Entretien d’André Gérin, ancien député et maire communiste de Vénissieux, avec Stéphane Rozès, politologue et essayiste, pour la Nouvelle Revue politique.

Le 17 octobre a constitué un point culminant des fractures culturelles, sociales, politiques et générationnelles qui traversent la société française.

Pour en rendre raison, La Nouvelle Revue Politique se devait d’écouter la voix singulière d’André Gérin, celle d’un élu de terrain ayant exercé des responsabilités nationales et qui, avec le recul du temps, est en mesure de revenir sur les raisons profondes du moment actuel, à la lumière de son expérience des quartiers populaires.

L’entretien est mené par le politologue et essayiste Stéphane Rozès.

Stéphane Rozès : Bonjour André Gérin, nous vous remercions pour cet entretien.

Votre parole est précieuse dans le moment chaotique actuel, en ce qu’elle est singulière, nourrie d’une longue expérience et enracinée dans la tradition communiste des milieux populaires et urbains. Elle peut nous aider à rendre raison du chaos actuel, révélé par les événements du 17 octobre.

Vous êtes, rappelons-le, issu d’une famille ouvrière et commencez à travailler à 17 ans, en 1963, dans l’usine Berliet de Vénissieux. Vous adhérez à la CGT et prenez votre carte au PCF à 18 ans. Grâce aux cours du soir, vous deviendrez dessinateur industriel.

Vous entrez au conseil municipal de Vénissieux en 1977 et êtes élu maire en 1985, fonction que vous exercerez pendant près d’un quart de siècle. Vous devenez député communiste en 1993, mandat que vous exercerez durant dix-neuf ans. Vous serez également conseiller général et vice-président du Grand Lyon.En 2022, vous quittez le PCF pour protester contre l’accord électoral conclu avec La France insoumise dans le cadre de la NUPES. Vous vous présentez aujourd’hui comme communiste et républicain.

Avant même que vous ne deveniez maire, le quartier des Minguettes connaît, dès juillet 1981, des rodéos et des violences urbaines. S’ensuivra, en 1983, la fameuse « Marche des beurs », marche pacifique pour l’égalité et contre le racisme, avec notamment les figures de Toumi Djaïdja et du prêtre Christian Delorme.

On mesure le chemin parcouru jusqu’aux pillages et aux violences du 17 octobre 2026.

Votre expérience se situe à la confluence de plusieurs transformations majeures : celles de la classe ouvrière, de l’immigration et du passage de l’assimilation à l’intégration, ainsi que celles des politiques urbaines et de leurs impasses.

Avec le recul, comment analysez-vous ce qui s’est passé en France depuis un demi-siècle ?

André Gérin : Je partirai des années 1970, avec l’émergence de ce que certains ont appelé le « capitalisme de séduction », marqué par le développement du consumérisme, dans le prolongement de Mai 68.

Parallèlement, les préoccupations environnementales commencent à prendre de l’importance, notamment avec le rapport Mansholt et les réflexions sur la croissance zéro.

Du capitalisme de séduction à l’effacement de la question sociale et nationale.

Les Trente Glorieuses avaient profondément marqué notre société depuis la Libération de 1945. Mais une mutation considérable s’engage, d’abord avec l’audiovisuel, puis avec Internet et, aujourd’hui, avec l’intelligence artificielle. Nous assistons à une révolution et à une accélération des transformations culturelles, économiques et politiques dans le cadre de la mondialisation.

Le communisme soviétique entrait alors dans une phase de déclin. Une nouvelle classe politique apparaît, composée, d’une certaine manière, des enfants gâtés des Trente Glorieuses.

François Mitterrand, devenu président de la République, a selon moi largement négligé les questions économiques, cherchant une forme de dérivatif dans la construction européenne et jouant surtout un jeu dangereux avec Jean-Marie Le Pen pour diviser la droite en intrumentalisant SOS Racisme en contournant la question sociale.

Je constate également une transformation qualitative du patronat français après l’onde de choc de 1968. Pour retrouver productivité et compétitivité, il modifie ses méthodes tout en abandonnant progressivement nos bases industrielles nationales.

Le patronat s’adapte à l’évolution des mentalités. Dans l’entreprise, comme j’ai pu personnellement le constater, il prend davantage en compte l’individualisme et développe une communication visant à personnaliser ses relations avec les salariés.

Au terme de cette évolution, la souveraineté de notre pays se trouve profondément affaiblie, tandis que l’américanisation de la société française devient progressivement une réalité.

Stéphane Rozès : Qu’entendez-vous précisément par « américanisation de la société » ?

