L’État n’a jamais disposé d’autant de moyens pour réglementer, financer et contrôler la société française et ses forces vives. Les élus territoriaux dénoncent l’inflation normative, les entreprises et les associations affrontent des procédures qui découragent l’initiative. Les citoyens, par ailleurs usagers et contribuables, pensent au rapport qualité-prix quand ils examinent l’impôt payé et les services publics. Le débat est installé : Faut-il affaiblir l’État ou repenser sa manière d’agir ?

La décentralisation n’a pas suffi à corriger la culture centralisatrice héritée du colbertisme et du jacobinisme : une parfaite fusion de l’héritage monarchique et révolutionnaire. Imposée par les Lois Deferre (1982 et 1983) la décentralisation a transféré des compétences sans clarifier les responsabilités. Le mille-feuille administratif a aggravé les confusions. Dans L’État subsidiaire, la philosophe Chantal Delsol décrit le principe qui aurait dû impérativement sous-tendre l’ambition décentralisatrice : l’autorité supérieure ne doit pas retirer aux citoyens et à leurs communautés ce qu’ils peuvent accomplir, mais leur apporter son concours lorsqu’ils ne peuvent agir seuls [1].

Cette vision a trouvé un prolongement concret lors de la conférence Solutions Publiques 2026, organisée le 21 octobre à Paris par l’Institut pour la Refondation Publique (IRP), présidé par Régis Passerieux, en partenariat avec la Nouvelle Revue Politique. Consacrée à la souveraineté par les territoires, la subsidiarité ascendante a constitué le fil conducteur de la conférence : les initiatives naissent de la société civile et des entrepreneurs, et les pouvoirs publics apportent leur soutien sans s’y substituer [2]. Cette pensée pourrait inspirer une République subsidiaire, fondée sur une interprétation renouvelée de notre devise : Liberté, Égalité, Fraternité.

Liberté : reconnaître le pouvoir d’initiative

En république, la liberté ne se limite pas à l’absence de contrainte. Elle suppose la capacité d’entreprendre, de délibérer et de contribuer au bien commun, autrement nommé « intérêt général ». Or l’action publique demeure trop souvent descendante, concevant le citoyen comme usager : ainsi, l’administration conçoit, sous la direction (ou pas) des élus, les collectivités mettent en œuvre, et les les citoyens usagers deviennent des bénéficiaires.

La subsidiarité inverse cette logique : l’initiative doit pouvoir naître d’une association, d’une entreprise privée ou sociale, ou d’un collectif de citoyens. La puissance publique locale (ou d’État), intervient alors garantir les droits (fonction de contrôle) et soutenir financièrement, si besoin, les projets qui dépassent les capacités locales. Pour encourager et libérer les initiatives, une République subsidiaire devrait favoriser l’expérimentation, clarifier les responsabilités, rejeter tout excès de normes, et ne pas confondre unité nationale et uniformité administrative.

Égalité : donner à chacun les moyens d’agir

La subsidiarité peut comporter un risque, certains territoires ne disposant ni des mêmes ressources ni des mêmes compétences : l’autonomie peut aggraver les inégalités. L’État garantit alors les droits fondamentaux, les services essentiels et la péréquation entre territoires. Mais l’égalité n’impose pas partout des solutions identiques et uniformisatrice. Trois contributions à la conférence de l’IRP éclairent cette articulation.

Dans la continuité de ses ouvrages Le Temps des territoires et La France réconciliée, Jean-Christophe Fromantin défend une organisation qui articule les échelles territoriale, nationale et européenne. Pour le maire de Neuilly-sur-Seine, la souveraineté ne s’affaiblit pas lorsqu’une responsabilité est exercée au niveau pertinent ; elle peut, au contraire, gagner en efficacité [3]. Frédéric Masquelier, maire de Saint-Raphaël, a dénoncé l’accumulation des normes, et la dépossession progressive des responsables politiques par les administrations, dans La Dictature bureaucratique ou la bureaucrature. En praticien, il appelle à restaurer la liberté d’action locale et la responsabilité des décideurs [4]. Stéphane Rozès, auteur de Chaos. Essai sur les imaginaires des peuples, souligne combien les représentations collectives et les appartenances territoriales, fortement ancrées dans la mémoire locale, participent aussi de la cohésion nationale. Pour le politologue, la reconstruction de la souveraineté suppose de reconnaître ces réalités plutôt que de leur imposer une technostructure abstraite [5].

