Par Thibault Tellier, Professeur d’histoire contemporaine à Sciences Po Rennes.

C’est au cours des années 1970 que l’on observe un déplacement des violences urbaines vers les banlieues, qui sont, pour la plupart, le résultat de la politique des grands ensembles menée durant la période des Trente Glorieuses. La première émeute urbaine que la France découvre avec stupeur au journal télévisé de 20h se déroule à Vénissieux, dans la cité de la Grappinière. Des jeunes défient la police en organisant dans leurs cités des rodéos urbains. Jusqu’au début des années 1980, les ZUP de l’Est lyonnais (Vaulx-en-Velin et Vénissieux en particulier) deviennent le symbole des violences urbaines qui, pour la plupart du temps, se caractérisent par des affrontements entre la police et les jeunes de ces quartiers. C’est dans le contexte de nouvelles émeutes qui ont eu lieu durant l’été 1981 que le nouveau gouvernement met en place en octobre de la même année une politique dite de développement social des quartiers destinée à répondre aux besoins de ces derniers : réhabilitation du cadre bâti et soutien au développement de la vie sociale. Ce compromis social fonctionne tant bien que mal tout au long des années 1980 même si sur le fond, rien n’est en réalité réglé, en particulier la place réservée à la seconde génération issue de l’immigration au sein de la société française.

Le 6 octobre 1990, dans la cité du Mas du taureau à Vaulx-en-Velin, le jeune passager d’une moto qui tentait d’échapper à un contrôle de police meurt. Aussitôt, de violentes émeutes ont lieu et se propagent dans les villes voisines. Pendant trois jours, les émeutes sont retransmises à la télévision qui parle de « guérilla urbaine » et « d’intifada des banlieues ». La guerre du Golfe et le déclenchement de la première intifada palestinienne sont utilisés par certains émeutiers pour justifier leur colère. On entre alors dans une seconde période : invocation de causes qui n’ont rien à voir avec les enjeux urbanistiques propres à ces quartiers et surtout, élargissement national du phénomène. En mars 1990, de nouvelles émeutes éclatent cette fois à Chanteloup-les-Vignes en région parisienne, et voient s’affronter deux bandes rivales. Cette extension du phénomène au plan national conduit le gouvernement de Michel Rocard à créer un ministère de la ville qui est en réalité un ministère des banlieues en difficultés. Malgré plusieurs plans de grande envergure, la politique de la ville peine à endiguer des phénomènes qui prennent désormais leur source bien au-delà des traditionnels problèmes rencontrés dans les grands ensembles. Elle passera par exemple à côté de la montée de l’islamisme et de la drogue qui, désormais, gangrènent ces quartiers. En 2 000, à Montbéliard, une émeute éclate au sein de la ZUP de la Petite-Hollande. Trois cents personnes affrontent CRS et policiers venus arrêter un habitant du quartier accusé de grand banditisme. C’est en 2005 que ce second temps connait son acmé avec les émeutes qui conduiront le chef de l’État à décréter l’état d’urgence sur l’ensemble du territoire national, du jamais vu depuis la guerre d’Algérie. Jusqu’à cette date, les émeutes se limitaient pourtant pour l’écrasante majorité aux banlieues au sein desquelles vivent de très nombreuses familles d’origine immigrée.