André Gérin : Je pense d’abord à l’influence culturelle américaine, qui s’est diffusée massivement en France et en Europe après la Seconde Guerre mondiale, notamment dans le contexte du plan Marshall.

Stéphane Rozès : Quels ont été les effets sociopolitiques de cette américanisation ?

André Gérin : Le principal effet me semble être la place croissante prise par le divertissement, les médias et l’image dans la transformation des modes de vie et des mentalités.

Stéphane Rozès : Comment analysez-vous, avec le recul, l’articulation entre ces transformations culturelles et politiques, la question sociale et la question nationale ? Comment cette articulation a-t-elle évolué ?

André Gérin : Elle a profondément changé.

Avec le décrochage industriel et la montée de nouvelles préoccupations sociétales, notamment écologiques et féministes, nous avons progressivement laissé de côté la question sociale et nationale.

Nous nous sommes largement enfermés dans la logique de la mondialisation, au détriment de la place et du rôle du monde du travail et de la classe ouvrière.

Ce recul de la centralité du travail dans notre vie politique et sociale constitue, à mes yeux, une transformation majeure.

Le retour de la question nationale et la progression du Rassemblement national

Stéphane Rozès : N’assistons-nous pas aujourd’hui, du fait des crises systémiques que traverse la globalisation néolibérale, postnationale, à un retour en réaction de la question nationale ? Et pour quelles raisons ?

André Gérin : Je pense que la question nationale revient effectivement avec une force croissante.

Le problème est que la classe politique, dans son ensemble, a largement abandonné cette question à l’extrême droite, notamment à Jean-Marie Le Pen à l’époque.

Or elle devient aujourd’hui presque vitale pour l’avenir de notre pays.

Stéphane Rozès : Selon vous, y a-t-il eu, avec Marine Le Pen, une évolution du Rassemblement national dans sa manière d’articuler la question nationale et la question sociale ?

André Gérin : Oui, incontestablement. Marine Le Pen a su tirer parti des carences des autres forces politiques, notamment de la gauche, sur ces questions.

Elle a même investi une partie du terrain social traditionnellement occupé par la gauche, tout en maintenant ses positions sur l’immigration et l’islamisme.

C’est une évolution politique qu’il faut prendre au sérieux si l’on veut comprendre la progression du Rassemblement national.

Stéphane Rozès : Compte tenu de votre longue expérience à Vénissieux, ville qui fut l’un des lieux précurseurs des transformations des quartiers populaires, comment analysez-vous l’évolution de ce que l’on appelle la « politique de la ville » ?

André Gérin : Il faut d’abord rappeler le rôle de Gilbert Bonnemaison, maire socialiste d’Épinay-sur-Seine, qui fut l’un des principaux inspirateurs de la politique de la ville au début des années 1980.

Cette politique prend véritablement son essor après les violences urbaines de l’été 1981 aux Minguettes, quartier de Vénissieux.

Or je considère que tout ce que Bonnemaison avait proposé à l’époque est loin d’avoir été mis en œuvre. À certains égards, nous avons même reculé.

Avec le temps, nous avons développé une forme d’ingénierie sociale qui a progressivement technicisé la politique.

La politique de la ville est devenue, selon moi, une sorte de trompe-l’œil politique, aboutissant dans certains quartiers à des formes d’apartheid territorial.

On donne l’impression de s’occuper des quartiers qualifiés de « sensibles », mais, en réalité, on fragmente la politique communale et l’on s’éloigne de deux notions essentielles : le bien commun et l’intérêt général.

Je ne veux pas nier ce qui a été accompli. Les réalisations sont parfois considérables et il serait injuste de les négliger.

Je conteste d’ailleurs certains discours affirmant que tous ces quartiers auraient été continuellement paupérisés. Cette présentation ne correspond pas toujours aux réalités que j’ai personnellement observées.

Mais faute d’une politique nationale cohérente, articulée à l’échelle des communes et des agglomérations, nous avons créé de nouvelles fractures territoriales.

Et je pense que cette fragmentation a contribué à réunir certaines des conditions qui ont favorisé les violences urbaines.

Stéphane Rozès : J’ai travaillé pour Gilbert Bonnemaison à Epinay il était également sensible à la question de la mixité sociale. Pouvez-vous donner un exemple concret permettant de comprendre comment ces politiques ont pu contribuer à la ghettoïsation et à la perte de mixité sociale ?

André Gérin : On a voulu concentrer les interventions publiques sur quelque 150 grands quartiers identifiés comme prioritaires, notamment les Minguettes, Vaulx-en-Velin et certains quartiers de l’agglomération lyonnaise.

Mais cette démarche pouvait donner aux habitants le sentiment que l’action publique ne concernait que ces territoires.

