faire table rase des fondations européennes du continent, comme l’illustre le déboulonnage des statues de Christophe Colomb. Il faudrait à tout le moins en finir avec ce « sanglot de l’homme blanc » décrit très justement dès 1983 par Pascal Bruckner.

Si le confort, l’évitement du conflit et la peur de l’adversité contribuent au déclin des sociétés, comment inverser la tendance ? Faut-il réhabiliter la prise de risque, le goût de l’effort et l’acceptation du conflit démocratique ?

Jérôme Blanchet-Gravel : Absolument. Dans le cas du Canada et du Québec, c’est même urgent, car cette inertie contribue au déclin du pays. Mais inverser la tendance n’a rien de simple : il faut agir sur des habitudes et des mentalités profondément ancrées. Dans un livre précédent que j’ai coécrit avec le professeur Claude Simard, Douze propositions pour un Québec vivant (Liber, 2025) nous proposons quelques pistes pour redynamiser cette société, en nous attaquant notamment à la dénatalité, au repli sur soi et à l’obsession de la sécurité.

L’étatisme contribue beaucoup à cette volonté de tout sécuriser : à force de vouloir encadrer chaque aspect de l’existence et prémunir les citoyens contre le moindre risque, on finit par étouffer leur esprit d’initiative et leur capacité à affronter l’adversité. Cela passe donc aussi par une diminution de la taille de l’État, pour redonner aux citoyens la liberté d’agir et la responsabilité qui l’accompagne.

A supposer qu’un tel programme de restauration soit applicable, quels modèles pourraient l’inspirer ? L’Argentine de Milei, qui a fait de la réduction de l’interventionnisme d’Etat, de la main invisible du marché et de l’initiative personnelle les triples vecteurs d’une révolution libertarienne assumée ?

Jérôme Blanchet-Gravel : Je me suis beaucoup intéressé au personnage de Javier Milei, au point d’aller tourner à Buenos Aires un documentaire sur son gouvernement avec Libre Média, que je dirige. Ce documentaire s’intitule Démantèlement : le prix de la liberté.

Milei répond certes à des problèmes proprement argentins, notamment à l’inflation extrême dont il a hérité et à la désillusion face au kirchnérisme. Mais le modèle « libertarien » qu’il propose, et qui inspire une partie de la droite occidentale, apporte un vent de fraîcheur dans un Occident enlisé dans l’étatisme. On en observe les effets délétères sous une forme caricaturale au Canada, mais aussi à peu près partout ailleurs en Occident, malgré une résistance un peu plus grande aux États-Unis.

Au-delà de son offensive contre les prébendes de ce qu’il appelle la « caste », j’estime que Milei a compris que la régénération des sociétés occidentales passait aussi par un profond dépoussiérage des appareils étatiques. À force de vouloir protéger les citoyens de tout, l’État-providence est devenu un parachute troué pour des pays dont la chute sera brutale.


Max-Erwann Gastineau

Max-Erwann Gastineau est un essayiste, politologue et chroniqueur français. Diplômé en histoire et en relations internationales, il a étudié au Canada puis à Trinité-et-Tobago. Son parcours professionnel l’a conduit en Chine, aux Nations unies, à l’Assemblée nationale ainsi que dans le secteur de l’énergie, où il a notamment occupé le poste de directeur des affaires publiques et territoires chez France Gaz. Il est l’auteur de deux ouvrages publiés aux éditions du Cerf : Le Nouveau Procès de l’Est (2019), consacré aux fractures culturelles et politiques entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest, et L’Ère de l’affirmation : répondre au défi de la désoccidentalisation (2023), qui analyse le recul de l’influence occidentale. Il a également contribué au Dictionnaire des populismes et publie régulièrement des tribunes dans Le Figaro Vox, Marianne, Atlantico, ainsi que dans Front Populaire.

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Max-Erwann Gastineau est un essayiste, politologue et chroniqueur français. Diplômé en histoire et en relations internationales, il a étudié au Canada puis à Trinité-et-Tobago. Son parcours professionnel l’a conduit en Chine, aux Nations unies, à l’Assemblée nationale ainsi que dans le secteur de l’énergie, où il a notamment occupé le poste de directeur des affaires publiques et territoires chez France Gaz. Il est l’auteur de…

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