Jean-Claude Passeron est beaucoup moins connu que celui qui fut son alter ego de 1963 à 1970. Il cultiva la discrétion sur la scène publique et les médias, parce qu’il pensait que la figure du grand intellectuel à la française, capable de parler de tous les sujets et d’avoir un rôle politique était incompatible avec le projet scientifique de la sociologie.

Dans ses mémoires, où il évoque avec pudeur ses divergences avec Bourdieu, il ne cache pas ses réticences à transformer les énoncés sociologiques en mots d’ordre politiques. Dans ses mémoires, publiés en 2025 sous le titre Un itinéraire de sociologue (Paris, Editions de l’EHESS), Passeron évoque avec beaucoup de franchise ses réserves à l’égard de l’applicabilité directe des résultats des sciences sociales à l’action politique. « Je ne voyais toujours pas de relation nécessaire entre la “vérité” scientifique d’une description ou d’une interprétation sociologiques — même les mieux informées — et les conséquences

collectivement “utiles”, ou politiquement “révolutionnaires”, que la diffusion d’une telle analyse pourrait avoir sur les stratégies des partis politiques ou celles d’autres acteurs sociaux ». Le compagnonnage avec Bourdieu rend difficile la reconnaissance de l’originalité épistémologique de Passeron.Au-delà du compte rendu biographique, les remarques qui suivent ont pour but de restituer une trajectoire sinueuse mais incontournable dans la sociologie française de la deuxième moitié du XXe siècle.

Né à Nice en 1930, Jean-Claude Passeron perdit son père, un employé de banque, très jeune. Il fut élevé par sa mère, une institutrice engagée dans le combat pour la laïcité, véritable hussarde noire de la République. Elle lui donna le goût de la lecture et des idées. Elle l’accompagna à Paris pour passer les concours de l’Education nationale. Il lui resta très attaché jusqu’à la fin de sa vie. Il aimait parler de cette femme de caractère : il lui rendit hommage lors de ses obsèques en évoquant son athéisme, son républicanisme et sa croyance en les pouvoirs émancipateurs de l’Ecole Brillant élève, il incarna au plus haut point la méritocratie à la française, qu’il devait dénoncer avec Bourdieu au cours des années 1960 dans deux petits livres à succès. II monta de sa province à Paris pour entrer dans la khâgne du Lycée Henri IV et fut reçu à l’Ecole normale supérieure en 1950 à sa première tentative. Il s’orienta d’abord vers la philosophie (il avait été reçu premier à l’agrégation). Dans ses enseignements de sociologie, il ne s’éloigna jamais vraiment de sa discipline d’origine. Interne à l’Ecole normale, il fit partie d’un groupe d’amis auto-désigné comme les « folkloriques » qui incluait parmi d’autres Paul Veyne, son meilleur ami jusqu’à la fin de sa vie, Gérard Genette et Christian Metz. Ces jeunes gens furent proches du Parti communiste français, au moins pour un temps. Leur militantisme ne résista pas à la répression soviétique du soulèvement de Budapest en 1956. Ils s’opposaient à un autre groupe où se trouvaient Pierre Bourdieu, Louis Marin, Jacques Derrida et Lucien Bianco, plus proches de la social-démocratie et moins tentés par les plaisirs. Malgré les apparences, Bourdieu et Passeron vécurent différemment leur jeunesse normalienne. malgré les effets de génération et leur formation commune (la khâgne, l’École normale de la rue d’Ulm et l’agrégation de philosophie associée à une autodidaxie en sociologie), n’ont jamais été aussi proches qu’on a bien voulu le croire. Un exemple : dans le premier entretien de ses mémoires Passeron reconnaît qu’il a lu GeorgesBataille avec passion et qu’il a fait la découverte de Sade avec un grand intérêt. Bourdieu dit exactement le contraire dans ses pages autobiographiques : « Je ne participais pas davantage aux engouements sémiologico-littéraires qui ont fait fureur un moment dans le champ universitaire et du côté de Tel Quel, et j’étais à peine plus bienveillant à l’égard de ceux qui,

cumulant les prestiges de la philosophie nietzschéenne ou heideggérienne et de la littérature,avec les références obligées à Artaud, Bataille ou Blanchot (sans parler de Sade, sujet dedissertation obligé pour tout intellectuel)”,