À Vénissieux, nous nous sommes battus pour faire comprendre qu’il fallait certes corriger les handicaps de certains quartiers, mais sans jamais perdre de vue l’unité de la commune et l’intérêt général.

Les mécanismes de la ghettoïsation puis de la communautarisation.

Je vais vous donner un exemple très concret. Nous voulions construire une médiathèque à Vénissieux. Michel Noir, alors maire de Lyon, souhaitait absolument qu’elle soit implantée aux Minguettes.

Nous pensions, au contraire, qu’elle devait être installée au cœur de la ville afin de favoriser les relations entre les différents quartiers et de renforcer la cohésion communale. Ce désaccord est révélateur de deux conceptions de l’action publique.

L’une raisonne à partir de quartiers spécifiques ; l’autre cherche à construire une communauté de destin à l’échelle de toute la ville.

D’ailleurs, l’expression même de « quartiers sensibles » me paraît absurde. Cela voudrait-il dire que les autres quartiers seraient insensibles ?

La véritable question est de construire une politique nationale cohérente avec l’action des communes, afin de créer du lien, de faire vivre le bien commun et de réaffirmer l’intérêt général.

Stéphane Rozès : Êtes-vous en train de nous dire que, contrairement à l’objectif initial, le fait d’identifier et de traiter séparément certains quartiers n’a pas permis d’y maintenir les classes moyennes, mais a plutôt accompagné leur départ ?

André Gérin : Oui, prenons l’exemple de la réforme du financement du logement de 1977, qui a favorisé l’accession à la maison individuelle et remis en cause une partie des mécanismes de financement du logement collectif.

Cette rupture a eu des conséquences considérables.

Nous nous sommes retrouvés avec près de 300 000 logements vacants en France et, aux Minguettes, environ 2 200 logements vides.

Il faut comprendre ce que cela représente concrètement.

Des familles appartenant aux catégories populaires stabilisées et des classes moyennes ont quitté ces quartiers : agents de maîtrise, contremaîtres, salariés qualifiés, encadrement et leurs familles.

Le départ de ces populations a accéléré un processus massif de ghettoïsation sociale.

Stéphane Rozès : À cette transformation sociale s’est progressivement ajouté une transformation de la composition des populations selon leurs origines. Peut-on parler d’une ethnicisation de la question sociale ?

André Gérin : Oui, mais il faut replacer ce phénomène dans une évolution générationnelle plus large, sur laquelle je reviendrai.

Stéphane Rozès : Restons un instant sur l’urbanisme. La doctrine urbanistique a-t-elle elle-même évolué avec la politique de la ville ?

André Gérin : Oui, mais très tardivement. Il a fallu beaucoup de temps pour concevoir des formes d’urbanisme plus humaines, moins monotones, rompant avec les grands ensembles standardisés.

Cette évolution s’est notamment affirmée avec les politiques de rénovation urbaine, à l’époque de Jean-Louis Borloo. Mais elle est intervenue bien après les premières politiques de la ville.

Stéphane Rozès : Dans un entretien accordé au Grand Lyon, vous avez déclaré : « Je n’ai jamais pu accepter que l’on fasse le raccourci jeunes immigrés-délinquants. ». Comment analysez-vous aujourd’hui les transformations générationnelles de la jeunesse, notamment celles des jeunes issus de l’immigration ?

André Gérin : Je veux d’abord insister sur une expression qui me paraît essentielle : les enfants français de l’immigration.

Il faut parler de ces jeunes comme de Français.

Je n’ai pas changé d’avis : il est inacceptable d’établir une équivalence entre immigration et délinquance.

Les enfants français de l’immigration, l’Algérie, l’emprise des islamistes et les trafics de drogue.

Mais il faut aussi analyser les transformations profondes intervenues dans certains quartiers depuis les années 1980, avec la montée de l’islam dans les banlieues, puis l’emprise croissante de l’islamisme politique.

Il ne faut pas non plus négliger les conséquences d’une immigration massive.

Un autre événement a été, selon moi, très largement sous-estimé : la guerre civile algérienne des années 1990.

Stéphane Rozès : Quelles conséquences cette guerre civile a-t-elle eues sur la France ?

André Gérin : À la fin de cette guerre, les autorités algériennes ont, favorisé le départ de certains islamistes du GIA (Groupe islamiste armé) qui auraient du être selon moi emprisonnés en Algérie.

Une partie d’entre eux est arrivée en France par centaine, notamment dans les quartiers populaires, mais aussi dans d’autres pays.

J’estime que ce phénomène a eu des conséquences considérables sur l’évolution de certains territoires français et que son ampleur n’a pas été suffisamment prise en compte.

Stéphane Rozès : Pourquoi les autorités françaises ont -elles accepté cette situation ?