Les émeutes qui éclatent en juin 2023 suite à la mort du jeune Nahel Merzouk à Nanterre inaugurent un troisième temps dans cette longue histoire des émeutes urbaines. Cette fois, elles ne sont plus limitées aux seules banlieues mais prennent également pour cible des villes qui jusqu’alors n’avaient rien à voir avec ce type d’évènements. Des villes comme Annecy, Auch ou bien encore Bourges sont touchées à leur tour. Désormais, comme un avertissement, les villes moyennes sont à leur tour touchées par les émeutes urbaines. De la même manière, les centre- villes des grandes métropoles sont visés par les émeutiers qui organisent à cette occasion de véritables razzias. La seconde différence avec la période précédente tient aussi au fait que l’on constate une certaine repolitisation de la question urbaine théorisée par la France Insoumise. Depuis la sociologie urbaine marxiste des années 1960-1970, la question urbaine avait fait l’objet d’un relatif consensus autour des enjeux liés aux politiques de réhabilitation. C’est au lendemain des élections présidentielles de 2022 que Jean-Luc Mélenchon explique que les 600 000 voix qui lui ont manqué pour franchir le cap du second tour se trouvent dans les banlieues qualifiées par son mouvement de « populaires ». Dès lors il convient de chauffer à blanc certains de ses habitants par le biais d’un discours anti-élite et surtout anti-police qui est répété par ses élus municipaux ou députés. On observe à ce sujet une véritable évolution dans le rôle joué par certains maires. Autant dans les années 1990, ils jouaient un rôle d’apaisement (on pense notamment à Pierre Cardo à Chanteloup ou à Maurice Charrier à Vaulx-en-Velin), autant désormais les maires de La France insoumise élus en 2026 semblent vouloir jouer les boutes-feux. On pense à Bally Bagayoko qui n’a pas hésité, dans un contexte pourtant extrêmement tendu, à affirmer à des lycéens dépourvus de culture politique que la violence peut être légitime. Dès lors, s’est mise en place une coalition hétéroclite regroupant des casseurs dont le but est avant tout de piller, des militants de l’ultragauche dont le but est d’installer le chaos théorisé par LFI et enfin, de toutes celles et ceux nourris depuis des années, y compris au sein de l’institution scolaire, par la haine de la France et dont le palestinisme semble désormais être le seul horizon politique. Les frontières entre ces différentes composantes sont d’ailleurs très souvent extrêmement volatiles et poreuses. Le 17 octobre, dans ce cas, ne pourrait bien n’être qu’un prélude voulu et organisé par les nouveaux ingénieurs du chaos. En ce sens, on a sans doute pas tiré non plus toutes les leçons du mouvement des Gilets jaunes de 2018 qui portait lui aussi une expression politique radicale dirigée contre les institutions et porteuse de violence dans les villes.

Ce qui s’est passé ce 17 octobre 2026 oblige la France à enfin regarder les choses en face. Les émeutes urbaines qui ont marqué notre histoire depuis les années 1970 et qui se déroulaient pour l’essentiel dans les banlieues se sont transformées en une véritable guérilla urbaine qui vise désormais le pays tout entier. Celle-ci s’attaque désormais à l’ensemble des symboles de notre République, à commencer par les mairies qui constituent pourtant le socle de notre démocratie. Enfin, cette guérilla reçoit des soutiens de la part de forces politiques qui ont des élus au parlement. Il n’existe donc plus de consensus politique sur la question comme cela a été le cas auparavant pour ne pas dépasser un certain stade. Si certains mouvements sociaux sont nés spontanément comme en 1936, ils ont su ensuite être encadrés par les partis de gauche ainsi que par les syndicats. On se souvient du célèbre « Il faut savoir terminer une grève » de Maurice Thorez. Cette limite n’existe non seulement plus aujourd’hui, mais est même niée par ceux qui y voient un gain politique à court terme. Les organisations politiques et syndicales ne sont plus en mesure de canaliser cette violence.

Si l’on ne veut donc pas se rapprocher encore davantage du spectre d’un réel affrontement armé comme cela s’est produit aux Etats-Unis, notamment lors des émeutes de Los Angeles en 1992 qui ont fait une cinquantaine de morts, il est plus qu’urgent que nos autorités se ressaisissent et prennent l’exact mesure de la situation au-delà des déclarations solennelles. Par le passé, notre République a su affronter des périls tout aussi tragiques. Il faut désormais trouver les femmes et les hommes qui disposent du vrai courage de prendre les mesures nécessaires pour sortir de cette situation dans laquelle nous sommes depuis beaucoup trop longtemps, au péril même de notre existence comme nation.

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