Ces réflexions trouvent une traduction opérationnelle dans les cinquante leviers de souveraineté territoriale présentés par Régis Passerieux et Laurent Hassid (directeur de l’Open Lab de l’IRP), dans un numéro spécial de la Nouvelle Revue Politique [6]. Répartis en cinq domaines, ces leviers visent à reconstruire les capacités productives, énergétiques, financières et humaines des territoires.

L’égalité républicaine pourrait signifier : donner à chacun les mêmes chances de contribuer à la prospérité collective, plutôt que prétendre résoudre partout les difficultés par des procédures identiques, notamment d’assistance.

Dans cette logique, l’IRP a lancé Subsidium, une plateforme conçue avec Régis Passerieux et Ludovic Trollé pour faire émerger des initiatives et projets, et partager les solutions éprouvées d’un territoire à l’autre au niveau international [7]. Cette « subsidiarité horizontale » complète le soutien apporté par les institutions.

Fraternité : secourir pour émanciper

La fraternité donne à la subsidiarité sa dimension humaine. Dans L’Enracinement, Simone Weil rappelait la primauté des obligations envers autrui [8]. Au-delà de la charité, acte gratuit sans retour, la solidarité ne consiste pas seulement à redistribuer des ressources : elle doit permettre à chacun de retrouver sa place dans la communauté. Mais depuis 45 ans, c’est le mirage solidaire mitterrandien qui l’a emporté. La gratuité a cependant un coût.

Dans son ouvrage qui parait cette semaine, Ludovic Trollé, ancien officier des sapeurs-pompiers de Paris, défend l’idée d’une « civilisation du secours » : tendre la main à celui qui vacille et lui permettre de se relever [9]. Cette perspective éclaire trois dimensions complémentaires : le secours immédiat qui protège, le soutien subsidiaire qui accompagne et le secours émancipateur qui restaure l’autonomie. Convenons qu’une subsidiarité sans secours risquerait l’abandon, mais qu’un secours sans subsidiarité risquerait la dépendance [10]. La fraternité républicaine ne saurait donc se limiter à l’assistance. Elle doit reconnaître en chaque personne une capacité de responsabilité et de contribution au bien commun. C’est un sujet scandaleux pour la Gauche : les allocataires ont des obligations vis-à-vis d’une société qui pourvoit à leur soutien.

L’éducation populaire, pédagogie de la subsidiarité

J’ai évoqué plus haut le lien entre émancipation et autonomie. C’est la clé. Une République subsidiaire soulève une question décisive : comment se prendre en charge et exercer des responsabilités si l’on ne s’y est jamais exercé ? La subsidiarité suppose une éducation à l’autonomie, à la coopération et à l’engagement dans les familles, et à défaut quand elles sont défaillantes, à l’école, et définitivement aux mouvements d’éducation non formelle. Si la subsidiarité constitue un principe politique, l’éducation populaire peut en être la pédagogie. Cette conviction, qui a fondé tous mes engagements associatifs, s’inscrit dans une histoire socio-éducative qui traverse les traditions spirituelles et laïques de la République.

Au début du XXe siècle, Marc Sangnier, fondateur du Sillon, entendait former des citoyens capables de de s’exercer à la démocratie. Son projet, réconciliant Église et République, associait éducation populaire, responsabilité personnelle et engagement collectif car la démocratie suppose une formation des consciences et une participation effective d’un peuple de citoyens à la vie publique [11].

Quelques décennies plus tard au Brésil, dans un ouvrage intitulé Pédagogie des opprimés, Paulo Freire a développé une conception de l’éducation fondée sur le dialogue, la conscientisation et l’émancipation. Il n’y pas de déterminisme : pour ce pédagogue, l’apprenant n’est pas un réceptacle passif de connaissances, mais un individu capable de comprendre et de transformer sa situation et celle de sa communauté [12].

Ces deux personnalités convergent sur une exigence : la démocratie ne devient effective que lorsque les citoyens disposent des moyens intellectuels et pratiques d’y participer. Conclusion : tous les leviers de l’éducation formelle (l’école), informelle (les familles), et non formelle (les mouvements et associations) deviennent essentiels dans une grande politique de redressement national.