Appelé en Algérie, Passeron fut un militant anticolonialiste déterminé. A son retour en France, il fut pendant quelques années professeur de philosophie. Il enseignait au lycée Périer à Marseille quand Raymond Aron lui proposa de rejoindre son équipe à la Sorbonne. Aron comptait sur ses jeunes assistants, normaliens philosophes, qui comptaient parmi eux Pierre Bourdieu et Roger Establet, pour donner à la sociologie, qui se constituait alors comme discipline (la licence de sociologie fut créée en 1958), une dimension empirique qu’il n’avait jamais abordée. Le rôle d’Aron a donc été central dans la trajectoire de Bourdieu aussi bien que de Passeron. Le premier fut certainement plus proche d’Aron, avant de rompre avec lui avec éclat à l’été 1968. La nouvelle génération s’engagea avec ardeur dans la voie de la sociologie critique. Bourdieu et Passeron choisirent d’abord le domaine de l’éducation : les deux hommes devaient tout à l’institution scolaire, mais leur analyse décapante montrait la puissance de l’éducation familiale dans la réussite scolaire. Les deux ouvrages qu’ils publièrent à ce propos sont aujourd’hui des classiques de la sociologie française, Les héritiers (1964) et La reproduction (1970). Ils révélaient sans nuance les illusions de la méritocratie scolaire. Leur travail eut un grand succès idéologique, qui réduisit parfois leur travail à des slogans simplistes. Ni l’un ni l’autre n’étaient des révolutionnaires. Ils se contentaient de prôner l’avènement d’une pédagogie rationnelle qui permettrait d’éviter, ou à tout le moins d’atténuer, les effets du capital culturel familial sur la réussite scolaire. Passeron écrivit même un livre avec le recteur Antoine en 1968, préfacé par Raymond Aron, qui posait d’emblée la nécessité de la sélection et les contradictions de l’Université de masse. Le recteur Antoine, linguiste de profession, insiste sur la nécessité de procéder à une réforme globale de l’institution scolaire et universitaire. Quant à Jean-Claude Passeron, il s’efforce de montrer que le débat entre conservatisme et progressisme dans l’enseignement est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît : il est impossible de conclure d’une position politique de gauche à une volonté de transformer l’enseignement, ou de telle ou telle position sur l’agrégation à telle position sur la démocratisation de l’enseignement. Le thème ressassé de la démocratisation de l’enseignement a pu recouvrir deux problèmes aussi différents que celul de la transformation du recrutement social de l’enseignement supérieur et celui de la transformation du rapport pédagogique. On pourrait réutiliser ce type d’analyse pour analyser les débats actuels.

Le succès public de deux ouvrages écrits en tandem fit la réputation nationale des deux associés, sans pour autant être apparaître dans les discussions internationales de l’époque sur les finalités de l’enseignement. mais ne saurait résumer la puissance de leurs œuvres respectives, d’autant plus qu’ils se séparèrent peu après la publication du second. Bourdieu poursuivit une formidable carrière en solo, alors que Passeron devait se consacrer au travail collectif avant d’approfondir sa recherche épistémologique .

Il faut donc d’abord rappeler son rôle de bâtisseur d’institution : il créa en 1966 le département de sociologie de l’Université de Nantes, appelé à devenir un lieu d’innovation. Il fut un des fondateurs du département de sociologie de l’Université de Vincennes à l’automne 1968 : ce fut son moment utopique, où il tenta en vain, au milieu d’un joyeux désordre, de rendre plus consistant l’enseignement de la sociologie. Mais son rôle institutionnel fut couronné de succès au moment de la décentralisation de l’EHESS à Marseille, où il créa, avec quelques collègues anthropologues, historiens et sociologues , une unité de recherche du CNRS, le Shadyc, orientée vers la Méditerranée et l’Afrique, où l’on pouvait expérimenter des méthodes pédagogiques nouvelles tout en maintenant des standards élevés de formation. Passeron était revenu avec joie sur les rives de la Méditerranée, considérant que l’éloignement par rapport au centre parisien n’était pas un handicap, mais une force. Lorsqu’il m’invita à le rejoindre, alors que j’hésitais un peu, il me dit en souriant que je n’y serais jamais dérangé par les journalistes et que je n ‘aurais aucune occasion de participer à la vie mondaine. Marseille lui plaisait parce qu’elle était rebelle à toute forme de légitimité culturelle. C’est ce que j’ai tenté de montrer il y a quelques années dans un article co-écrit avec Sophie Biass, « Marseille : A City beyond Distinction ? (Nottingham French Studies, Vol. 50, Spring 2011, 83-94).