André Gérin : Je ne sais pas si elles l’ont véritablement acceptée, mais je considère qu’elles ont laissé faire.

Je rappelle également que, lorsque le Front islamique du salut (F.I.S) semblait en mesure d’accéder au pouvoir en Algérie, le gouvernement français, sous François Mitterrand, avait déjà engagé des contacts avec les islamistes algériens, en anticipant une possible transformation de la situation politique.

Stéphane Rozès : Vous insistez sur le fait que ces jeunes sont Français. Que signifie pour vous être Français aujourd’hui ? Et pouvez-vous préciser la distinction que vous établissez entre l’islam comme religion et l’islamisme politique ?

André Gérin : Depuis une trentaine d’années, nous assistons, dans certains quartiers, à une emprise croissante de l’islamisme politique sur une partie de la jeunesse.

Des personnalités islamistes issues elles-mêmes de l’immigration française sont devenues des leaders d’opinion et des acteurs d’influence. Ils imposent progressivement leurs normes au sein des familles, dans les quartiers ou dans les mosquées.

Une partie de la jeunesse, en perte de repères et de sens, se retrouve captive de cette influence islamiste.

J’ai également été frappé par les relations qui peuvent exister, dans certains quartiers, entre des militants islamistes et les trafiquants de drogue.

Mais, en tant que maire, ce qui m’a le plus marqué, ce sont les trois semaines d’émeutes de 2005.

Je considère qu’elles ont constitué un véritable tournant et que des réseaux islamistes ont alors joué un rôle important dans l’évolution des événements.

Deux jeunes sont morts électrocutés dans un transformateur électrique. Puis une grenade lacrymogène des forces de l’ordre a explosé à proximité d’une mosquée. À partir de là, la situation est devenue incontrôlable.

Les violences ont touché, de mémoire, près de 800 communes, avec des attaques contre de nombreux symboles de la République. Près de 10 000 voitures auraient été incendiées.

Ces événements ont révélé une rupture profonde entre une partie de la jeunesse et les institutions républicaines.

Stéphane Rozès : Quel sens la nationalité française revêt-elle aujourd’hui pour les jeunes des deuxième et troisième générations issues de l’immigration ?

André Gérin : Il est difficile de répondre globalement, mais je constate que le rapport à la nationalité française est devenu de plus en plus ambigu et ambivalent dans certains territoires.

La politique des « grands frères » : une délégation de responsabilité aux effets pervers

Dans les années 1980, de nombreuses municipalités ont beaucoup misé sur ce que l’on appelait les « grands frères ».

L’idée était de s’appuyer sur des jeunes plus âgés, reconnus dans leur quartier, pour contribuer à l’éducation, à la médiation et à l’encadrement des plus jeunes.

Mais, progressivement, nous avons ainsi délégué une part de la responsabilité qui devait rester celle de la commune et des institutions républicaines.

Cette évolution nous est revenue de plein fouet. Lorsque nous avons voulu établir des contrats d’objectifs avec les associations bénéficiant de financements publics, nous cherchions à rappeler qu’elles devaient agir dans le cadre de la République, en respectant notamment la laïcité.

Or il devenait de plus en plus difficile de faire respecter ces exigences.

Stéphane Rozès : Pourquoi ?

André Gérin : Parce que nous étions confrontés à un conflit latent avec l’emprise grandissante de l’islamisme politique dans certains quartiers.

Stéphane Rozès : Cela signifie-t-il que certains de ces « grands frères », sur lesquels les pouvoirs publics s’étaient appuyés, se retrouvaient eux-mêmes progressivement sous l’influence de réseaux islamistes ?

André Gérin : Absolument.

Stéphane Rozès : Quel est aujourd’hui, plus généralement, le rapport de la jeunesse française à la République, indépendamment même de la question religieuse ?

André Gérin : Je partirai de ce que l’on a appelé les « territoires perdus de la République », dont je situe l’apparition à la fin des années 1990.

Les « territoires perdus de la République » et la crise de la jeunesse.

Dans certains quartiers, la ghettoïsation sociale s’est progressivement doublée d’une ghettoïsation ethnique. J’estime que, dans certains territoires, des normes inspirées de la charia ont fini par s’imposer dans la vie quotidienne.

Cette évolution s’est affirmée à partir de la fin des années 1990.

Mais il faut également observer que la jeunesse entretient aujourd’hui un rapport plus diffus à la République.

Il existe un sentiment de « no-futur », une difficulté à se projeter dans l’avenir, que l’on retrouve d’ailleurs dans une partie des mouvements lycéens et étudiants actuels.