Mais restons sur l’éducation populaire (non formelle) : L’Action catholique et le scoutisme ont constitué de véritables écoles de responsabilité et de leadership, viviers des mouvements politiques et syndicaux, notamment à travers la méthode « voir, juger, agir », qui formait les membres à analyser leur environnement et à s’engager pour le transformer [13]. Les organisations laïques ont également contribué à la formation civique. La Ligue de l’enseignement, fondée en 1866 à l’initiative de Jean Macé, a développé un vaste réseau d’éducation populaire et d’engagement républicain. La Fédération Léo Lagrange créée en 1950, a prolongé cette ambition à travers les loisirs éducatifs, la culture, le sport et l’exercice concret de l’engagement [14]. Une République subsidiaire, au-delà des slogans et des mots d’ordre, permettrait à la jeunesse manifestante de se donner des raisons d’être.

Une souveraineté reformulée

La subsidiarité n’est ni la fragmentation de la nation ni le retrait de la puissance publique car la souveraineté appartient au peuple. Si l’État conserve les missions qui exigent une garantie commune (justice, sécurité, défense, droits fondamentaux et solidarité), les collectivités et les acteurs civiques doivent disposer de responsabilités et de compétences effectives, et des moyens nécessaires pour les exercer.

Une République subsidiaire ne veut pas d’un État au rabais, mais qui renonce à tout administrer pour mieux garantir l’essentiel. La liberté y reconnaîtrait définitivement l’initiative et le sens de l’entreprise, l’égalité en assurerait les moyens, et la fraternité organiserait la solidarité et, surtout, l’émancipation.

En 1995, Jacques Chirac promettait de réduire la fracture sociale. Pour 2027, une autre ambition pourrait fédérer : rendre aux Français la capacité de construire ensemble leur destin. Réparer la nation, c’est rendre au peuple et aux corps intermédiaires leur pouvoir d’agir. Il ne s’agit pas d’un populisme teinté de gauche ou de droite, mais d’une vision personnaliste, c’est-à-dire hautement humaniste.

Notes et références

[1] Chantal Delsol, L’État subsidiaire. Ingérence et non-ingérence de l’État, Paris, PUF, 1992.

[2] Institut pour la Refondation Publique, Solutions Publiques 2026. La souveraineté par les territoires, rapport de synthèse de la conférence du 21 octobre 2026, Paris.

[3] Jean-Christophe Fromantin, Le Temps des territoires. Pour un nouveau modèle de croissance, François Bourin, 2012 ; La France réconciliée, L’Archipel, 2014.

[4] Frédéric Masquelier, La Dictature bureaucratique ou la bureaucrature, préface de David Lisnard, Hermann, 2022.

[5] Stéphane Rozès, Chaos. Essai sur les imaginaires des peuples, entretiens avec Arnaud Benedetti, Cerf, 2022.

[6] Régis Passerieux et Laurent Hassid, 50 leviers pour rebâtir la souveraineté à partir des territoires, Nouvelle Revue Politique, numéro spécial n° 1, octobre 2026.

[7] IRP, Solutions Publiques 2026, rapport précité, p. 27 et 31-32, présentation de Subsidium.

[8] Simone Weil, L’Enracinement. Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain, Gallimard, 1949.

[9] Ludovic Trollé, L’Art de rester debout, ouvrage annoncé chez Desclée de Brouwer, novembre 2026 ; IRP, rapport précité, p. 30. Titre définitif à confirmer.

[10] Richard Amalvy, « La subsidiarité, organisation politique du secours », intervention à la conférence Solutions Publiques 2026, rapport de l’IRP, p. 28-29.

[11] Marc Sangnier, Le Sillon. Esprit et méthodes, Paris, Le Sillon, 1905 ; Une méthode d’éducation démocratique, Paris, Le Sillon, 1906.

[12] Paulo Freire, Pédagogie des opprimés, première publication en 1970.

[13] René Rémond, Le catholicisme français et la société politique. Écrits de circonstance (1947-1991), Paris, Éditions de l’Atelier, 1995 ; Bernard Giroux (dir.), Voir, juger, agir. Action catholique, jeunesse et éducation populaire (1945-1979), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2022.

[14] Ligue de l’enseignement, Histoire du mouvement, site institutionnel ; Fédération Léo Lagrange, Notre histoire, site institutionnel.


Richard Amalvy

Richard Amalvy exerce en tant que consultant international en affaires publiques, prospective et design stratégique, tout en menant des recherches en sciences de l'information et de la communication. Ancien directeur académique de HEIP et ancien consultant pour la Banque Mondiale, l'OCDE et l'AIEA, il est secrétaire général de l’association pour la promotion des études diplomatiques et stratégiques et membre de l'Institut pour la Refondation Publique. Ses travaux se concentrent sur l'analyse communicationnelle des institutions, la stratégie des organisations et les leviers culturels des transitions contemporaines.

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