Christophe Boisbouvier dit sa vérité, toute sa vérité. Dans son ouvrage La Françafrique est morte, vive l’Afrique-France ! le journaliste de RFI sort de son rôle d’intervieweur vedette du Gotha politique africain. Le langage se fait cash et ses opinions sont désormais pleinement assumées.

D’entrée de jeu, il annonce la couleur : « comme je n’ai plus l’âge d’avoir un plan de carrière, il est temps de m’exprimer avec un ton libre, des positions tranchées et des faits qui font mal ». En une phrase, Christophe Boisbouvier résume tout l’intérêt de son livre. L’Afrique, il la connait comme sa poche. Ses acteurs politiques n’ont aucun secret pour lui. Depuis quatre décennies, il les interroge et prend un plaisir manifeste à l’exercice. Eux savent que son micro est un passage obligé. Familier des coulisses, il prend régulièrement la plume pour raconter cette relation complexe et passionnelle. La Françafrique est morte, vive l’Afrique-France ! est différente de ses précédents ouvrages. L’auteur livre davantage de lui-même, de ses convictions. Le ton apparait parfois abrupt mais toujours argumenté.

Tout commence par un constat : « trop arrogante, trop sûre d’elle, la France s’est fait humilier en Afrique ». Pour l’auteur : « elle l’a bien cherché ». L’expression est brutale mais fondée sur des faits tangibles. Depuis une dizaine d’années, la France accumule les revers : départ des forces françaises du Mali, du Burkina Faso et du Niger, rupture avec plusieurs partenaires traditionnels, recul au Tchad et en Centrafrique, contestation croissante au Sénégal. Là où Paris voyait encore des intérêts stratégiques, des accords de défense et une proximité politique héritée de l’histoire, une partie des opinions publiques africaines ressentait les signes d’une tutelle devenue insupportable. Pendant que la France semble toujours s’interroger sur les causes de son déclassement, la Russie, mais aussi la Chine et d’autres puissances, investissent l’espace.

Pour Boisbouvier, l’erreur française est d’abord une erreur de regard. Trop sûre de ses positions, trop prompte à distribuer les bons et les mauvais points, elle n’aurait pas compris que les sociétés africaines avaient changé plus vite que les représentations entretenues à Paris. Le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar, en 2007, sa formule sur l’homme africain qui ne serait pas suffisamment entré dans l’histoire, demeure à cet égard emblématique d’une posture de verticalité méprisante. La défiance s’enracine aussi dans les ambiguïtés de la coopération militaire, dans la proximité entre dirigeants, dans les accommodements avec des régimes autoritaires et dans l’écart répété entre les promesses de rupture et la continuité des pratiques. Emmanuel Macron, malgré son engagement initial à refonder la relation, n’a pas échappé à cette contradiction.

La première force du livre est ainsi de ne pas réduire le ressentiment à une manipulation étrangère. La seconde est de refuser la posture d’éternel accusé face à de nouveaux arrivants supposément parés de toutes les vertus.

La France a certes sa part d’ombre mais repentance et naïveté ne constituent pas la démarche proposée pour sortir de la crise. Christophe Boisbouvier passe au crible la réalité de l’offre des nouveaux partenaires de l’Afrique. Il interroge le terme autoproclamé de « gagnant-gagnant ». Il dénonce le concept de Sud Global, considéré comme « une escroquerie ». Il raconte avec force exemples « l’agressivité désinhibée de la Chine » en Afrique, ces contrats léonins que permet une absence totale de règles par définition favorable à l’opacité. La Chine avance masquée, sans conditionnalité mais dans une logique de prédation parfaitement décrite par l’auteur.

A propos de la Russie, il appelle à stopper l’inhibition. Il rappelle là encore quelques vérités : « la présence française en Afrique, ce n’est pas une faute morale, c’est au contraire un kit de survie pour beaucoup d’Africains attachés à la liberté, notamment pour les sahéliens confrontés aux juntes pro-russes qui oppressent et enferment les dirigeants ». L’auteur dénonce « le complotisme fiévreux » des nouveaux alliés de la Russie, ces « accusations abracabrantesques » qui permettent aux juntes de se défausser de leurs échecs flagrants, en premier lieu sur le terrain sécuritaire. Il raconte l’histoire de ces activistes dont les élucubrations sur les réseaux sociaux nourrissent ce qu’il appelle « la rumination victimaire et vengeresse » d’une partie de la jeunesse connectée.

Ce qui marque enfin, c’est l’optimisme raisonnable de l’ouvrage. Les raisons d’espérer existent. Certaines inflexions marquent une évolution, un possible point d’appui pour l’avenir.

Christophe Boisbouvier revient sur des épisodes méconnus : le rôle de François Hollande pour empêcher la tentative de coup d’État au Burkina Faso en 2015, le rôle précis joué par la France aux côtés du Nigeria lors de la tentative de putsch contre Patrice Talon au Bénin en décembre 2025. Il voit un tournant dans cette séquence. Plus ambigu, le chapitre sur les calculs prêtés par l’auteur à Paris, lors du putsch contre Ali Bongo au Gabon en 2023.

Ces différents récits permettent de confronter les déclarations publiques aux mécanismes réels de décision. Ils rappellent que la politique africaine de la France n’a jamais été aussi simple, cohérente ou désintéressée que ses justifications officielles pouvaient le laisser croire.

Ils soulèvent une question : selon quels principes Paris choisit-il d’intervenir, de soutenir un pouvoir, de s’en détourner ou de laisser une crise suivre son cours ? Pour Emmanuel Macron, l’impuissance face au sort subi par le président Bazoum reste un remords. La succession des décisions décrites fait apparaître une doctrine incertaine, soumise aux circonstances, aux rapports de force du moment.

Le titre propose, à cet égard, une inversion salutaire : passer de la Françafrique à l’Afrique-France, consiste à déplacer symboliquement le centre de gravité de la relation. L’Afrique ne serait plus le prolongement de la politique française mais une co-construction par un ensemble de sociétés, d’États et d’acteurs économiques capables de définir leurs priorités. Le développement du continent, l’essor de ses entrepreneurs, la transformation de ses économies et le poids croissant de ses populations rendent de fait chaque jour plus anachronique l’idée d’une relation organisée autour de l’ancienne métropole. L’Europe, la francophonie aussi peuvent être des socles de cette « diplomatie collective » prônée par l’auteur.

La Françafrique est morte, vive l’Afrique-France ! n’est pas un constat. Elle est un plaidoyer pour sortir d’une impasse ponctuelle, une pierre pour ouvrir un chemin. Elle est une conviction, résolument universaliste, une foi en la liberté et en la démocratie, des biens partagés et des valeurs partout martyrisées. Dans le contexte géopolitique actuel, « L’Europe et l’Afrique ont l’occasion historique de sceller un pacte pour la liberté » écrit Christophe Boisbouvier. La dernière phrase du livre a la force de la foi et tout d’un cri du cœur : « pour la liberté, L’Afrique est encore une terre de conquête. Et France rime avec espérance »

La Françafrique est morte, vive l’Afrique-France ! Ce que l’Afrique et la France refusent de se dire de Christophe Boisbouvier, Buchet-Chastel, 2026


Geneviève Goëtzinger

Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.

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Geneviève Goëtzinger est journaliste et dirigeante d’entreprise dans les médias et le conseil en stratégie de communication.

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