Cette inquiétude dépasse largement les quartiers populaires. Elle rejoint des phénomènes générationnels observables en Europe et dans le monde, notamment au sein de la « gen Z ».

Je continue à refuser les amalgames concernant l’immigration. Mais il faut regarder les réalités en face : la montée de certaines formes de violence, la délinquance, la criminalité et surtout l’enracinement du communautarisme dans plusieurs territoires.

Je constate également que beaucoup de Français issus de l’immigration, qui ont réussi professionnellement et socialement, quittent aujourd’hui ces quartiers. Ils partent parce qu’ils ne supportent plus la dégradation de leur environnement et les contraintes imposées par certains groupes.

Dans plusieurs territoires, la délinquance, les trafics et parfois même la participation aux violences urbaines sont devenus, pour certains, de véritables activités organisées.

Nous avons vu des jeunes participer à des pillages, s’attaquer aux commerces, lancer des projectiles contre les policiers ou les pompiers. Jean-Pierre Chevènement parlait autrefois justement de « sauvageons ».

Il faut comprendre que cette situation traduit aussi un immense échec politique. La priorité doit être de sortir d’une politique sectorielle exclusivement centrée sur les quartiers populaires pour reconstruire une véritable politique d’intégration et d’assimilation républicaine.

Cette ambition devrait être l’une des clés de voûte de la prochaine politique présidentielle.

Stéphane Rozès : Comment traduire concrètement cette ambition d’intégration et d’assimilation républicaine ?

André Gérin : Il faut d’abord remettre les jeunes en situation de responsabilité réelle.

Je vais vous faire une confidence : avant de commencer à travailler, j’ai moi-même connu un début de délinquance. C’est pourquoi je pense qu’il faut sortir des dispositifs traditionnels et inventer des solutions nouvelles.

Responsabiliser la jeunesse : sortir des dispositifs traditionnels

Je serais favorable au remplacement des centres fermés par des structures proposant des missions de travail d’intérêt général, encadrées par d’anciens militaires, d’anciens cadres, des contremaîtres ou des chefs d’équipe.

Il faudrait prendre ces jeunes, que j’appellerais volontiers des « têtes brûlées », et parier sur eux. Leur confier des missions utiles à la collectivité, en France et pourquoi pas à l’étranger, leur faire découvrir d’autres réalités, leur redonner le goût de l’effort, le sens des responsabilités et l’estime d’eux-mêmes.

Il faudrait naturellement accompagner ces expériences d’un véritable parcours de formation. Notre objectif doit être de faire émerger leurs capacités et de leur permettre de retrouver une place dans la société.

Nous devons absolument sortir des sentiers battus.

Stéphane Rozès : Longtemps, le Parti communiste français et la CGT ont joué un rôle majeur d’intégration, d’encadrement social, culturel et politique des catégories populaires, notamment de la classe ouvrière.

André Gérin : Oui, car je crois que nous devons absolument sortir du déni comme de l’hystérisation. Avant d’aborder les raisons du recul de cette capacité d’intégration, j’aimerai revenir sur la question de l’islam et de l’islamisme.

Islam et islamisme : sortir du déni et de l’hystérisation.

Pour moi, il faut oser défendre l’islam en tant que religion, deuxième religion de France, tout en assumant pleinement notre héritage judéo-chrétien, qui constitue une dimension fondamentale des racines de la France et de l’Europe.

Or je constate que nos dirigeants ne mènent pas le combat nécessaire contre ce que je considère comme le danger fasciste de l’islamisme politique. Nous restons prisonniers d’une profonde confusion.

Cet islamisme empoisonne la vie de nombreux jeunes. Il cherche à s’imposer dans la vie publique, à l’école, dans le sport et au sein des institutions.

Je considère qu’il représente un danger majeur pour l’avenir de la société française.

Nous devons le prendre au sérieux, au même titre que les menaces géopolitiques pesant sur l’Europe et l’Occident, notamment celles que fait peser Vladimir Poutine.

Je me souviens qu’en 2002, j’ai découvert que deux jeunes de ma commune se trouvaient détenus à Guantánamo après être passés par l’Afghanistan, où ils avaient rencontré Ben Laden. Cette expérience m’a profondément marqué.

Elle m’a convaincu que les responsables politiques ne pouvaient pas se défausser de leurs responsabilités face à l’islamisme.

Je considère également que notre incapacité à affronter cette question a contribué, malgré nous, à la progression du Rassemblement national.

Le bilan d’Emmanuel Macron, malgré quelques avancées ponctuelles que je juge timides, demeure à mes yeux absolument insuffisants sur cette question inflammable, qui préoccupe quotidiennement des millions de Français.

Et cette situation aboutit parfois à un rejet de l’islam lui-même en tant que religion, ce qui constitue un grave dommage politique.