Passeron passa beaucoup de temps à mener des enquêtes collectives qui firent date, et eut le génie de provoquer des rencontres aussi improbables que fécondes. Il dirigea pendant de longues années la revue Enquête, qui fut rapidement reconnue comme un lieu de publication de pointe. Il était fort diplomate dans la direction de l’unité de recherche, de la formation doctorale et de la revue, lieu de divergences parfois bruyantes dans un chahut qu’il adorait au point de le provoquer quelquefois. Il mena pendant plusieurs années avec son ami Louis-André Gérard-Varet, trop tôt disparu, un mémorable séminaire d’épistémologie des sciences sociales, qui donna lieu à un ouvrage de référence, Le modèle et l’enquête (1995). Il dirigea à Paris et à Marseille des recherches en sociologie de l’art et de la culture qui devinrent rapidement des références majeures, comme L’œil à la page, consacré à la mise en place d’équipements audiovisuels dans les bibliothèques ou Le temps donné aux tableaux, coécrit avec Emmanuel Pedler, extraordinaire étude « d’ethnologie quantitative » au musée Granet, investigation fine de l’attention accordée aux œuvres d’art, souvent paradoxale. Passeron ne pouvait pas se résoudre à ce qu’il appelait le « légitimisme » de son ami Bourdieu : avec Claude Grignon, il publia Le savant et le populaire (1989), où il réhabilitait, dans le sillage de son ami anglais Richard Hoggart (La culture du pauvre), qu’il avait fait traduire en français, la force du « style » populaire et la tentation qu’avait son ami parisien de réduire les dominés au silence. Passeron

La contribution la plus importante du Passeron de la maturité fut d’ordre épistémologique. Avec Bourdieu et Chamboredon, il avait proposé dès 1968 un programme très ambitieux de reconstruction sociologique dans le Métier de sociologue, qui fut pour plusieurs générations une lecture obligé. En 1991, il publia un livre (révisé en 2006), Le raisonnement sociologique, qui revenait aux sources wébériennes de la sociologie : le point de départ de la description épistémologique réside dans l’historicité de l’objet des sciences sociales. Histoire et sociologie ont en effet la même base empirique, qui n’est autre que le cours historique du monde. La nature de cet objet empirique commande l’ensemble des particularités épistémologiques de ces disciplines. Les conditions de prélèvement de l’information sur le monde déterminent la nature des énoncés des sciences historiques : pour que l’on puisse dire s’ils sont vrais ou faux, il est impossible de les désindexer des contextes dans lesquels les informations sont prélevées.

Contrairement à ce qu’ont suggéré quelques interprétations de mauvaise foi, Passeron n’a jamais abandonné la volonté de science exprimée depuis la seconde moitié du XIXe siècle. Il n’y a aucune palinodie, aucune apostasie entre la publication du Métier de sociologue en 1968 et celle du Raisonnement sociologique en 1991. Ses entrentiens autobiographiques montrent au contraire la solidité

et la stabilité du socle bachelardien dans son épistémologie de la sociologie : La Formation de l’esprit scientifique de Bachelard, si souvent vilipendée à l’heure du tourant linguistique, est restée une référence majeure. Les textes d’un Itinéraire de sociologue qui, témoignent à la fois de sa fidélité au philosophe français et de son insertion dans un cadre plus large, celui du rationalisme moderne : « Définitivement habité par un désir de science purgé de ses ruminations existentielles et de ses majorations philosophiques, j’en revenais sans cesse à mon admiration pour l’Aufklärung à travers lequel s’était imposée à moi, comme une évidence

première, la signification épistémologique, indéracinable et insubstituable, de “l’esprit scientifique”, au sens de Bachelard — et tel qu’il s’était constitué en lame de fond du rationalisme moderne ». On peut conseiller la lecture de ces mémoires, que l’on doit à l’admirable travail de l’historien Jacques Revel, lui aussi disparu en 2026, nous pouvons découvrir un sociologue profond et attachant qui a su mieux que d’autres mettre en oeuvre le mot d’ordre rocardien de décoloniser la province.

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