Netanyahou recule, l’opposition stagne, les partis arabes s’imposent. Aucun bloc ne peut gouverner seul. Reste l’union. Ou les urnes.

« Netanyahou n’a pas gagné, mais l’opposition a perdu », titre Amit Segal, célèbre analyste politique de la chaîne 12 israélienne. Mardi soir, les premières estimations donnaient l’avantage au camp de Gadi Eisenkot, et ses militants fêtaient déjà à Tel-Aviv la fin d’une ère. Mercredi matin, le dépouillement a raconté une autre histoire. Le Likoud arrive en tête avec 26 sièges, devant Yashar (21). Le bloc sortant en réunit 53, l’opposition 48, les partis arabes 19. Personne n’atteint les 61 sièges nécessaires pour gouverner. Netanyahou a perdu sa majorité. Eisenkot n’en a pas trouvé.

Ce flou, les électeurs l’avaient annoncé. À une semaine du vote, près d’un tiers des Israéliens ne savaient toujours pas pour qui voter, selon un sondage du diffuseur public Kan. Seuls 39 % assuraient que rien ne ferait bouger leur choix. Les autres oscillaient entre deux sentiments contraires. L’envie de renouveau. Et la peur que leur voix ne compte pas, pour une élection aussi cruciale, la première depuis le 7 octobre, et dans un scrutin à 37 listes où le seuil de 3,25 % ne pardonne pas. Cette peur s’est vérifiée. Le seuil s’est révélé infranchissable pour les nouvelles listes qui promettaient un vent de fraîcheur sur une Knesset aux visages bien connus. La pression des grands partis, qui agitaient la menace des voix perdues, a sans doute pris le dessus. Résultat : à elles deux, les listes de Yoaz Hendel et d’Ofer Winter réunissent plus de 4 % des voix, soit plus de 200 000 bulletins, sans obtenir un seul siège. Unies, elles auraient franchi le seuil.

Le camp Netanyahou tient. Il s’érode, aussi. En quatre ans, la coalition est passée de 64 à 53 sièges. Le Likoud en perd 6, Shas 4. Le parti du Premier ministre reste pourtant la première force du pays, avec plus d’un million de voix, et ses alliés tiennent bon : 7 sièges pour Otzma Yehudit d’Itamar Ben Gvir, 7 pour Judaïsme unifié de la Torah, 6 pour le Sionisme religieux de Bezalel Smotrich, allié pour l’occasion à Zehut. Netanyahou a fait campagne sur ce qu’il présente comme une puissance militaire retrouvée et sur sa relation avec Donald Trump. Malgré un bilan contesté depuis le 7 octobre, ce discours semble avoir suffi à retenir sa base. Il a perdu sa majorité. Pas son socle.

En face, le constat est plus cruel. Après quatre ans passés à dénoncer un gouvernement miné par ses crises, et qu’elle tenait pour responsable du désastre du 7 octobre, l’opposition sioniste aurait dû, si on en croit les sondages, en tirer profit. Et pourtant. Elle ne totalise que 48 sièges, à peine deux de plus qu’en 2022. Même le phénomène Yashar n’y a rien changé. Fondé il y a un an par Gadi Eisenkot, le parti est devenu la première force d’opposition, mais il a grandi surtout aux dépens de ses alliés. Les électeurs ont circulé d’un parti à l’autre. Très peu sont venus de la droite.

Naftali Bennett en a fait les frais. En mai, Ensemble, son alliance avec Yaïr Lapid, rivalisait avec le Likoud dans les sondages, autour de 25 sièges. Elle n’en obtient que 12. L’ancien Premier ministre paie une autre union, celle de 2021 avec le parti arabe Ra’am. Une partie de la droite s’est détournée de lui, et le rapprochement avec Lapid n’a rien arrangé. Eisenkot offrait au centre droit une alternative sans ce passif. Aux deux extrémités du camp, chacun consolide son terrain. À gauche, les Démocrates de Yaïr Golan doublent leur représentation, à 8 sièges, en récupérant notamment les voix du Meretz, perdues sous le seuil en 2022. À droite, Israël Beitenou d’Avigdor Liberman en gagne un, à 7. Les sièges changent de main. Ils ne changent pas de camp.

Mais pour gouverner, il faut 61 sièges, et c’est sur la manière de les réunir que ce camp se divise. Sans les partis arabes, l’opposition ne pouvait y parvenir qu’au prix d’une très large victoire, que les sondages lui accordaient au mieux de justesse. La question des alliances devenait donc inévitable. D’un côté, Bennett, Lapid, Liberman et Eisenkot refusent catégoriquement de s’appuyer sur ces partis. De l’autre, leur allié Yaïr Golan appelle ouvertement à cette alliance. Le Likoud s’est engouffré dans la brèche.

Finalement, c’est avant tout le rejet de Netanyahou qui a rassemblé le bloc Eisenkot. Il a fait son unité. Pas sa victoire.

Les partis arabes, eux, ont su transformer l’unité en succès. Huit électeurs arabes sur dix se sont rendus aux urnes, du jamais-vu depuis des décennies. Portée par la Liste unifiée reconstituée et le parti Ra’am, cette mobilisation historique leur vaut un record de 19 sièges et leur offre un poids décisionnel inédit.

Ce record révèle aussi une réalité que les deux blocs partagent : aucun ne peut se passer de partis qui ne se reconnaissent pas dans le sionisme. Le bloc de Netanyahou repose sur les partis haredim, et même avec eux, il lui manque encore 8 sièges. Or, fin septembre, des milliers d’ultra-orthodoxes défilaient à Jérusalem en refusant de « sacrifier leurs enfants sur l’autel du sionisme ». L’opposition, elle, aurait besoin des partis arabes, alors que le soir même du scrutin, au quartier général de la Liste unifiée, on entonnait « Biladi, Biladi », le refrain de l’hymne palestinien. Chacun se retrouve ainsi prisonnier de ses propres alliés.

Au-delà des sièges, ces résultats dessinent un pays coupé en deux. Et si, finalement, la solution à cette fracture qui traverse Israël était l’union ? Une alliance des forces sionistes du centre et de la droite permettrait de se passer à la fois des haredim et des partis arabes : à eux quatre, le Likoud, Yashar, Ensemble et Israël Beitenou totalisent 66 sièges. Pour ses partisans, elle rendrait aussi aux Israéliens ce que des années de crises leur ont pris : la confiance dans leurs dirigeants, et l’idée qu’ils sont encore capables de travailler ensemble pour le bien du pays.

Mais personne ne semble prêt à faire le premier pas. Ni Eisenkot ni Liberman n’acceptent, pour l’instant, de siéger sous Netanyahou. Le Premier ministre, lui, ne s’est pas prononcé : en attendant les résultats définitifs, il réclame « un gouvernement de droite, national et fort » et a assuré à Ben Gvir et Smotrich qu’il ne les abandonnerait pas. Une telle union supposerait que chacun fasse passer l’intérêt national avant ses ambitions personnelles et ses promesses de campagne. Faute de quoi, cette élection pourrait surtout en annoncer une autre.

Sarah Chemla a été conseillère à la Mission permanente d’Israël auprès des Nations unies, puis rédactrice au Jerusalem Post, où elle signe toujours des tribunes. Elle explique aujourd’hui Israël à près de 19 000 abonnés francophones sur Instagram (@sarah.chemla) et a fondé Israel Compass, une plateforme non partisane qui compare les programmes des partis israéliens et explique le fonctionnement du système politique.

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