C’est précisément sur cette confusion que joue, selon moi, Jean-Luc Mélenchon. Il faut donc distinguer clairement deux réalités.

D’un côté, l’islam, religion qui doit trouver pleinement sa place dans notre République, dans le respect de ses lois et de ses principes de laïcité.

De l’autre, l’islamisme politique, idéologie qui cherche à imposer ses normes, à enfermer des jeunes et des adultes et, dans certains quartiers, à substituer ses propres règles à celles de la République.

Nous devons combattre résolument cet islamisme tout en reconnaissant pleinement la dignité et la place des Français de confession musulmane.

Il faut pouvoir leur dire : nous voulons construire un avenir commun avec vous, dans le cadre de la République et de la laïcité. Nous ne devons pas laisser les intégristes parler en leur nom.

C’est, à mes yeux, une responsabilité essentielle des grands dirigeants républicains de notre pays.

Stéphane Rozès : Avant de revenir au Parti communiste et à la CGT, pouvez-vous préciser les relations que vous observez, à partir de votre expérience, entre certains réseaux islamistes et les trafics de drogue ?

André Gérin : Il existe, depuis une quinzaine d’années, aussi des études sur ces questions.

J’ai moi-même observé, dans certains quartiers des Minguettes, des phénomènes de contrôle territorial dans lesquels les réseaux islamistes et les trafiquants de drogue entretiennent des relations de fait.

Islamisme, trafics de drogue et contrôle des territoires

On pourrait, je pense, faire des observations comparables par exemple dans certains quartiers de Grenoble ou dans les quartiers nord de Marseille.

Il existe, selon moi, des interactions entre les financements internationaux de l’islamisme, les trafics et les mécanismes locaux de contrôle des territoires.

Ces interactions peuvent constituer des ressources financières pour certains réseaux islamistes.

Stéphane Rozès : Vous évoquez donc une source de financement de l’islamisme par les trafics de drogues et autres ?

André Gérin : Exactement. Je considère que l’on retrouve parfois ces mécanismes dans certains commerces de quartier, y compris dans le secteur de la viande halal.

Stéphane Rozès : Vous évoquez le financement de certains commerces halal par l’argent du trafic de drogue ?

André Gérin : Oui, c’est une réalité que j’estime avoir observée dans certains territoires.

Stéphane Rozès : Venons-en maintenant aux dimensions proprement politiques du recul du PCF et de la CGT. Pourquoi ces deux grandes organisations ont-elles perdu leur capacité historique d’encadrement, d’intégration et d’assimilation républicaine des catégories populaires, notamment face à l’influence croissante de l’islamisme politique ?

André Gérin : Je dirais que l’erreur fatale du Parti communiste français et de la CGT a été de rester prisonniers de stratégies appartenant au passé.

Le PCF et la CGT : l’incapacité à rompre avec les impasses idéologiques du passé

Il suffit de se rappeler qu’en 1979, Georges Marchais évoquait encore le « bilan globalement positif » de l’Union soviétique.

Nous nous sommes enfermés dans un anticapitalisme chronique et dans des schémas intellectuels hérités de Lénine, notamment de sa conception de l’impérialisme comme stade suprême du capitalisme. Or le capitalisme a connu une victoire historique à l’échelle mondiale, y compris sous des formes asiatiques, notamment en Chine et au Vietnam.

Et nous sommes restés incapables de penser pleinement ces transformations. Nous avons conservé un horizon intellectuel, philosophique et théorique devenu indépassable.

Je veux insister sur ce point, car il est fondamental. Nous n’avons pas véritablement rompu avec l’héritage du stalinisme et du maoïsme, ni tiré toutes les conséquences politiques et intellectuelles des dizaines de millions de morts provoquées par ces expériences historiques.

Cela continue à handicaper notre pensée. Je vais être encore plus direct.

J’ai adhéré au communisme en 1964. Et je considère aujourd’hui que nous souffrons d’une véritable forme de trépanation intellectuelle. Le fascisme et le nazisme ont été jugés à Nuremberg. À mes yeux, il faudrait une sorte de « Nuremberg II » pour faire le procès historique des crimes commis au nom du communisme et libérer notre pensée politique collective de cet héritage.

Nous continuons à charrier une idéologie communiste frelatée, alors que le jugement de l’histoire a été impitoyable. Il nous faut régler nos comptes avec cette histoire si nous voulons retrouver une capacité d’invention politique.

Nous vivons dans un profond décalage avec notre temps. Mais cette incapacité à renouveler notre pensée s’est aussi traduite par des erreurs politiques très concrètes.

Nous avons longtemps refusé d’aborder sérieusement la question de la sécurité Je pense notamment aux travaux d’Alain Peyrefitte sur la violence, la sécurité et les libertés à la fin des années 1970.

Ils s’appuyaient sur un ensemble très large de compétences et d’expertises, dans un esprit que je qualifierais de pluraliste. Certains éléments de ces travaux conservent, selon moi, une réelle pertinence.

Mais, parce qu’ils venaient de la droite, nous avons considéré qu’ils étaient nécessairement mauvais. Nous n’avons pas su dépasser cette logique partisane.

La même erreur s’est produite sur l’immigration. Je pense notamment au discours de Georges Marchais aux Minguettes, en novembre 1981.

Immigration et sécurité, nous avons progressivement abandonné des préoccupations qui étaient alors présentes dans notre tradition politique communiste.

Sur l’immigration, sur la sécurité, mais aussi sur la question nationale, nous sommes entrés dans une forme de déni. Nous avons laissé au Front national le drapeau bleu-blanc-rouge et une part essentielle du discours sur la nation et le patriotisme.

Mais ce qui me paraît encore plus terrible, c’est l’ignorance qui persiste dans une grande partie de la classe politique à propos de l’islamisme politique. En croyant défendre les musulmans et l’islam, certains responsables politiques contribuent en réalité à les livrer à l’influence des intégristes.

C’est une erreur historique considérable.

Jean-Luc Mélenchon : une stratégie politique fondée sur les carences de la gauche

Stéphane Rozès : Dans ce contexte, comment analysez-vous la stratégie de Jean-Luc Mélenchon depuis 2018 ?

André Gérin : Je crois que Mélenchon part d’un constat électoral simple. En 2017, il lui manque quelques centaines de milliers de voix pour accéder au second tour de l’élection présidentielle.

À partir de là, il modifie profondément sa stratégie. Il comprend qu’il existe un vide intellectuel, politique et stratégique dans le rapport de la gauche à l’islam et aux Français de confession musulmane.

Or une partie de ces Français se trouve, selon moi, de plus en plus exposée à l’influence, à l’enfermement et à l’endoctrinement de l’islamisme politique. Mélenchon cherche à tirer parti de cette situation.

Il entend mobiliser électoralement ces populations et s’appuyer sur des réseaux d’influence présents dans certains quartiers. Lors de la dernière élection présidentielle, j’ai eu connaissance de situations dans lesquelles des imams au-delà de prêches auraient distribué des tracts favorables à sa candidature.

Je pense qu’il poursuit aujourd’hui cette orientation stratégique.

Stéphane Rozès : Au fond, vous décrivez depuis plusieurs décennies une série de renoncements et de défaillances politiques qui pourraient laisser penser à une panne générale de la République. D’où vient, selon vous, cette crise de la République française ?

André Gérin : Je ne crois pas que la République soit en panne.

La République n’est pas en panne : c’est la classe politique qui a failli. Retrouver l’esprit gaullien.

Je garde à l’esprit des personnalités comme Philippe Séguin, Jean-Pierre Chevènement, Pierre Mendès France et, bien sûr, le général de Gaulle.

Je pense que notre pays a besoin de retrouver des hommes et des femmes capables de porter une ambition comparable pour reconquérir la République.

S’il y a une panne, elle se situe d’abord dans la classe politique. Depuis quarante ans, notre pays s’enfonce dans le déclin et l’endettement.

Nous avons une France divisée, confrontée à des relations internationales chaotiques, et dont les dirigeants ont progressivement perdu le sens du bien commun et de l’intérêt général.

Nous continuons à prendre des décisions contre l’avis des Français. Il faut se rappeler le référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen et la manière dont le résultat a ensuite été contourné avec le traité de Lisbonne.

Il y a aussi, chez nos dirigeants, une panne d’empathie, de sensibilité et de compréhension à l’égard du peuple. Nous avons parfois le sentiment d’être gouvernés par des responsables politiques désincarnés, incapables de comprendre véritablement la vie et les aspirations des Français.

Mais je pense également que nous manquons d’exigence vis-à-vis des citoyens eux-mêmes. C’est une question sur laquelle je réfléchis depuis longtemps, y compris depuis mes années à l’usine. Nous devons absolument sortir du marketing politique.

Stéphane Rozès : Comment retrouver cette capacité politique et républicaine ? Quel rôle les citoyens devraient-ils jouer ?

André Gérin : Je pense que le général de Gaulle avait été profondément novateur lorsqu’il avait posé les questions de la participation et de l’actionnariat salarié.

Aujourd’hui, il faut aller encore plus loin. Les responsables politiques qui se présenteront à la prochaine élection présidentielle devraient appeler les citoyens à participer réellement aux décisions.

Il faut les faire entrer dans une logique de co-responsabilité. Pourquoi ne pas aller jusqu’à la co-décision ?

Pourquoi ne pas développer des formes nouvelles de coopération, dans les quartiers, dans les villes, mais aussi dans les entreprises ?

Je pense qu’il faut engager une véritable révolution copernicienne, dans l’esprit de certaines intuitions du général de Gaulle.

Cela suppose des transformations systémiques de notre organisation politique, économique et sociale. Nous ne pouvons plus nous contenter de la délégation du pouvoir, même si celle-ci demeure nécessaire.

Nous vivons dans une société qui, trop souvent, déresponsabilise les individus.

C’est profondément néfaste.

Il faut donc développer la pratique du référendum, mais également imaginer de nouveaux mécanismes de partage du pouvoir, notamment au sein des entreprises.

Je ne suis pas hostile à la démocratie d’opinion. Mais il faut aussi appeler les citoyens à prendre leurs responsabilités, à « retrousser leurs manches », comme disait Maurice Thorez après la guerre.

Il faut remettre la France au travail. Et lorsque je dis cela, je ne parle pas uniquement de production économique et de création de richesses.

Je parle aussi de l’élévation du niveau de culture générale, de la formation, de l’éducation et du réarmement civique.

Je pense même que nous pouvons aujourd’hui imaginer un nouveau compromis entre le capital et le travail.

Il faudrait permettre aux entreprises de créer davantage de richesses tout en acceptant, à leurs plus hauts niveaux, un véritable partage du pouvoir et des décisions stratégiques.

Ce partage devrait concerner aussi bien les orientations économiques que l’organisation du travail.

Nous sommes à un moment où des potentiels considérables existent, mais restent largement inexploités.

Il faut pouvoir regarder les citoyens droits dans les yeux et leur dire : « La France a besoin de vous pour construire son avenir. »

C’est pourquoi je considère que le réarmement civique doit devenir une priorité nationale.

Pas de souveraineté populaire sans souveraineté nationale

Stéphane Rozès : Vous lancez ainsi un appel à la souveraineté populaire. Mais vous avez également rappelé que le choix des Français exprimé lors du référendum de 2005 n’avait pas été respecté, notamment avec l’adoption ultérieure du traité de Lisbonne. N’est-ce pas la démonstration qu’il ne peut y avoir de véritable souveraineté populaire sans souveraineté nationale ?

André Gérin : Absolument. Je pense que la souveraineté nationale demeure un élément fondamental de notre cohésion collective.

Elle nous permet de savoir qui nous sommes, mais surtout de déterminer où nous voulons aller. Cela n’interdit nullement l’ouverture sur le monde. Au contraire.

Nous devons être capables de nous ouvrir aux autres tout en redonnant à la France sa puissance, ses capacités industrielles et financières, sa vitalité démocratique et, plus profondément, sa manière singulière d’être et d’agir.

Il faut retrouver cette capacité à penser et à construire l’avenir à la française.

Stéphane Rozès : Merci André Gérin, pour cet entretien documenté, dense et riche.


Stéphane Rozès

Stéphane Rozès est politologue, président du cabinet de conseil Cap. Ancien directeur général de l’Institut d’études CSA, il y fit sa carrière de 1991 à 2009 après la Sofres (1986-1991) et BVA (1985-1986). Il a enseigné à Sciences Po Paris (1990–2023), à HEC (2008–2011), et a été chroniqueur à France Inter, LCP-Assemblée nationale, Public Sénat, BFM Business et France Culture. Il fut expert pour la « Consultation mondiale sur la lutte contre le réchauffement climatique » lors de la COP 21 de Paris. Il enseigne aujourd’hui à l’Institut catholique de Paris, intervient comme expert à la demande de la presse écrite et audiovisuelle, et contribue à des revues (Le Débat, Commentaire, Études, La Nouvelle Revue Politique, Revue de la Défense nationale) et à des ouvrages collectifs. Il est membre d'honneur du CEPS et l’auteur de Chaos. Essai sur les imaginaires des peuples. Entretiens avec Arnaud Benedetti, Éd. du Cerf, 2022.

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Stéphane Rozès est politologue, président du cabinet de conseil Cap. Ancien directeur général de l’Institut d’études CSA, il y fit sa carrière de 1991 à 2009 après la Sofres (1986-1991) et BVA (1985-1986). Il a enseigné à Sciences Po Paris (1990–2023), à HEC (2008–2011), et a été chroniqueur à France Inter, LCP-Assemblée nationale, Public Sénat, BFM Business et France Culture. Il fut expert pour la « Consultation mondiale…

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